Documents de l’EDUCATEUR 172-173-174

Supplément au n°10 du 15 mars 1983

  

AH ! VOUS ECRIVEZ ENSEMBLE !

 

Prat

                ique d’une écriture collective

Théor

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Paul LE BOHEC

 

et Béatrice et Michèle et Daniel et Alain et Martine, Martine, Martine et David et Alain et Janig et Marie-Jo, Mylène et Michel, Renée, Patrice, Patrick, Annick, Annie et Michel, MicheIine, Denis, Yvette, Marcelle, Thérèse, Maurice, Danièle, Maryvonne, Georges, Chantal et Claude et X et Z et Y et lui et sa sœur et elle et eux et elles ; Agnès, Guy et Guy, Gérard et Eugène, Yves, Claire, Françoise, Rosine, Jeannette, Yann, Paulette, Denise et Raymonde et tous les autres : Pascale et Pascal, Catherine et ses copines et Ghislaine et Pierrette et Paulette et Paula et Tyra et Armelle et Sétéra...

La meilleure façon de lire ceci, c'est le stylo à la main. Et en groupe. Autrement, on n'en retirera que peu de bénéfices. Certains n'en liront que les premières pages. Et cela leur suffira car ils auront trouvé, dès le début, le petit rien qui leur manquait pour aller plus avant. D'autres le liront en entier puis le jetteront au panier car ils auront compris que, l'essentiel, c'est de se mettre en marche. D'autres enfin pourront y revenir s'il leur arrivait de se trouver en panne. On pourrait peut-être, également, y réchauffer sa colère et son désir d'agir... Cet ouvrage est fait pour toutes ces approches différentes et pour d'autres, encore à inventer. Il est au service du déblocage de la parole et chacun est libre de s'en servir à son gré. Il rêve surtout de devenir inutile... 

Illustrations : « Désécritures » de Renée LE HERISSÉ sauf ci-contre : Paul Le Bohec et p. 34 : Jérôme.

TABLE DES MATIÈRES 

I. Introduction
II. La séance initiale-type : Le mot tournant. La phrase. L'histoire. L'injure. Le vers.
III. Quelques remarques : Nos tâtonnements. Attitude de l'animateur initial
IV. Et la seconde séance ? Ce que vous voulez. Marché de poèmes. Poème construit. Définition.
V. Techniques diverses: Les départs. Cadavre exquis. Titres de livres. Substitution. Pastiche. Téléphone. Dialogues. Monsieur, Madame
VI. Techniques diverses (suite): Écartèlement. Condenser. Décondenser. Mots-base. Mitrailleuse. Supports. Roman tournant. Phonèmes
VII. Et la poésie ? Poème induit. L'inventaire. Énigme. Description. Demi-phrase.
VIII. Et la troisième séance: Les pièges à inconscient. Acrostiches. Écriture automatique.Réécriture. Désarticulation.
IX. Le deuxième palier. Les cinq collines. La folie. Le sexe. Les excrétas. La loi. La mort.
X. Le groupe: Fonctions du groupe. Poète de groupe ?
XI. La troisième étape: Les chemins de grande communication. Écrire à tous. La co-interview. La couleur. Le mot qu'on aime. Textes
XII. Et le travail sérieux: Bilan tournant. Travail collectif. Notes pour les formateurs
XIII. Quelques témoignages
XIV. Documents annexes


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INTRODUCTION

 

J'ai eu très tôt mon bâton de maréchal puisque, nommé instituteur-adjoint à vingt ans, je n'ai jamais voulu dépasser ce grade qui m'a toujours parfaitement convenu. Mais si le profil de ma carrière est resté rigoureusement horizontal, ma vie professionnelle n'en a pas moins été très agitée. En effet, mon indifférence à la progression hiérarchique m'a donné toute liberté de poursuivre des recherches. Et, il n'y a pas longtemps encore, quand on se situait pour cela dans les perspectives de la Pédagogie Freinet, ça ne manquait pas de produire des remous.

 

Mais j'assumais assez tranquillement les divers aléas de mon existence pédagogique, sans jamais penser à la possibilité d'un avenir différent quand, un certain jour d'août, je reçus la proposition d'un poste dans un I.U.T. - Carrières Sociales. Ma surprise fut totale : comment avait-on pu me dénicher dans ma petite école de campagne ?

 

C'était vraiment une aventure folle à courir. Mais j'étais suffisamment fou pour accepter de la tenter. Et c'est sans trop d'hésitation que je répondis positivement à la demande qui m'était faite.

 

Dans toute autre structure de ce type, j'aurais échoué lamentablement : mes forces trop misérables ne m'auraient pas permis d'assumer cette brusque mutation. Mais, là, ce n'était pas comme ailleurs. En effet, il s'agissait d'un établissement animé par une équipe d'enseignants qui s'étaient cooptés dans la foulée de mai 68. Ils étaient enchantés de toutes les possibilités d'expérimentation pédagogique que semblait leur offrir cette nouvelle institution. La formation d'animateurs socio-culturels (M.J.C. - Centres Sociaux - Foyers de Jeunes travailleurs... ) était presque entièrement à débroussailler : le champ se trouvait donc largement ouvert.

 

Cependant, il fallait vraiment être inconscient pour s'embarquer sur ce bateau et accepter de croire qu'on pouvait s'intégrer à cette équipe et à sa façon de travailler. Heureusement, je n'ai jamais manqué d'inconscience. Et de plus, je possédais, sans le savoir, un atout original qui allait faciliter un peu mon adaptation. En effet, dans cette structure de formation, il ne s'agissait pas de préserver, à tout prix, la sécurité des enseignants en leur permettant de se placer, en toute liberté, sur les terres de leur savoir pour qu'ils puissent impunément y perpétrer leur pouvoir. Non, le mot d'ordre : « Les étudiants d'abord ! » Et lorsqu'ils avaient décidé de se choisir tel sujet de réflexion, tel secteur de recherche, tel terrain d'approfondissement, on n'avait pas à les manipuler pour les contraindre à déménager leur objectif sur le terrain de sécurité ou de domination de tel ou tel enseignant Combien cette idée est encore neuve ! Et pas qu'en Europe ! Ni dans les centres de formation de tout poil (E.N. - C.A.E.I. - E.S. - E.P.S. ... enfin ! tous).

 

Mon atout, c'était précisément d'être neuf et disponible. Jusque-là, je m'étais contenté de me bricoler quelques petites réponses provisoires aux questions innombrables que soulève la polyvalence obligée d'un enseignement du primaire. Et, de ce fait, surtout à ce niveau, je n'avais aucune possibilité d'utiliser un savoir quelconque comme outil de sécurisation personnelle. Pendant trente années, j'avais travaillé uniquement avec des enfants de six à neuf ans. Que pouvais-je donc apporter à des étudiants de dix-huit à trente-cinq ans ?

 

Heureusement pour moi, certains de mes collègues se soucièrent de mon adaptation. L'équipe enseignante était composée d'un docteur ès Lettres, d'un philosophe-poète-psychologue-politique-musicien... d'un responsable national des M.J.C., d'un ancien responsable national de Peuple et Culture et d'un spécialiste de l'animation, de l'audiovisuel et du théâtre.

 

A eux cinq, ils « couvraient » un vaste domaine qui allait de la psychanalyse à l'économie politique en passant par la psychosociologie, la peinture, le théâtre, l'administration, les lettres, etc. Et je me demandais bien en quoi je pouvais leur être utile puisque leur voiture disposait déjà de cinq excellentes roues.

 

Pour m'occuper un peu, je participai à quelques groupes d'études, moins comme enseignant que comme membre à égalité du groupe. Il faut dire que je me posais souvent des questions parallèles à celles des étudiants. Comme je n'avais jamais pu effectuer qu'un petit pas dans tous les domaines, je me trouvais partout et toujours en merveilleuse situation de progresser. Et de cette façon, dans ma nouvelle position, je pouvais continuer à mordiller dans tous les gâteaux du Savoir. Cependant, mon activité de militant pédagogique m'avait tout de même apporté une certaine expérience de la recherche en groupe ; et je n'étais pas totalement inutile.

 

Mais mes coéquipiers n'oubliaient pas de m'aider. D'une curieuse façon. Souvent, au cours de la réunion hebdomadaire de concertation où nous faisions le point des projets de travail des étudiants, il s'en trouvait un pour lequel, vraiment, personne ne semblait pouvoir se rendre disponible. A chaque fois, je me tenais soigneusement coi dans mon coin en souhaitant ardemment que des épaules plus solides que les miennes acceptent de s'en charger. Mais non, c'était clair, il ne restait vraiment plus que moi. Je m'esclaffais régulièrement :

 

- Mais vous n'y pensez pas : je n'y connais absolument rien.

 

- Eh bien, c'est précisément pour cela qu'il faut que ce soit toi qui le prennes en charge !

 

Que répondre à ces types qui mettaient en pratique leurs principes et qui se plaçaient de préférence, sur le terrain de l'insécurité. Il fallait bien que je me mobilise...

 

Mais, secrètement, celui qui faisait fonction de directeur des études et qui était l'âme centrale de l'expérience, avait des idées très précises sur le rôle que je pouvais jouer. Il voulait que je sois le cheval de Troie de ses idées dans l'équipe et que j'impulse la créativité des étudiants. Je mis longtemps à m'en apercevoir car c'était un stratège d'une habileté extrême. Et moi, j'étais extrêmement naïf et entièrement manipulable : je n'ai jamais été qu'un pantin à peu de ficelles et il suffit d'en tirer une pour que je me mette aussitôt totalement en mouvement.

 

Si j'avais été informé de ses intentions, jamais je ne serais venu à l'I.U.T. sur un tel contrat. mon expérience en « animation-école » n'impliquait pas automatiquement une compétence à un niveau plus élevé. Et, de plus, je me serais senti très prétentieux de vouloir me substituer aux autres enseignants qui avaient, eux, une double expérience de la création et du travail avec des adultes.

 

Mais ce camarade se garda bien de me faire part de ses projets. Il m'avait amené dans cette structure d'animation et il n'avait plus qu'à attendre tranquillement que la réaction s'enclenche. il savait que la dynamique d'une équipe se nourrit essentiellement de ses contradictions. Et, en misant sur moi, il avait joué sur du velours car j'étais fondamentalement, viscéralement contre.

 

Cela, je le perçus dès la première réunion de concertation. Un des enseignants s'était exclamé :

 

- Quel boulot ! Et mon éditeur qui me presse d'achever ma série de poèmes

 

J'avais généreusement rigolé de sa blague. mais il ne blaguait pas : il avait réellement un éditeur ! Ainsi, c'était chez ce genre de mecs que j'étais tombé. Ils appartenaient à la caste intellectuelle, à la confrérie, comme disait Freinet. Et pourtant, ils étaient tous d'origine populaire !

 

Un certain temps, ma colère resta intérieure. Mais très vite, au cours d'une plénière, elle se donna libre cours. Et ce fut le premier affrontement entre ce poète et moi. Cependant, je ne pouvais me contenter de contestations verbales. Il me fallait agir car je ne pouvais accepter passivement cet accaparement de tout le domaine de l'expression par quelques-uns. Comme Roger Gentis, et bien avant de l'avoir lu, j'étais persuadé que :

 

« Des philosophes professionnels ? Des artistes professionnels ? Qu'est-ce que c'est cette connerie ? Comme si chacun ne pouvait être son propre artiste, son propre philosophe. Je réclame le droit pour le dernier des peigne-culs de chanter le monde à sa façon » (Guérir La Vie - Maspéro)

 

Je connaissais bien la souffrance de parole. Et j'étais persuadé que c'était ceux qui avaient été le plus percutés par la vie qui avaient le moins de possibilités de se faire entendre. Pourquoi ? Parce qu'une maffia de dominants s'était ingéniée, par tactiques et subterfuges divers, à instaurer à leur profit un monopole d'expression. Et je me trouvais soudain en face de quelques-uns de ces affidés.

 

Ma colère ne me paraissait pas du tout caractérielle ; au contraire même, il me semblait bien qu'elle reposait sur une solide réalité. Mais, en ce temps-là surtout, je n'étais pas de nature à me contenter de bouillir intérieurement : il me fallait nécessairement passer à l'acte. Car j'ai toujours considéré qu'une colère qui ne se solidifie pas dans le moule en sable dur d'une action est une sorte de luxe gratuit et inutile.

 

Oui mais agir, c'est facile à dire. Mais quelle action entreprendre ? Qu'est-ce que je pouvais tenter ? Comment fallait-il que je m'y prenne ? Evidemment je n'avais nul secours à attendre de personne. J'étais même dans l'obligation de tout inventer puisque je ne pouvais m’appuyer sur rien que je connusse déjà. Face à cette coterie d'intellectuels - qui avaient tout de même l'élégance d'introduire des loups hirsutes dans leur bergerie peignée - je me trouvais totalement désarmé. Ce n'était pas la peur qui me retenait car ma colère m'aidait à faire fi de mes petites susceptibilités et même de mes grosses inquiétudes, c'était mon dénuement extrême d'expérience.

 

Alors, dans la grande incertitude où je me trouvais, je me résolus à tenter plusieurs choses. J'écrivis d'abord, à tout hasard, une série d'espèces de poèmes de tous genres. Et je les affichai sur le plus grand panneau qui fût et qui se trouvait « évidemment par pur hasard » à la porte du poète que je contestais.

 

Pour un non-poète, ces textes étaient des plus rassurants : il n'y avait pas de quoi tomber roide d'admiration. Ils ne planaient pas ; ils marchaient en sabots dans la boue. Ils visaient surtout à sécuriser, à introduire au désir d'écrire, à susciter la pensée suivante : « Eh bien, si ce mec ose afficher des trucs pareils alors, pas de doute, moi je peux y aller aussi de mes petites créations ! »

 

Voici trois exemples :

 

« Ce n'est pas difficile d'écrire

Il faut laisser aller sa main

au départ, il n'est pas besoin

D'avoir même quelque chose à dire.

 

« Quand les Bretonnes se choisissent une peau pour leur visage, elles prennent toujours la taille en-dessous. Et les fronts lisses se bombent ; et les pommettes saillent ; et les bouches petites se ferment. »

 

« Le doux, le discret, le secret, l'indicible

A basse et intelligible petite voix

Voilà ce que je voudrais que vos doigts

Transmutent en beaucoup d'audible ».

 

Mais il n'y eut aucune réaction ; pas même de moquerie. Non, l'indifférence la plus absolue. Cela ne faisait pas mon affaire. Alors, j'imaginai de recopier des poèmes d'auteurs modernes. Mais ce n'était pas encore cela. Puis, j'essayai d'entraîner certains étudiants dans cette aventure. J'avais repéré ceux qui avaient réagi positivement à mon agression plénière. Et je réussis à les persuader d'afficher anonymement certains de leurs poèmes anciens à côté des miens. Peine perdue : la pompe refusait obstinément de s'amorcer. Aucun poème nouveau ne venait s'ajouter aux nôtres.

 

Il y eut cependant une réaction. Un jour, en consultant notre panneau, nous découvrîmes une plaquette de vers avec la mention suivante : « La poésie, ça s'édite et ça se vend. S'adresser à la porte 165. »

 

Cela ne manqua pas d'ajouter quelques brindilles supplémentaires au feu de ma colère. Mais rien ne se nouait pour autant : mes poèmes-à-terminer restaient en attente, mes commencements d'acrostiches séchaient sur pied, mes vers-à-trous ne se remplissaient pas.

 

Alors, je décidai de tenter un grand coup : moi, le nouveau, l'effarouchable, la sixième roue du carrosse, j'annonçai en plénière devant une cinquantaine d'adultes intimidants, l'ouverture d'un atelier pour non-poètes, à tel jour, telle heure, tel endroit.

 

Au jour prévu, dans une salle un peu retirée, j'attendais sans illusion le résultat de ma dernière proposition. Evidemment, personne à l'heure dite ! Une fois de plus, c'était râpé. Il allait encore falloir que j'invente autre chose. Malheureusement, mon imagination commençait à être au bout de son rouleau.

 

Mais, soudain, un pas se fit entendre à l'entrée du couloir. Encore quelqu'un qui s'était perdu ! Mais non, c'était bien pour moi. Un garçon se glissa dans la salle. Et nous restâmes là un moment, tous les deux, gênés par notre silence. Mais presque aussitôt, un couple arriva. Puis des isolés. Si bien qu'assez rapidement, on se trouva à dix autour d'une grande table. C'était plus qu'il n'en fallait pour commencer. Cependant, je continuais à me taire. Je n'y comprenais rien : j'étais comme paralysé. Mais qu'est-ce que j'attendais donc pour démarrer puisque l'initiative devait venir de moi ? C'est sans doute que je n'arrivais pas à y croire suffisamment. Ils étaient pourtant là, présents, vivants, sous mes yeux. Mais ce n'était pas possible ! Il y avait quelque chose de faussé dans le système. Il était évident que seule une curiosité malsaine pouvait être à l'origine de leur démarche. Oui, ils étaient simplement curieux de voir de plus près ce mec, cet opposant aux installés. Et, en outre, ils devaient avoir le secret espoir de le « voir se casser la gueule en beauté. »

 

Oui mais, si je me trompais ? S'ils ruisselaient intérieurement de bonne volonté et d'attente vraie ? Alors j'étais dans de beaux draps car tous mes ruisseaux de réponse étaient à sec. Je ne savais absolument pas par quel bout prendre la chose. Après tant d'échecs, je n'avais pas dû croire à la possibilité d'un succès de cette dernière tentative. Une fois de plus, plein d'insouciance infantile, j'avais dû me dire : « On verra bien sur place ». Et j'étais sur place ; et je ne voyais rien. Je me trouvais au pied du mur, le cerveau vide, démuni.

 

Heureusement, alors que mon esprit en panique commençait à chercher fébrilement une issue dans le labyrinthe obscur de mon cerveau une lueur apparut soudainement. Et l'on put enfin démarrer. Je venais en effet de me souvenir, juste à temps, d'une expérience que j'avais tentée en mai 68 avec une équipe sécurisante de camarades très fortement unis par des liens politiques, syndicaux, sportifs et pédagogiques, dans cette atmosphère d'explosion de tous les possibles.

 

Aussi, dans l'indigence extrême de toute solution où je me trouvais, je me précipitai sur mon idée de mai. Elle était d'ailleurs d'une très grande simplicité : puisqu'il fallait, à tout prix, empêcher les gens de retomber dans l'antique ornière de la peur des jugements, il était indispensable d'éviter les productions individuelles. Tout devait rester collectif pour que personne ne puisse se sentir repérable, donc responsable et donc, naturellement, coupable.

 

Je proposai :

 

« On prend une feuille et on y écrit un mot, n'importe lequel, le premier qui nous passe par la tête. Et on donne la feuillle au voisin de droite, qui écrit à son tour un mot et qui passe au voisin de droite, etc. On s'arrêtera quand les feuilles auront fait un tour... ».

 

Et chose curieuse, cela marcha. Le rapprochement inattendu de certains mots éveilla même quelques légers sourires. C'était gagné. Personne n'avait été traumatisé par cette première expérience. Et un soupçon de gaieté avait même flotté. Sans perdre une seconde, je proposai :

 

- Si vous voulez, on va essayer de recommencer. mais avec plusieurs mots cette fois-ci.

 

Ils voulurent bien. Et ce fut le départ définitif.

 

J'ai tenu à évoquer l'atmosphère d'incertitude du début de cette aventure d'écriture pour souligner la difficulté de la levée de la parole et comment il a fallu un certain concours de circonstances et un hasard heureux pour qu'on découvre une porte de sortie.

 

Si le lecteur était animé d'un souci identique de déblocage de la parole des autres  et de la sienne propre - il pourrait s'intéresser aux tactiques et aux techniques que les étudiants de l'I.U.T.Carrières Sociales de Rennes et moi, nous avons mises au point au fil des années. Mais il faut qu'il sache également qu'on peut prendre avec bonheur d'autres chemins que les nôtres. Cependant il se peut - mais comment le savoir vraiment ? - que nos pratiques aient une valeur générale. Personnellement, j'ai pu tester la valabilité au cours de 800 séances de trois heures que j'ai animées dans les milieux les plus divers. En outre, beaucoup d'animateurs et d'enseignants ont pu vérifier sur le terrain, la justesse de certaines de nos solutions. Ce texte est également pour eux. Il pourrait leur donner le désir de reprendre le bâton de pèlerin de la parole libre. Car il n'est pas possible de s'arrêter à un seul type d'expérience : l'oppression de la parole est si généralisée qu'il faudrait que nous soyions une multitude à nous mettre en marche pour en soulever la chappe... Et pour transformer cette affreuse réalité de l'incommunication qui fait tant souffrir les êtres. Ce document n'est pas un condensé de tout ce qu'il faut savoir mais une provocation à poursuivre l'aventure et à en multiplier les effets de façon buissonnante. Il ne cherche pas à faire de littérature mais à en généraliser l'expérience. Il se veut pratique ou, plutôt, prat... théor..., prat... théor... ique.

 

LA SÉANCE INITIALE TYPE

(La séance initiatique ?)

 

 

L'une de nos principales découvertes, c'est que l'on avait presque tout découvert le premier jour. Et maintenant encore, plus de huit années après, nos « séances initiales » débutent par les mêmes formules.

 

Pour armer immédiatement le lecteur et lui permettre de passer rapidement à la pratique, je vais décrire en détail le déroulement de « notre »» première séance car elle pourrait être une excellente introduction à une aventure passionnante. Mais même si son destin était de rester unique, elle forme un tout suffisamment complet pour apaiser déjà certaines faims, à défaut d'en susciter d'autres...

 

Donc, on a déjà très bien saisi que le danger des dangers pour les participants, c'est qu'un enième échec ne les bloque définitivement et ne les fasse se retirer pour toujours des terres de l'écrit. Alors, le problème est très simple : comment se créer le plus de chances de réussir la première séance, quelles que soient les circonstances, la personnalité des participants, le style de l'animateur, etc. ?

 

Evidemment, il ne saurait y avoir de réponse infaillible. Cependant, en y réfléchissant longuement avec les étudiants et à partir de nos propres expériences, on peut déjà fournir quelques éléments intéressants.

 

On pourrait commencer par dire qu'un nombre de dix à quinze personnes est optimal ; que la pièce doit être petite, à l'écart, pas trop éclairée ; que les participants doivent être assis assez près les uns des autres pour faciliter la création d'une atmosphère de groupe. Mais, en réalité, il y a trop d'impondérables pour que l'on puisse décréter que tel ou tel élément est indispensable. A vrai dire, on n'en sait trop rien. C'est d'ailleurs accessoire ; l'essentiel n'étant pas là. En fait, il n'y a qu'une précaution à prendre : que personne ne puisse jamais se sentir en situation d'être jugé sur sa production. Il faut donc éviter toute création individuelle repérable et donc critiquable. C'est pour cette raison que nous restons, autant qu'il est nécessaire, au niveau collectif. Et souvent même, nous nous y enfermons définitivement car, la plupart du temps, on ne songe plus à s'en écarter quand on en a vraiment découvert les plaisirs.

 

Voici donc, d'une façon détaillée, comment l'animateur que je suis construit toutes ses premières séances :

 

Le mot tournant

 

Nous sommes assis autour d'une table devant une feuille blanche. Je donne la première consigne :

 

- On écrit un mot sur une feuille.

- Un mot ? mais quel genre de mot ?

- N'importe lequel, le premier qui vous vient à l'esprit. On est libre... Et on passe la feuille au voisin qui écrit un second mot et qui passe au voisin ; et ainsi de suite.

 

Quand les feuilles ont fait un tour - si on est moins de huit, il vaut mieux en faire deux pour que le texte soit suffisamment long - chacun lit le « poème » qu'il a devant lui.

 

- Mais celui qui lit le premier est désigné par le sort : on fait tourner un stylo à bille sur la table et la pointe indique quel sera le premier lecteur.

 

Nous avions commencé ce truc par fantaisie. Mais nous l'avons conservé parce qu'il introduit une rupture entre le temps de l'écriture et celui de la lecture. Il provoque un certain déclic, comme l'éclair qui précède la pluie.

 

Et de plus, et surtout, il établit une égalité entre les participants. Le premier lecteur n'est pas l'animateur ou quelqu'un qu'il désigne - un préféré ? Une bête noire ? - non, non, c'est vraiment le hasard qui en décide.

 

Ça a l'air d'un détail. Mais il ne faut jamais perdre de vue que les gens sont prompts à s'effrayer d'un rien. Ils sont naturellement enclins à percevoir une hiérarchie dans le groupe. Et comme le pessimisme de soi est presque automatique, c'est toujours au bas de l'échelle qu'ils ont toujours tendance à se situer. Alors, il faut supprimer l'échelle dès le départ pour dissiper les nuages de méfiance qui sont prêts à s'amonceler.

 

Voici, au hasard, un exemple de ce que ça peut donner :

 

« - Soleil - ciel - mer - oiseaux - la tristesse – souci - je passe - zizi encombrant – cache-toi - j'ai peur - mon désir est fou - rutabaga. »

 

- Oh ! mais, à « la tristesse », il y a deux mots. Et on avait pourtant dit qu'on ne devait en mettre qu'un.

 

- Ça n'a pas d'importance, on est toujours libre de dépasser la consigne. On est même libre de faire des fautes d'orthographe. Ici, l'orthographe ne compte pas. »

 

Je ne me souviens plus très bien, mais c'est sans doute moi qui avait écrit : « zizi encombrant ». En effet, je sentais que c'était mal parti : on s'incrustait dans une banalité démobilisante. Et la mayonnaise de l'expression risquait de ne pas prendre. Il fallait absolument rompre le cercle maléfique. Et, pour cela, on ne fait jamais appel en vain à la sexualité ou au délire. Il se produit alors un ébranlement : les couches profondes de l'être commencent à se mouvoir. Le groupe renonce un peu plus, alors, aux mots prudents, aux mots neutres, aux mots inoffensifs. Et on fait un tout premier pas vers le desserrement.

 

Evidemment, en ce début, on peut constater que ça ne va pas très loin. Et pourtant la lecture des mots rapprochés par hasard n'en déclenche pas moins, très souvent, quelques petits rires provoqués par l'impression de déraison. Et ces premiers petits rires, c'est déjà un bon petit commencement. Je demande :

 

- Ca va ? Vous tenez le coup ? Vous n'êtes pas traumatisés ? On peut tenter un deuxième truc ?

 

Et sans attendre de réponse, je propose la deuxième consigne :

 

La phrase tournante

 

« On recommence comme précédemment à écrire et à donner sa feuille au suivant qui écrit à son tour et qui passe au suivant... Mais au lieu d'un mot, on en écrit trois ou quatre.

 

- Trois ou quatre ?

- Ou deux ou cinq. On est libre.

- Il faut lire ce qui précède.

- Pas nécessairement, on est libre.

- Ce sont des mots séparés ou ça doit faire des phrases ?

- Comme on veut. Ce qui vous passe par la tête. On est libre. N'essayez pas d'avoir l'air intelligent, vous n'y arriverez pas. D'ailleurs, plus c'est con, mieux c'est. On n'est surtout pas là pour s'emmerder. »

 

On le voit : je parle relâché pour favoriser le relâchement des paroles. Dès le départ, il faut que je brise mon image de prof-au-dessus, ou d'animateur sérieux. Pour cela, je parle moins tenu que les participants, je me laisse aller, je leur offre un contre-modèle. Tout ce qui peut contribuer à provoquer une détente est bon.

 

Cette fois encore, quand les feuilles ont fait un tour complet, c'est-à-dire quand on retrouve la feuille qu'on avait lancée, on lit les poèmes ainsi constitués, après un nouveau tirage au sort par stylo tournant. Et, déjà, née de la cocasserie des rapprochements, l'ambiance de rire s'installe fortement ou se prolonge. Et des choses commencent à se dire.

 

Exemple de phrase tournante :

 

« Le ciel est bleu - Les arbres sont verts - La porte est fermée - Je vois une hirondelle - Le petit chat est mort - Le gros chien est vivant - Moi, j'aime les nouilles-- Un plaisir de citrouille - Une douleur de cinq trouilles - Un parfum de liberté - Une abeille de retard - Ils sont cinglés ces mecs - Ils sont mecqués ces singles – Oh ! mais je ne peux pas vous suivre - Pourtant, nous cinglons vers la Mecque - Alors, attendez-moi. »

 

Comme on peut le constater, il y a une certaine résistance à se laisser aller au délire. La règle morale qui veut qu'on ne doive parler que pour signifier est encore très présente à l'esprit de certains. Mais, déjà, quelques-uns s'en libèrent. Et ils vont entraîner les autres. C'est ainsi qu'après une série de notations extérieures et banales, il est brusquement question de la mort du petit chat. Cette référence culturelle insolite semble déclencher une sorte de réaction en chaîne qui libère une énergie de fantaisie. Et cela se produit tout naturellement car il est tout naturel et normal à homo - sapiens - démens de délirer par moments, de se laisser aller, de se détendre un peu, de ne plus surveiller avec une si fatigante tension d'esprit tout ce que son être exprime.

- Et puisque, ça semble être la règle du jeu dans ce groupe il faut bien que je me mette au diapason, sinon je ne vais pas être comme les autres. Il faut bien obéir, non ? »

 

L'histoire tournante

 

Puisqu'on est si bien parti, on peut essayer un troisième truc :

 

CONSIGNE

 

On écrit la première ligne d'une histoire qu'on invente et on donne la feuille au suivant qui écrit une ligne à son tour. Et l'on continue à faire tourner les feuilles.

 

- Est-ce que l'histoire doit se tenir ? Doit-on suivre l'histoire du précédent ?

 

- On est libre. On lit ce qui précède, si l'on veut ou bien on ne lit que la dernière ligne.

 

L'animateur veille à ce que ça ne traîne pas trop. Il propose en cours de route :

 

- Vous pouvez naturellement tout lire. mais si les feuilles s'accumulent près de vous en attendant votre participation, il vaudrait mieux ne lire que la dernière ligne.

 

Il faut veiller à ce qu'il n'y ait pas de blocage. Si quelqu'un bute et semble avoir besoin d'un peu plus de temps, on fait signe à son suivant de le court-circuiter en prenant une des feuilles en attente. Et on conseille :

 

- Surtout, ne vous fatiguez pas. Prenez la première idée qui vous passe par la tête. Parlez de votre bagnole, de votre boulot, de Vercingétorix, du purgatoire...

 

Jusqu'ici, l'histoire tournante n'a jamais manqué son but. En effet, avec le mot et la phrase chacun a déjà pu vérifier qu'il y a réellement dissolution de tout jugement dans la création collective. Alors, il n'hésite plus à desserrer sa censure et à déboutonner sa fantaisie. Et le rire atteint aussitôt presque toute sa dimension.

 

Je ne donne qu'un exemple choisi entre mille :

 

« La balançoire était accrochée aux dents du grand-père. Alors, l'enfant mit dans son panier son petit ragoût de chat et trois oeufs crus dont il se promettait de faire un usage magique quand il franchirait les portes de l'église. il se dit :

 

- Je vais le faire rire.

 

C'est alors que le chat se tordit les boyaux dans un virage et on ne vit plus que les ailes diaphanes des beaux de nuit. Revenons au départ - Où est le chat ? - il se tord les boyaux dans le ragoût suspendu aux dents du grand-père. Mais le ragoût qui aime la liberté aime aussi l'évanescente monelle aux corneilles amusées. Voilà, vous avez toutes les données en mains. Cherchez la suite de l'histoire. Bonne chance ! Il suffisait de casser les trois oeufs et d'ajouter un peu de E241 émulsifiant.

 

- Merde, les dents du grand-père tremblent, Attention n'ajoutez plus rien sur la balançoire !

 

Alors pour plus de sûreté la balançoire s'accrocha aux dents de l'enfant. Et le grand-père se suspendit par les dents aux dents de la balançoire. »

 

Je ne sais si un tel texte peut amuser le lecteur trop extérieur à l'événement. Mais j'ai encore trop présentes aux oreilles les clameurs hennissantes qui accompagnaient les lectures successives pour ne pas continuer de me réjouir de cette intense production de joie. Le rire ayant essentiellement pour origine l'inattendu et le flirt avec les interdits, il suffit de proposer ces feuilles tournantes qui font se juxtaposer des choses hétéroclites pour que le rire se déclenche rapidement. Ici, l'interdit qui est grignoté c'est celui du non-sens, de la folie. Cela fait régulièrement se déployer les gorges au plus large de leur spi. A cela, s'ajoute parfois le voisinage de personnalités opposées. par exemple, on devine bien que « l'évanescente monelle aux corneilles amusées » et « les ailes diaphanes des beaux de nuit » appartiennent au même type de personne. Et les suivants sont bien obligés de faire face à ce dévoiement surprenant. Ils s'en sortent en revenant à la réalité : « Revenons au départ » ou « Voilà, vous avez toutes les données en mains. »

 

Cette disparité des tonalités personnelles ajoute à l'incohérence, ce qui est excellent. Pour ma part, moi, l'animateur, je participe au dérèglement en introduisant des jeux de mots - les pires sont les meilleurs et moi, je suis le meilleur pour les pires - des idées farfelues, des contre-pieds, des faux-sens, des contresens, des retournements... qui contaminent plusieurs personnes qui peuvent, alors, déchaîner leur génie de l'absurde si longuement retenu.

 

Mais il faut consolider la position ; il faut se hâter de transformer l'essai. Aussi, je m'empresse de proposer, à la suite, une technique qui est d'invention récente mais qui donne invariablement de si bons résultats que je l'ai installée définitivement dans le canevas de démarrage. Il s'agît essentiellement de faire craquer le corset de la politesse.

 

- Précisons qu'il ne s'agit pas d'amener les gens à franchir, à tout prix, leurs limites. Il ne faut pas les forcer ; ils y parviendront d'eux-mêmes, s'ils en ont suffisamment envie. Et qui n'a pas considérablement envie, ne serait-ce qu'une seule fois de briser les cordes qui enserrent si étroitement et depuis si longtemps la parole ? il n'y a aucune contrainte à exercer, il suffit d'avoir confiance. Dans tout groupe, il existe au moins une personne prête à faire un pas de plus. Et son audace, involontaire ou non, se révélera certainement très contagieuse car la pulsion de dire des insanités est forte en chacun. Et la censure qui la jugule ne résiste généralement pas au premier coup de canif que l'on donne dans le contrat de la bienséance obligée.

 

L'injure tournante

 

CONSIGNE

 

On écrit une injure sur une feuille et on la donne au voisin qui fait de même - c'est toujours le même procédé - On écrit des injures classiques, ou bien on en invente. Si vous n'êtes pas très inspiré : pensez à quelqu'un. Profitez-en !

 

Généralement, ça démarre assez faiblement. Mais cela peut déjà fournir l'occasion à ceux qui n'ont jamais pu dire « merde » de leur vie - ils existent, je les ai rencontrés - de le faire une bonne fois pour toutes. Mais ça s'emballe assez rapidement car les audaces font boule de neige. Ceux qui vous précèdent vous donnent également des idées. Et, soudain, vous vous découvrez beaucoup plus riche que vous ne le croyez dans ce domaine.

 

Voici un exemplaire de ce que ça peut donner.

 

- Fesse de religieuse croupie dans l'eau bénite.

- Mon pauvre vieux, tu es bien obligé maintenant de te contenter de tes vieux souvenirs.

- Tu vois loin, mais tu voles bas...

- Mets ta main devant ta bouche quand tu bailles, on voit ton slip.

- Ah ! Si ta mère avait pu connaître la contraception.

- Dix centimètres et encore, en tirant fort.

- Poitrine de vélo. Député.

- Si tes lèvres n'avaient pas l'odeur de la saucisse de Strasbourg.

-Enfant d'homosexuelles.

- Mais non, tu es assez belle pour essuyer le gaz.

- Tu souris comme la fermeture-éclair d'une braguette de cardinal coincée...

- Je vais secouer la terrine de riz au lait qui te sert de tronche et ça va faire des grumeaux.

 

Ceux qui ont la pratique de cette technique s'étonneront de la faiblesse des insultes que je m'autorise à reproduire. Chaque groupe peut aller aussi loin - ou aussi peu loin - qu'il le veut. Cela dépend du consensus qui s'établit implicitement entre les membres du groupe.

 

Je dois signaler, sans aucune honte que je réutilise souvent certaines de ces phrases dans les groupes nouveaux. Car ce qui compte, ce n'est pas que je témoigne d'une créativité exceptionnelle dans ce domaine, mais que le but soit atteint. Et presque toujours, grâce à cet ensemencement, on parvient au rire homérique qui fait disparaître les dernières contractures.

 

Cependant, il y a parfois des résistances. Il faut avouer que, pour certains, le pas est parfois difficile à franchir. Je me souviens que, dans un stage d'instituteurs, deux dames lisaient du bout des lèvres, avec une répugnance visible, un certain nombre d'horreurs qui leur passaient sous les yeux. Et puis, soudain, elles ont éclaté : elles se sont mises à rire, inextinguiblement, plus fort que tous les autres qui s'étonnaient de les voir redémarrer inlassablement sur des mots insignifiants. Mais aussitôt après, je les ai senties beaucoup plus intégrées au groupe qu'elles avaient rejoint en se mettant à égalité de culpabilité - merveilleusement impunie -du crime de malséance.

 

Mais, en cette occurrence, ce qui pousse vraiment au rire, c'est le système de lecture que je propose. Au lieu de débiter le chapelet d'injures qui figure sur sa feuille, chacun dialogue avec la personne qui lui fait face. On choisit, si possible, quelqu'un de l'autre sexe et on modifie les accords, si nécessaire. Ce qui est réjouissant, en la circonstance, c'est que l'on profère des injures que personne ne peut nous imputer. On a le plaisir de dire des obscénités et on n'en est pas responsable : 'est uniquement de la faute des autres. Quel plaisir !

 

Autre élément important : orsqu'on dialogue ainsi, on a toute liberté de prendre les voix que l'on veut : gressive, argotique, écœurée, dramatique, puérile, prétentieuse, sinistre, pleurarde, tendre... Tout un jeu peut alors s'installer, qui ajoute au comique et qui élargit en même temps la liberté de chacun. On ose jouer ;on ose se détacher du cadre normalisé de la communication. Et c'est en outre un premier pas vers la création orale. -Car, est-l besoin de le souligner, l'écrit ne sera qu'un moment à l'intérieur de tout un ensemble -On conçoit qu'avec tant d'éléments positifs, on puisse difficilement renoncer à utiliser cette technique des injures tournantes.

 

Mais pour en tirer le profit maximal, il faut se hâter d'introduire dans la foulée :

 

Le vers tournant

 

CONSIGNE

 

On écrit un vers.

Quoi, un vers, un alexandrin ?

-On écrit un vers, un vers de poésie et on donne au suivant qui en écrit un à son tour. Il ne faut surtout pas se soucier de la rime. La poésie, ce n'est plus automatiquement la rime. Qu'est-ce qu'un vers ? Disons que c'est simplement une ligne. On écrit une ligne. Mais, attention, on n'a pas le droit d'utiliser cette phrase « On écrit une ligne », ce serait trop facile.

 

Voici deux exemples pour que l'on voie ce que ça peut donner dans divers registres :

 

« Dans l'univers moléculaire

un mec est surpris

de découvrir les jouissances de l'amour

C'est un chinois, il s'est noyé.

Les libellules à tête chercheuse

ont suivi le chemin parcouru

par un spermatozoïde égaré

Vous chantiez eh bien dansez maintenant

C'est facile à dire

 quand on n'a qu'une queue pour nager

et pas de bras pour saisir les rives. »

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« Si je me réveille dans le songe de la nuit

Je me perds dans une immense peur.

J'arrive à percevoir au fond de cet espace

Un tragique espoir renaissant de la mort

Dans ces flammes morbides je me débats

Comme le loup pris au piège

Mes efforts seront-ils vains

Je peux dire ce que je sens

On ne me prend pas au sérieux

Je n'inquiète plus personne

Personne pour moi perd la boussole

Si je me réveille dans le rêve

Je me perds dans la peur

De l'ennui qui me perce

La vie ressemble à un rêve de glace

Où je me fonds silencieusement. »

 

Ca alors, c'est la surprise générale ! Comment, après les éclats de rire provoqués par les injures, peut-on aussi brusquement passer à l'opposé et s'engager résolument dans une expression aussi sérieuse ? Alors, qu'on était simplement venu là pour jouer.

 

C'est que la progression a été soigneusement mise au point. On se trouve insensiblement introduit au plaisir d'écrire. Chacun s'y trouve plongé sans avoir eu à éprouver l'angoisse du basculement irrémédiable pour le plongeon. Tout se fait en continuité heureuse, sans qu'il y ait eu, à aucun moment, à franchir un fossé qui aurait pu faire effet de gouffre aux effarouchables. Tout se passe dans la douceur du liquide amniotique, dans la complicité fusionnelle du groupe.

 

C'est comme une naissance sans violence.

 

QUELQUES REMARQUES

 

Maintenant, on peut dire que cette première séance atteint régulièrement son but. En effet à cette occasion, chacun goûte vraiment à l'expression écrite malgré les humilités acceptées, les résistances incrustées, les complexes enracinés et les conditionnements sociaux séculaires. Il faut dire que, jusque-là, la plupart des gens n'avaient guère eu la possibilité de goûter à l'écriture pour soi. Ils n'avaient jamais écrit que pour l'autre, en rédigeant des textes imposés, dans des cadres définis par autrui, sur des sujets qui leur étaient extérieurs, pour recevoir en retour une copie annotée de rouge et ornée d'une note chiffrée rarement enthousiasmante. Et, évidemment, cela les étonne au plus haut point de découvrir que l'écriture, ça pourrait être vraiment autre chose.

 

Mais avant de parvenir à mettre cette première séance définitivement au point, il nous a fallu longtemps chercher. Je pense que le récit de nos tâtonnements pourrait permettre au lecteur de cerner les difficultés qui ne manquent jamais de surgir et de voir comment on peut y pallier.

 

En ce qui concerne les deux premières techniques « le mot » et « la phrase », nous n'avons pas eu à chercher puisque c'est cela que nous avons trouvé du premier coup. Par contre, il nous a fallu beaucoup de temps pour mettre à sa juste place, la troisième : « l'histoire tournante ». Il a fallu d'abord la détacher de sa sœur siamoise : l'histoire à thème initial. Et ça a été une opération difficile.

 

C'est parce que je craignais - trop pessimistement - que les gens n'aient pas assez d'imagination que j'avais songé à cette technique. Aussi, je leur fournissais de la matière première pour démarrer. Par exemple, chacun écrivait une première ligne : « le policier regarda la chaussette rouge de la concierge » ou bien « Ce jour-là, tout allait de travers » ou encore  « C’était un être né sans os ». Et, à partir de là, on pouvait délirer librement.

 

Mais c'était trop enfermer l'imagination dans le misérabilisme. Et puis, je ne faisais pas assez confiance ; je sous-stimais les possibilités des gens. Et, en outre, je leur faisais effectuer un pas en arrière puisque je les remettais à nouveau en situation d'obéir à une consigne impérative et limitante alors qu'ils venaient à peine d'entreprendre quelques petits pas vers leur liberté. Mais, comme on en était au tout commencement, mon audace était très réduite ; je craignais terriblement l'échec. Je me disais :

 

- Jusqu'ici, tel qu'il est, ce canevas de séance a bien rempli sa mission de lancement. Si je retire cette pierre de la construction, est-ce que tout ne va pas dégringoler.

 

Mais je m'aperçus assez rapidement que cette pierre était défectueuse et qu'on pouvait améliorer l'assise de l'ensemble en recourant directement à l'histoire tournante qui introduit plus rapidement au plaisir d'écrire.

 

- Cependant cette histoire à thème initial pourra ressurgir utilement, plus tard, quand il n'y aura plus rien à craindre.

 

Donc, nous avons disposé très tôt de trois solides techniques. Mais pour atteindre la vitesse de satellisation nécessaire à la mise définitive sur orbite, il fallait, au moins, une fusée à cinq étages. J'avais longtemps pensé, à la suite d'expériences assez réussies, que l'écriture automatique pouvait constituer un quatrième étage efficace. Et je l'utilisais avec succès jusqu'au jour où l'une des participantes éclata en sanglots en lisant le texte qu'elle venait de rédiger. Et par sympathie, les vingt-cinq personnes présentes se mirent également à pleurer. Mais qu'est-ce qui se passait ? Quelle était cette nouveauté ?

 

C'était facile à comprendre : avec ce procédé, nous débouchions beaucoup trot tôt sur une création individuelle qui pouvait être l'objet d'un jugement. Le changement était trop brutal. Mais pour que j'en prenne conscience, il avait fallu que s'ajoute à cela une circonstance particulière : en effet, j'étais tombé sur une personne qui n'avait jamais été écoutée pendant son enfance. Et voilà que, brusquement, une vingtaine de personnes se trouvaient prêtes à lui accorder toute leur attention. Ce silence d'attente positive l'avait saisie : il m'avait fallu ce gros événement pour que je prenne conscience de la délicatesse d'emploi de l'écriture automatique. - Evidemment, on pourra toujours me dire que ce n'est pas du tout négatif de pleurer. Peut-être. Mais pour commencer, moi, je préfère qu'on s'en tienne au rire. C'est plus sûr. Ajoutons que l'E.A. provoque souvent un affleurement du subconscient. Et cela peut surprendre ceux qui n'y sont pas préparés. Aussi, est-il préférable de reculer dans le temps l'apparition de cette précieuse technique d'écriture.

 

Par chance, pour ce quatrième étage j'ai pu, assez rapidement, m'appuyer sur le vers tournant. Ça, c'était du solide. Et, en outre, je le faisais immédiatement suivre du marché de poèmes ; c'est-à-dire qu'on faisait tourner une seconde fois, les poèmes collectifs qui venaient d'être rédigés. Et chacun relevait sur une feuille blanche ce qu'il avait plus particulièrement apprécié. C'était facile comme tout. Et absolument sans danger.

 

Eh bien, un jour, une institutrice refusa tout net de jouer à ce jeu :

 

- Ca alors, vous m'étonnez ! Pourquoi refusez-vous ?

- …………………………….

- Mais qu'est-ce que vous craignez ?

- ......................……………..

- C'est pourtant simple, vous choisissez ce qui vous plaît sur les feuilles qui repassent devant vous...

- …………………………….

 

Mais qu'est-ce qui lui prenait donc à celle-là, de se buter ainsi comme un âne mort ? Sur le coup, je ne trouvais aucune explication à son attitude. Ce n'est que beaucoup plus tard, que je compris où gîtait le lièvre. Évidemment, c'était facile : on choisissait librement les mots. Oui mais, voilà, le choix était individuel, Et, par conséquent, on pouvait être jugé sur le choix que l'on avait fait !! J'en tombais des nues. Jamais je n'aurais pu penser que la peur puisse aller jusque-là ! Il suffisait donc d'une infime possibilité de jugement pour que certains s'en trouvent paralysés !! Il a donc fallu que je diffère également l'introduction du marché de poèmes.

 

Heureusement, j'ai pu intercaler en numéro quatre, cette histoire des injures tournantes qui est parfaitement à sa place. En effet, elle donne un tel coup sur le trapèze qu'emporté par son élan, on crève la toile limitatrice du cirque pour « aller rouler dans les étoiles. » Alors les antennes en parapluie du vers tournant peuvent se déplier. Et le satellite de parole rentre enfin en service.

 

Mais je sens qu'il faut que j'ouvre ici une parenthèse. En effet, certains lecteurs seront peut-être choqués par la place faite à ces injures. Alors j'explique ma position : cet ouvrage se veut polyvalent. Aussi, je suis obligé d'y inclure des techniques dont l’usage ne sera pas nécessairement généralisé. Il est évident que certains groupes peuvent passer directement au vers tournant car ils sont prêts, sans autre préambule, à s'inscrire dans une expression très engagée. Cependant, on peut être sûr que ce qui va d'abord apparaître dans l'expression libérée, c'est la parole réprimée au cours de l'enfance et de l'adolescence. Et les besoins de rattrapage, de réparation, de rééquilibration ne sont pas les mêmes pour tous. Aussi faut-il s'efforcer d'offrir le maximum de pistes de libération à ceux qui en ont besoin. Donc, que le lecteur se rassure : s'il trouve un peu longuet le temps des allusions à la sexualité, il faut qu'il sache que si on donne parfois beaucoup d'importance à cette expression, cela ne dure qu'un certain moment. On débouche assez rapidement sur d'autres perspectives.

 

Revenons maintenant au canevas de la séance initiale. je dois signaler que pour qu'il fonctionne à plein rendement, il faut rester vigilant. C'est ainsi que, récemment, je me trouvais dans un stage de formation à l'enseignement des enfants inadaptés. Malheureusement, le directeur avait demandé à participer à la séance d'écriture avec les stagiaires. Je n'avais pas osé lui dire non. Aussi, tout en animant la séance, je me posais des questions : Quelle attitude va-t-il prendre lors des injures ? Faut-il tout de même les proposer ? Il vaudrait peut-être mieux les remplacer par les compliments tournants. Et pourtant, ces enseignants vont vivre dans des milieux difficiles. Il faudrait les préparer...

 

Tant pis, après quelques précautions oratoires, je présentais l'exercice. Cet enseignant me précédait dans la ronde et je guettais sa première production : « C'est pas parce que t'es moche que tu doives pisser sur tes godasses. » Je respirais. C'était sauvé ; nous étions entre partenaires.

 

Cette question du vêtement social des personnes s'est d'ailleurs souvent posée à moi. Une certaine fois, je m'étais trouvé en face d'un groupe de professeurs d'expression et de communication dans les écoles d'ingénieurs, les I.N.S.A., les I.U.T... Il y avait là des agrégés, des docteurs, un directeur de Supélec... J'avais pareillement hésité. A tort, car le rire avait été extraordinaire.

 

Même situation embarrassante devant des chrétiens de S.O.S.Amitiés que je croyais prudes, pudiques et pudibonds. Non, là aussi ça avait bien marché. Et c'était une bonne préparation à recevoir ce qu'ils allaient être amenés à entendre.

 

Et, récemment, dans un stage, où il y avait des religieux...

 

A vrai dire, je n'ai essuyé qu'un seul refus catégorique de dire des « gros mots. » C'était dans une formation de travailleurs d'un établissement hospitalier. J'en avais profité pour faire traiter, par écrit tournant, du problème de la politesse. Le groupe était composé de personnes âgées de 25 à 50 ans. Les plus fortes résistances se situaient au niveau des 35 ans. Les autres avaient une expérience ou personnelle ou familiale du langage vert. Cela avait conduit à une plus grande compréhension, à un élargissement des acceptations, à une interrogation sur ses propres attitudes et convictions. Et, là-dessus, s'était greffé un riche débat oral. Et comme il s'agissait d'un stage d'expression écrite et orale, nous étions restés dans le projet initial.

 

On pourrait s'étonner de la difficulté de la libération de la parole au niveau de la classe ouvrière. Mais on peut en comprendre les raisons. Les travailleurs vivent dans un milieu dur, au sein d'une violence constamment sous-jacente. Dans notre société économique où il y a peu de boucs émissaires définis, où chacun peut devenir, arbitrairement, une victime sacrifiable, il faut se garder de donner prise sur sa parole. Aussi, faut-il éviter, par-dessus tout, de se distinguer par une parole personnelle. Et on se contente de véhiculer des paroles toutes faites : « le travail, c'est la santé ! » « Omo lave plus blanc » « Ouf merci Aspro » « Quel sale temps » « Tas vu Saint-Etienne » « A la télé, ils ont dit »... Il existe ainsi une grande quantité de meubles-silences de ce genre. Faire déboucher les travailleurs sur une parole libre, ce n’est pas une petite affaire. Nous reviendrons probablement sur cette aliénation, sur cette frustration d'imaginaire.

 

Complètement à l'opposé, il faut veiller au danger d'une parole trop libre des adolescents. Évidemment, ça leur fait du bien. Mais l'environnement scolaire ou social n'est pas toujours prêt à l'accepter. Aussi faut-il établir préalablement des conventions et s'entendre sur des limites. Cela n'empêchera d'ailleurs pas que les choses se disent. Mais elles resteront plus longtemps au niveau du camouflage symbolique, en prenant parfois le masque de la parole poétique.

 

Un instant, j'avais cru trouver une bonne solution en proposant, en lieu et place des injures des compliments tournants. En voici des exemples :

 

- Tes chants de grenouille me remplissent l'âme de joie.

- 0 mon doux bébé, dis : a-re, a-re, à la société.

- Ce que j'aime en toi, c'est ta voiture, ta maison de campagne et les bijoux de ta mère.

-  Quand nos regards se croisent, je voudrais loucher comme toi pour te voir double.

- 0 mon gnan-gnan-gnan, mon petit guili-guili.

- Mon petit poulet mignon.

- Ma petite crotte.

- Adorable chérie, je te prendrai dans mes bras, je glisserai mes mains le long de ton corps, je les remonterai le long de ton cou et, crac ! Je le casserai.

 

Donc, on le voit, on peut proposer aussi les compliments qu'on lit également en dialogue. mais le rire est d'une autre sorte puisqu'il a pour base une régression à l'enfance et la parfaite inadéquation des mots gentillets et frêles que l'on applique à des personnes solidement assises, sérieuses, épaisses, adultes...

 

Sous ce couvert des compliments, on peut dire des choses agressives : tant pis, c'est que l'on aura dévié. Mais l'animateur ne pourra être tenu pour responsable de ce débordement de la consigne. Cela peut le protéger de l'institution et lui éviter des « affaires ».

 

Ce récit de la lente mise au point de la première séance nous a fait toucher du doigt certaines difficultés de l'entreprise. Mais il en est une qui réside dans l'animateur lui-même...

 

Dans ce début, son principal souci doit être une attention continue aux fragiles, aux effarouchables qu'il faut aider à se dépouiller de leur peau de chrysalide hérissée, trop étroite pour leur rêve de papillon libre. Il faut les soutenir dans leurs premiers pas parce qu'ils n'ont pas encore découvert qu'ils n'ont rien à craindre. Il faut parfois leur souffler un mot pour qu'ils ne butent pas, sinon ils se butent.

 

- Je n'ai pas d'inspiration.

- Tu écris ça : « Je n'ai pas d'inspiration »

- Vous êtes trop forts pour moi.

- Tu écris ça. Ou bien : « temps pourri », « vipère silencieuse » ou « colonne penchée » n'importe quoi, tout ce qui te passe par la tête. D'ailleurs, plus c'est con et mieux c'est.

 

En réalité, on a rarement à se faire du souci : le rire, la confirmation grandissante de la sécurité et la confiance montante dans le groupe opèrent d'eux-mêmes la métamorphose. Généralement, rassurés par la promesse de sécurité donnée, ils ont vraiment choisi de participer à ces « jeux écrits ». Et ils peuvent se donner à croire qu'ils pourront se retirer du jeu quand ils le voudront - ce qui est d'ailleurs exact - mais ils ignorent qu'ils portent en eux un grand désir secret d'aller plus loin. Ils ne savent pas qu'ils ont un moteur intérieur très puissant. Mais ils ne sauront qu'ils avaient des ailes dans leur dos que lorsqu'elles auront commencé à se déplier.

 

Il faut veiller au grain car l'échec de l'un pourrait être l'échec de tous. La première précaution à prendre, c'est de démolir l'image du pouvoir scolaire. L'animateur ne doit jamais être un manipulateur extérieur et, encore moins un observateur-interprétateur. Non, il participe au groupe ; il se fond dans le groupe ; on ne doit pas pouvoir distinguer sa participation.

 

Dans ces conditions, ça marche à chaque fois. Seulement, voilà, il faut prendre au départ le parti d'être directif. Et, dans l'idéologie non-dialectique du tout ou rien actuelle, cela peut poser des problèmes à certains. La solution est d'ailleurs très vite trouvée : les groupes qui refusent toute animation initiale s'effondrent dès le départ. Pour moi, les choses sont claires : je dois prendre mes responsabilités. Je suis là pour le « forçage de la liberté » ; pour aider de premiers petits pas dans un possible nouveau palais. Puis, peu à peu, je m'effacerai. D'autres proposeront des techniques ; on acceptera les incidents, on réinvestira les incompréhensions. Mon souci principal sera alors de protéger toute expression, toute invention formelle sans que jamais celui qui propose puisse être mal accueilli.

 

- Essayons ! On ne sait jamais par avance ce que cela peut donner.

 

Et c'est vraiment vrai qu'on ne peut savoir par avance. Mais, cela, il faut le savoir d'avance ; il faut déjà avoir osé y croire.

 

Personnellement, mon véritable désir, c'est d'abandonner le plus tôt possible mon animation pour me dissoudre dans le groupe et vivre son aventure dans toute son imprévisibilité. Seulement, la vie est contrariante : « Quand on veut une chose, on ne l'a pas. Et quand on ne la veut plus, on l'a ! ».

 

Moi, dans la suite de 68, j'avais des rêves d'autogestion. Et je voulais très vite abandonner, ou tout au moins partager, mon pouvoir de proposition. Mais il n'intéressait pas les étudiants. Parce que je le leur octroyais. Et il n'est de véritable plaisir que de le conquérir.

 

Alors, j'en ai pris mon parti : maintenant, je continue de proposer sans plus me poser de questions, jusqu'au moment où quelqu'un s'exclame :

 

- Je ne comprends pas comment vous pouvez ainsi obéir à Paul et faire toujours tout ce qu'il dit !

 

Je m'empresse de sauter sur l'occasion.

 

- C'est vrai ! Qu'est-ce que tu proposes

-  Eh bien, on pourrait...

 

Alors, là, il faut marcher à fond. Il faut tout faire pour que ça réussisse. Et, peu à peu, le groupe devient également créateur de formes nouvelles.

 

Mais il est long le chemin qui conduit de la consommation reposante à la co-animation responsable. Rien dans la vie ne prépare à cela. Alors, au départ, il faut prendre les gens comme ils sont. Dans leurs comportements habituels. Sans vouloir forcer les choses. Mais il ne faut pas moins garder constamment à l'esprit, son « projet »» « politique » afin de se précipiter pour favoriser la moindre contestation du pouvoir. Ou la moindre proposition spontanée.

 

On devine bien que tous ces « jeux » de départ sont sous-tendus par un projet non dit. Mais il n'y aura pas à imposer quoi que ce soit pour le réaliser : les personnes seront seules maîtresses de ce qu'elles désireront développer.

 

Je voudrais insister sur un autre point : l'acceptation de ce qui se passe. Par exemple, le rendement du vers tournant est variable avec les groupes. La plupart du temps, on passe sans transition des injures à une expression engagée de soi. Mais il reste parfois, chez l'un ou chez l'autre, un parfum du rire précédent. On pourrait s'en agacer. Il vaut mieux pas : c'est que tout le monde n'est pas dans la même disposition d'esprit en même temps. Certains ont encore besoin de se maintenir dans la dérision, en tournant tout à la blague. Il suffît alors, parfois, que quelques-uns se maintiennent fermement dans leur nouvel engagement pour qu'on bascule tous dans une plus grande implication. Mais, quelquefois, on reste entre les deux. Ce n'est pas plus mal. Là encore, il faut accepter ce qui se présente, car beaucoup de choses peuvent s'exprimer sous le manteau de la plaisanterie. Et le cocktail de l'engagé et du distancié est souvent riche de répercussions profondes. Et il ouvre plus largement le champ des possibles.

 

Enfin, il me semble qu'il faut signaler une erreur à éviter à tout prix. Dans le vers tournant, on sent que les choses commencent à se dire. Et qui ne sont pas repérables parce qu'elles sont diffuses et inconscientes. Au début de mon expérience, je proposais de les repérer. Après le vers tournant, on faisait à nouveau circuler les feuilles. Et chacun relevait tout ce qu'il avait écrit. C'était : « faire son marché de poèmes. » Mais je me suis très vite interdit cette pratique parce qu'elle pourrait placer certaines personnes devant des constantes de leur expression. Ce qui risquait de leur faire se poser des questions inopportunes.

 

Les gens ne doivent pas avoir à se méfier. Ils sont là sur un contrat de plaisir à éprouver et pas pour autre chose. Il faut qu'ils se sentent en totale sécurité.

 

Certains étudiants, désireux de jouir tout de même de leur récent « supposé savoir » ont voulu parfois transgresser cette règle dans leurs propres structures d'animation. Mais ils ont vite compris qu'elle était intangible. Si on veut sincèrement aider à la libération de la parole, il ne faut pas l'effrayer. D'ailleurs, si on ne joue pas sincèrement le jeu, le jeu ne se joue pas. Aussi, il faut se garder de faire des commentaires sous quelque forme que ce soit. Il faut même éviter les compliments individuels : les autres les prendraient pour un désaveu de leur personne. Il faut même parfois déchirer les feuilles en fin de séance ou les laisser emporter par les participants. Sinon, quelqu'un pourrait se mettre à penser : - « Ouais, il ramasse les feuilles. Il va étudier notre production chez lui. Et il va y découvrir des trucs. Faut se méfier de lui. C'est peut-être un psycho-schtroumpf. »

 

Mais de toute façon, il faut veiller à ce que les feuilles ne traînent pas trop. Car l'institution pourrait s'y intéresser.

 

Pour résumer tout ce qui a été dit de l'attitude de l'animateur on peut songer aux mots : responsabilité, acceptation, facilitation et neutralité. C'est évidemment,. à la portée de tout le monde. Donc, tout le monde peut réussir une première séance.

 

ET LA SECONDE SEANCE ?

 

Cette question m'a souvent été posée : est-il également possible de programmer aussi positivement une seconde séance ? Cela paraît très difficile. Et il semble bien que, seul, le canevas de la première séance puisse avoir valeur générale. En effet, à cette occasion, on a toujours affaire à des groupes qui se trouvent dans une même situation de départ, dans un identique état d'indifférenciation. Mais, à l'arrivée, les choses sont toujours différentes. Car il est évident que chaque groupe constitue une communauté distincte avec des personnes singulières, à des moments particuliers de leur vie, sur des trajectoires spécifiques et dans la circonstance spéciale qui les a réunies. On conçoit aisément qu'un même canevas initial posé sur des substrats différents donne nécessairement des résultats variables. Si bien qu'avant d'entamer une seconde séance, il faut bien réfléchir à la situation et l'analyser pour essayer de déterminer la technique qui convient le mieux en cette nouvelle occurrence.

 

C'est du moins ce que je pensais, il y a encore peu de temps. Mais j'ai été récemment amené à revenir sur cette opinion. En effet, la vie a voulu que j'ai eu à animer, successivement, trois stages de trois, cinq et quatre jours avec des responsables éclaireurs, des éducateurs judiciaires et des enseignants Freinet. Et, en faisant un retour sur cette triple pratique, je me suis aperçu que j'avais utilisé, pour chacune des secondes séances, la même formule, à savoir : « Ce que vous voulez » « Le vers tournant » « Le marché de poèmes » et « La définition ».

 

Et j'ai eu la surprise de constater que contrairement à ce que je m'imaginais, ça marchait aussi bien que lorsque je m'efforçais de me construire toute une attitude de colossale finesse et subtilité pour essayer de manœuvrer au plus serré. Alors, il est peut-être possible d'envisager également une seconde séance type. Cette perspective serait d'ailleurs très intéressante car elle dispenserait les animateurs de l'acquisition d'une longue expérience.

 

Mais puisque j'ai parlé de ces techniques, il faut que je les décrive :

 

Ce que vous voulez

 

Au cours de ces trois stages, je me suis aperçu qu'au début de chaque seconde séance, le risque d'échec était très réduit. A la limite, je pouvais proposer n'importe quoi. Car c'était déjà gagné : les participants étaient suffisamment entrés dans l'expérience pour ne plus être tentés de fuir à la première ombre. Cependant, il fallait que j'essaie de consolider cet acquis. Mais j'étais dans l'incertitude : que fallait-il proposer ? Dans la foulée de la première séance, j'aurais facilement trouvé parce que j'aurais senti le groupe. Mais nous étions le lendemain et « ils » étaient changés. Depuis, ils avaient participé à diverses activités orales, corporelles, musicales, culinaires, communautaires.... ils avaient également dormi et rêvé peut-être. A quoi chacun était-il prêt, secrètement, inconsciemment ? A quoi le groupe - qui est plus que la somme de ses parties – était-il prêt ? Je n'avais aucun moyen de le savoir. Alors je me suis lancé :

 

- On écrit n'importe quoi, l'idée que vous avez en tête en ce moment ou les mots qui veulent bien rouler sous votre bille. On va bien voir ce qui va émerger de cet ensemble. Mais défense d'utiliser les mots « n'importe et « quoi » car c'est trop facile. Et, surtout, Ça nourrit mal le groupe.

 

Parfois de cette façon on peut découvrir les intentions dominantes du groupe : continuer à rire ; communiquer profondément ; exprimer ses réactions face à une réalité prégnante ; régler un problème d'ordre institutionnel... mais souvent, la plupart des personnes ont simplement à se débarrasser, dans ce premier temps, d'un petit événement post-sommeil qui les encombre. Après, elles se sentent plus disponibles, plus présentes aux autres. Et le groupe devient également plus apte à voir se dessiner une tendance précise et solidement fondée.

 

Je voudrais insister un peu sur ce surprenant travail en ouverture. Chacun se trouve au centre de son propre départ. L'espace est ouvert à 360°. Tout est envisageable. mais il est tellement inhabituel de ne pas avoir de point obligé dans l'avenir qu'on ne se saisit pas immédiatement de la possibilité qui s'offre. Quelquefois, sans le savoir, on est tous habités par une seule et même idée. C'est ainsi qu'un certain matin, nous n'étions que trois. - Qu'est-ce qu'on fait ?

 

- Eh bien, on écrit une ou deux lignes, on verra bien.

 

Voici les trois textes initiaux.

 

1. Merveille - Mer morte - mercure - immersion - mercenaire - Marcel - morceau - Murcie.

 

2. Moi, je n'ai pas envie d'écrire. Et, pourtant, c'est curieux, j'ai écrit ça.

 

3. Un panel à trois, ça s'est jamais fait. Vingt-deux, on en invente un. Devinez le thème que j'ai en tête ?

 

Etait-il possible d'avoir trois textes de départ aussi dissemblables ? Comme à l'habitude, on a fait tourner les feuilles. Moi, j'étais vraiment curieux de ce qui allait se passer. Quelle tendance allait l'emporter ce matin-là, avec ces trois garçons-là ? Quelque chose allait peut-être se construire sur l'un des textes, Ou résulter de la combinaison de deux textes. Ou naître de l'amalgame des trois. En l'occurrence, le groupe a hésité. L'idée du panel à trois s'est effacée devant le jeu de mots. Et le plus réticent à écrire l'a utilisé en le détournant pour exprimer la réalité forte du jour qui était l'arrivée catastrophique d'une nouvelle autorité institutionnelle. C'est cela qui pesait sur lui et sur nous ; et qui s'est dégagé immédiatement des productions qui ont suivi. Alors qu'au départ, nul ne se savait y penser.

 

Mais dans les trois derniers stages dont je viens de parler, il ne s'était pas vraiment dégagé de tendance particulière. Alors, j'en avais profité pour repartir sur mon projet dominant en proposant, à nouveau, le vers tournant. Car j'ai un projet dominant : j'essaie de placer le plus tôt possible les gens sur le terrain de la poésie. Du moins, de la poésie à mon sens qui est celui de la parole libre.

 

Mais il faut bien se dire que le vers tournant du second jour est toujours différent de celui de la veille. En effet, l'atmosphère n'est plus la même. Les paroles, les lectures, les écoutes du jour précédent ont éveillé mille petites envies de s'exprimer dans les noyaux des inconscients. D'innombrables petites lumières se sont mises à clignoter en chacun. Ceux qui avaient déjà fait un premier pas dans l'audace de soi en effectuent immédiatement un beaucoup plus grand. Et ceux qui étaient restés sur la réserve ont connu l'audace des autres. Cela les a rassurés. Et ils peuvent alors oser s'engager un peu plus.

 

Voici un exemple de vers tournant :

 

Le midi au clair de lune sous une buvette en durex

Les libellules des carex durent comme des sagittaires

Belles demoiselles vous êtes légères

Emmenez-moi sur vos ailes

Découvrir ce que l'homme ne sait pas voir

Dans le crépuscule marin de mes yeux

Je cherche, je cherche tes désirs profonds

Je saurai en tirer ce qui nous unira

J'y verrai se lever une aube lumineuse

Comme la source fragile de ton enfance

Je veux y mordre à pleines dents

Et jouir du temps et de l'heure.

Est-ce que je peux retrouver mon enfance

Elle est en toi et ne se cherche pas.

 

La lecture des vers tournants du second jour surprend généralement ; on est saisi par le souffle nouveau et puissant qui passe. Mais, sans laisser aux gens le temps de se ressaisir, je propose :

 

Le marché de poèmes

 

Au début, nous posions devant nous les poèmes qui venaient d'être réalisés. Nous nous levions et nous tournions autour de la table pour relever sur un carnet ce qui nous plaisait. C'était faire son marché en passant d'un étal à l'autre pour y prendre les nourritures dont on avait besoin.

 

Maintenant, on reste assis et ce sont les feuilles écrites que l'on fait tourner une seconde fois comme autant de boîtes de perles où chacun prendrait de quoi se confectionner son collier personnel. - Le fil du collier étant la feuille blanche sur laquelle on recueille les éléments de son choix et qu'on garde toujours devant soi. –

 

Mais nous avons fait un progrès considérable le jour où nous avons convenu qu'on pourrait en outre y ajouter des idées personnelles. L'éventail de la liberté se trouve alors ouvert au maximum. On peut ainsi se contenter de recopier des fragments de textes. Mais on peut aussi, complètement à l'opposé, se contenter de ne recueillir qu'un mot pour s'en servir comme point de départ d'un poème personnel. Entre ces deux extrêmes du tout ou rien recueillir, on peut se maintenir au degré de liberté que l'on veut.

 

Le plus curieux, en cette affaire, c'est que lorsqu'on se contente, par paresse ou réserve, de recopier des fragments de textes, on constate avec bonheur que cette juxtaposition aléatoire de mots, d'expressions, de phrases... produit à chaque fois une impression de poème ! Sans doute parce que le choc des images, la rupture du déroulement linéaire des idées et les échos éveillés dans l'inconscient induisent automatiquement à la rêverie.

 

Le poème construit

 

Un moment, je permettais le poème construit. C'est-à-dire qu'au lieu de laisser les mots dans l'ordre arbitraire de la cueillette, on pouvait procéder à des arrangements.

 

Evidemment, on ne saurait l'interdire vraiment. Et certains cénacles pourront utiliser avec beaucoup de bonheur cette liberté qu'ils s'accorderont. Mais moi, en ce tout début, je me méfie beaucoup car cela détermine inévitablement des hiérarchies de talents. Certains se montrent très brillants dans cet exercice. Et cela rallume aussitôt chez les autres un sentiment d'infériorité qui n'était pas encore tout à fait éteint. On ne prend jamais assez de précautions pour maintenir en sommeil ce serpent dangereux si prompt à dérouler ses anneaux à la première odeur de jugement. C'est pourquoi je me garde d'évoquer cette possibilité d'arrangements et je veille à ne pas laisser trop de temps disponible.

 

Généralement, ceux qui choisissent d'ajouter des idées personnelles dans leur marché de poèmes ne se soucient guère de beauté poétique. Ils profitent de l'occasion offerte pour s'épancher un peu. Et cela élève la température du groupe. Ajoutons en passant que la lecture des poèmes-florilèges donne à chacun l'occasion de constater que des éléments de sa production ont été retenus. Et, évidemment cela le met en de bonnes dispositions vis-à-vis des autres.

 

Voici un exemple de marché de poèmes :

 

Je voudrais artisaner ton corps

Pour l'éclatement de nos bêtes

Pour l'enfance revécue à puissance de jouissance

Le printemps en avance s'installe sous mes paupières

Des sources inespérées de plaisir vont naître prochainement

Pour l'éternité des demains rosissants

Elles sont indéfiniment renouvelables

Il suffit de briser leur glace bleue d'opale

Et la barque de ton désir sur une mer que je déchaîne

Se maintient à jamais sur la crête de la vague qui vient doucement s'étendre sur la plage de ma vie

Alors le désir s'enfonce subtilement dans mes entrailles et se faufile au plus caché de mes labyrinthes

Il veut m'emprisonner de sa sangle

Mais je le transforme en tendresse

Je passe derrière la barrière de tes yeux offerts

J'y pénètre ouvert et passionné

J'y peux naître

Je fais lever dans ta tête une aube de plaisir

Qui tue les germes de ta peur

Je les brûle et de leurs cendres

Ressuscitent les cellules de ta confiance

Alors tu m'inscris dans ton encyclopédie et tu la feuillettes

Pour un bonheur si longtemps oublié dans ta ville de lumière.

 

Dès que la lecture des marchés de poèmes est terminée, je m'empresse de proposer la définition tournante. Pourquoi ? Parce que je sens qu'il faut créer une rupture. Cette séance va bientôt se terminer et il va falloir revenir à la vie quotidienne. Et Pégase nous a entraîné si haut qu'on risque de se faire mal en retombant sur terre. Il vaudrait mieux adoucir la chute. Et le meilleur parachute, n'est-ce pas encore le rire qui permet de prendre la distance que l'on veut par rapport à son engagement récent. Et puis, après une certaine saturation de sérieux et même d'émotion, le temps est sans doute venu de laisser se combler la frustration de gaieté qui a certainement dû, souterrainement, commencer à s'établir.

 

La définition tournante

 

CONSIGNE

 

On écrit un mot sur une feuille et on le donne à définir au voisin qui écrit à la suite un autre mot à définir par le voisin qui...

 

Souvent, pour que ce soit plus explicite, et pour créer un climat de liberté extavagante, je donne quelques exemples sélectionnés à la suite de nombreuses séances

 

Civil : C.R.S, déguisé.

Ascenseur : As qui n'a que des frères Carnage : Avant carcoule.

Esotérique : Mot qui reste à définir

Tombola : C'est un mec qui a un peu trop bu et qui n'a pas vu qu'il était au milieu du cimetière. Et il tombe après le sol.

Puritain Putain qui rit au milieu.

Butiner Manquer de peu le but.

Savoir : On a beau savoir qu'on ne saura jamais on veut savoir qu'on ne saura jamais et on ne saura jamais ce que l'on veut savoir. Celui qui veut savoir n'a qu'à savoir ce qu'il veut.

Militant Personne qui ne dort que dans la moitié du lit.

Phallus Flûte à bec qui ne peut monter que la gamme de femme

Navet : Paradis

Cucurbitacée : Fatiguée par les services rendus.

Mari : Marin sans haine qui ne se marre pas sans elle.

Marabout : Mare asséchée

Crachat : Petit mollusque qui se plaît sur les trottoirs.

 Vocabulaire : Veau qui a de l'aérophagie

Ampoule : Coq transformé

Cruauté : Opération sadique qui consiste à ne garder que le cuit.

Surenchère : Se dit d'un prêtre sûr de lui et dominateur.

Oxygéner : Gêner un mort.

Lucidité :Lucien dit café.

Hausse : Sur le marché, les squelettes sont en.. .

Poignée : Appesanteur.

Couillon :Impératif 1re personne du pluriel du verbe couillir.

Chalumeau : Dromaludaire à deux lubosses.

Vérolé : Lombric espagnol.

Descendre : Un escalier interminable avec deux rampes très basses indique qu'on marche sur une voie de chemin de fer.

Pilule : Lule multiplié par 3,14

Hystérique : C'est Eric en allemand : Das ist Eric.

Tombouctou : Ta bique rien.

 

Est-ce que c'est parce qu'il arrive à point nommé que ce truc des définitions marche à tous les coups ! A chaque fois, c'est un feu d'artifice de rires, sinon de traits d'esprit. Et on doit être dans d'excellentes dispositions puisqu'on rit souvent de choses qui n'en valent guère la peine. Si on ne comprend rien, on rit. Si quelqu'un s'embrouille dans les explications de son jeu de mots, on rit. Si quelqu'un comprend à retardement, on rit. Si c'est vraiment en-dessous de tout, on rit. Cette régularité de l'apparition du rire est merveilleuse. Elle permet la redescente en douceur vers les démarches habituelles de la vie ordinaire. Et chacun peut alors choisir de maintenir à distance - ou de garder à proximité - l'émotion forte de la phase précédente.

 

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TECHNIQUES DIVERSES

 

Nous venons d'examiner successivement les quatre techniques d'une possible seconde séance. Nous allons les reprendre une par une pour nous intéresser aux familles auxquelles elles appartiennent.

 

Les départs

 

A propos du « Ce que vous voulez » on peut poser, dès maintenant, et de façon très élargie, le problème des départs. Je n'hésite pas à traiter la question dans son ensemble pour ne plus avoir à y revenir. En fait, elle pourrait se résumer en une seule formule : « l'essentiel, c'est de partir ». A condition, évidemment qu'on ne l'applique qu'à partir de la seconde séance, c'est-à-dire quand on a réussi à franchir le premier pas qui est le plus difficile. A ce moment, on n'a plus à s'inquiéter : les participants sont prêts à tout accepter, même une animation directive qu'ils ne savent pas provisoire. Que dis-je: accepter ! Oh ! non, la plupart du temps, ils demandent intensément qu'on continue à les diriger. Sans cela, ils sont malheureux comme des enfants perdus.

 

Bon, puisqu'il en est ainsi, acceptons provisoirement la situation. Elle présente d'ailleurs quelques avantages. L'animateur va pouvoir librement conduire sa troupe à la découverte de sa propre liberté qui de ce fait sera plus vite atteinte.

 

Donc, pour démarrer, on peut tout se permettre et même le « Ce que vous voulez ». Je reviens à cette technique parce qu'elle témoigne vraiment de la confiance qu'on peut faire au développement spontané du groupe. Voici, par exemple, ce que j'ai pu trouver « en première ligne » de certaines feuilles

 

« Les hirondelles verticales gravitent le matin »

« Maintenant, je suis prête à ne pas faire grand'chose durant un moment, de façon à me réveiller progressivement. Peu à peu ça ira mieux ».

« Quand j'étais chez mon père liberté, apprenti de moi-même. »

« J'ai pas d'essence et elle a encore augmenté cette nuit »

« Le malheur immense, qu'y faire ? Toutes ces familles accrochées aux êtres comme mille mains qui emprisonnent et enserrent ».

« Le jaune guette le bleu, mais désire l'orange »,

« On m'a piqué ma boîte à lettres ».

 

Peut-on imaginer plus grande diversité de départs :il y a des notations poétiques, des incitations à poursuivre, des références à l'actualité la plus apte ou des réflexions engagées.

 

A partir de ce premier pas, quelle direction va prendre le groupe ? On ne peut le prévoir ; tout est possible. Personne ne peut d'ailleurs maîtriser la chose. En effet, chacun a écrit sa première ligne dans un certain état d'esprit. Et voici qu'il reçoit de son voisin de gauche une ligne d'une tonalité différente. Va-t-il en tenir compte ou bien va-t-il continuer sur sa lancée ? Guère le temps de réfléchir car une troisième, une quatrième, toutes les feuilles arrivent. Et il faut vraiment que l'idée initiale soit fortement accrochée pour résister à une telle avalanche. Il faut même qu'elle soit quasi-obsessionnelle. En général, on se trouve déconcerté par ce chaos en cours de constitution. Toutes les tendances individuelles se diluent, s'amalgament, s'entrechoquent... Soudain, un ordre commence à se faire jour dans ce désordre. Trois ou quatre tendances plus fortes semblent pouvoir émerger. Mais, bousculées par les autres, elles retombent dans le magma confusionnel. Et puis, victorieuse, voilà qu'une tendance établit provisoirement son pouvoir. Et c'est à cette île-là que le groupe va d'abord aborder. Va-t-il y rester définitivement ? Rien n'est moins sûr. Il se peut qu'il choisisse de visiter tout l'archipel... ou de reprendre son errance.

 

Il convient de bien saisir l'état de liberté dans lequel chacun va se trouver placé. Tout lui est possible : au début il peut émettre ce qu'il veut, comme il le veut, dans une nonchalance, une indifférence extrême. Et sans se soucier aucunement de la forme ou du fond. Il peut se satisfaire de cette première expulsion et se trouver ainsi disponible pour emboîter d'autres pas. Ou bien il s'accroche à sa première idée. Il peut y renoncer puis y revenir et voir une partie du groupe se ranger derrière sa bannière... Qu'il lâche parce que la bannière d'un autre lui semble plus attirante... Personne ne peut imposer sa volonté dans une direction d'expression. Mais personne n'en a, non plus, la responsabilité. On peut dire absolument n'importe quoi sans courir aucun risque de s'en trouver culpabilisé. Et on a à découvrir que cette situation est merveilleuse à vivre. Car dans notre société qui nous tend toujours vers un point de l'avenir, c'est un plaisir sans prix de découvrir qu'on peut se laisser aller ainsi à vivre son moment, tel qu'il se présente, sans nul compte à rendre, en extrême irresponsabilité. Et sans jamais avoir à payer ce plaisir !

 

Je me suis permis d'insister sur ce travail en totale ouverture parce que c'est la dimension essentielle de toute notre aventure d'écriture ; c'est le parfum majeur de notre gerbe de bonheurs.

 

On peut même prendre des libertés avec la consigne de ne pas écrire les mots « n'importe »  et « quoi ».

 

« Pas n'importe et quoi mais quelque chose de si petit que même les enfants ne pourraient s'apercevoir de son approche, un soupçon de présence au creux de la nature, une vibration à peine perceptible de l'air, quelque chose de si musical qu'on dirait la mer venant caresser les rochers orgueilleux et imperturbables, mais faibles au fond d'eux-mêmes. Mais les cellules viscérales de ma tête éclatent de vie. Je ne veux pas être étouffé par les morsures de ces rochers. Alors, deviens voyage et dispersion, mutation à peine sensible de l'air. Pas n'importe quoi mais quelque chose de si infini qu'il est plus fort que tous vos discours, vos défilés et le 14 juillet. C'est ça la lente montée des troupes » ?

 

Ainsi, on s'acheminait vers une unité poétique du texte. Mais, dans ce groupe, il y avait un rupteur. Et sa dernière phrase a provoqué un éclat de rire. C'est donc qu'on était prêt à cela. On voit comment ça évolue : par tentacules rampants et tâtonnants. Et soudain, l'un d'eux s'agrippe à un caillou quelconque. Et tout le corps du poulpe se déplace alors dans une même direction. En attendant qu'un autre bras reparte en exploration.

 

Avec même départ, une autre fois, dans ce groupe ou dans un autre, on aurait pu avoir :

 

« Pas n'importe quoi ? Et quoi ? Mais alors quoi ? Quand ? Peu m'importe. N’importe quoi. Porte et narquois. Cupidon portait un carquois. Il m'a blessé dimanche. Ah ! oui, il faut que je vous raconte cela...

 

Ou bien

 

« Pas n'importe quoi. N’importe quand. Quelqu'un passait devant ma porte à Caen. Pas n'importe qui. C'était lui. Je ne l'avais pas encore rencontré. Y s'est approché de moi et il m'a dit:.. »

 

Mais le « ce que vous voulez » peut servir à autre chose. Je l'ai vérifié assez récemment. En effet, depuis un certain temps, j'anime de plus en plus de groupes de travailleurs qui se trouvent parachutés dans des stages d'expression orale et écrite, on ne sait par quel miracle.

 

Cette semaine, j'étais avec des employés de commerce. J'ai souffert pendant huit heures pour essayer de les décoller de leur camouflage de parole. Et au début de la quatrième séance, un peu désemparé et au bord du renoncement, j'ai proposé à tout hasard, cette technique du « vous écrivez ce que vous voulez » qui devait enfin me permettre de savoir ce que désirait profondément le groupe. Mais avant la lecture des feuilles, j'ai su que c'était gagné car ils écrivaient avec le sourire. Et un velours de liberté s'était enfin posé sur leur visage. Ils ne se creusaient plus la cervelle pour essayer de deviner ce qu'il fallait écrire pour plaire au professeur. Ils avaient enfin compris qu'il ne fallait pas chercher à être de bons élèves bien obéissants. Ils avaient découvert que c'était leur propre parole qui pouvait le plus plaire au professeur. Alors ils ont osé écrire ce qui leur venait vraiment à l'esprit. Et le stage a enfin basculé. Voici trois extraits de leur production.

 

« J'ai bien mangé, j'ai bien bu, je vais pouvoir attendre cinq heures. »

« Mon mari a commencé son travail depuis une demi-heure. J'espère qu'il a tout mangé ce que je lui avais préparé ce matin. »

« Les ouvriers qui travaillent à côté vont avoir du boulot avec cette vieille baraque ».

 

Ca pourrait paraître banal, mais ça s'appuyait enfin sur du réel, du personnel. C'était un grand changement par rapport à ce que l'on avait jusqu'ici cru pouvoir ou devoir dire :

- Il va peut-être faire beau aujourd'hui.

- L'hiver est une saison triste.

- La rivière serpente dans la prairie.

 

Moi, de mon côté j'écrivais :

 

« Ce qui me plait, c'est que vous puissiez maintenant écrire tout ce qui vous passe vraiment par la tête.

- Oui, maintenant, ça nous vient tout seul. On va bientôt faire un livre. Seulement, il sera bien farfelu avec les idées de nous tous réunies. Le sommet n'est pas encore atteint; nous sommes loin d'être des écrivains.

 

Mais, à partir de là, des drames oppressants ont pu être exprimés : la mort difficile d'un mari annoncée par un rêve prémonitoire - l'angoisse d'une mère qui avait trouvé la plage déserte alors que sa fille et son canot pneumatique auraient dû s'y trouver... Et des espoirs, des attentes, des difficultés, des agacements, des rêves, des philosophies, tout ce qui chargeait si fortement leur être et qui les empêchait de respirer plus large. Comme les autres - et même plus que les autres parce que la vie les avait davantage chargés - ils avaient à répercuter ce qui les avait percutés si durement. Et, plus que les autres, c'était précisément eux qui avaient été fortement contraints de ravaler leur parole. C'est pour cela qu'elle était nouée. Et son dénouement, au cours de ce stage, fut un moment de clarté heureuse dans leur vie.

 

Mais j'eus également la surprise de constater que l'un des participants qui avait pourtant des difficultés avec l'orthographe, était doté d'un style remarquable de concision, d'élégance, de poésie... La forme même de l’expresion de ces travailleurs était aussi à prendre en considération !!!

 

Autres techniques de départ

 

On a bien compris qu'à partir d'un certain état du groupe, tout peut faire départ. Il suffit de s'embarquer, par exemple, sur la dernière phrase qui vient d'être énoncée : « Je croyais être en retard » ou « Bon, d'accord » ou « Je te donnerai la réponse ce soir ». On peut aller écouter une phrase dans la salle voisine ; saisir au vol une réplique de téléphone ; écouter le silence; utiliser un message communiqué à un membre du groupe, bref tout peut servir de catalyseur.

 

Cette aptitude à coller à l'instant ce refus des recettes, cette ouverture à l'aléatoire constitue l'un des aspects les plus riches de cette façon de concevoir le « travail ». Elle sort les gens des habitudes et des processus consacrés. Elle les parachute en de nouvelles situations, ce qui les désarçonne parfois momentanément. Mais c'est seulement en secouant les routines que ce qui nous emplit si fortement peut trouver ses voies d'écoulement. Il le faut, si on veut sortir des chemins que l'on a été contraint de suivre et qui nous conviennent rarement. La totale possibilité de penser par soi-même, d'inventer ses formes d'expression et de traiter n'importe quel thème doit être utilisée à fond.

 

On ne sait vraiment pas ce qui peut arriver. Un certain matin d'avril, dans le prolongement de ce qui avait été réalisé la semaine précédente, j'avais apporté, à tout hasard, deux reproductions de peinture. Mais en attendant. l'arrivée de quelques attardés, un étudiant qui n'avait pas déjeuné se mit à grignoter des petits gâteaux sablés. Puis il fit touner le paquet pour la distribution. Cela donna une idée :

- « On écrit une ligne ou deux sur le biscuit et on passe au suivant ». On s'embarqua immédiatement sur cette idée folle, sans nullement se soucier de savoir ce qu'elle pourrait permettre. « Allez, on part, on verra bien ». Et à chaque fois, on voit beaucoup plus que ce que des prudents auraient pu imaginer. Le premier tour apportera divers développements : la composition du gâteau, sa nationalité nantaise, sa forme, sa couleur, le texte imprimé, mais surtout des allusions à sa dégustation. On proposa alors un second tour sur la saveur. Et ce fut suffisamment savoureux pour que l'on s'attaque, dans la foulée, à la dégustation « des bruits de bouche broyant un bon biscuit sablé ».

- Et les reproductions de peinture ?

- Il n'en était évidemment plus question. On s'était mis en marche sur un chemin, on n'allait pas se dérouter. »

 

Mais ce gâteau n'avait pas encore donné tout son jus. Alors, on termina par une description à la Ponge. Qui l'eût cru, ce biscuit de rien du tout avait réussi à alimenter toute une matinée. Et, à midi, une étudiante qui n'avait pas participé à la distribution initiale sortit de la salle, la bave à la bouche, pour se précipiter dans la première épicerie venue et y dévorer, séance tenante, un paquet entier de ces terribles biscuits sucrés.

 

Et moi, évidemment, j'avais remporté mes reproductions inutiles. Il faudrait insister sur ce point important: quand on n'a pas encore assez confiance, on peut préparer des techniques de recours. Mais il faut apprendre à renoncer très vite à ses projets. Et il est même préférable de ne pas en avoir. En effet, si on se prémunit ainsi, on sera tenté de recourir trop vite à ce que l'on a préparé. En fait, on ne pourra pas oublier qu'on l'a là, sous la main, prêt à servir à la moindre opportunité. Et tout sera trop facilement jugé opportunité. Non, il vaut mieux avoir confiance et s'offrir le cerveau nu à l'avenir immédiat. Si l'idée qui se présente n'est pas fameuse, celle qui suivra le sera car elle se nourrira de la faiblesse de la première. Et puis, on peut avoir une certitude, celle de l'existence permanente d'une pression d'expression. On peut se fonder sur sa puissance.

 

Pour détendre un peu le lecteur, je lui fournis l'un des textes produit ce matin-là. Non pas pour qu'il le consomme mais pour susciter en lui le désir de se précipiter, la bave à la bouche, sur toute faille de liberté.

 

LE PETIT SABLÉ

 

« Tu es prétexte à grignotement. Tu agaces. Tu n'es pas là pour la faim mais pour le passe-temps. On tue le temps quand on te tue. Tu occupes l'esprit. Comme la cigarette que l'on doit renouveler, tu peux devenir une drogue. Tu n'es pas /à pour la fin, mais pour la continuation. Tu emplis trop lentement le sac vide de l'estomac pour qu'on ne soit pas contraint de s'adresser à la chaîne de tes frères. C'est là ta revanche. Que tu savoures lentement.

 

Oh ! cet air emprisonné entre les molécules du gâteau. C'est ça le piège : il faut s'occuper de l'air et l'éliminer avant d'avoir accès à la matière vraie. C'est une destruction, une désagrégation, une désintégration vaine. On détruit, on brise, mais ça s'évanouit en poussière. Ça manque vraiment de tenue: une infime pression et ça y est, déjà ça cède.

 

Ce gâteau a de la longueur. Il ne sert qu'au bruit et qu'au sentiment d'émiettement infini. Les papilles croient enfin le saisir, mais ce n'est qu'une abstraction de gâteau.

 

A la fin de la séance, la langue passe son balai mouillé et ramasse toutes ces poussières maigres et stériles pour les jeter au trou béant du vide-ordures. Alors, dans une suprême habileté, l'amas de poussière se libère d'un suffisant souvenir de saveur sucrée pour que l'être dépossédé des jouissances attendues soit contraint de se remettre à travailler à la chaîne en attaquant un deuxième gâteau, un troisième... Et cela dure jusqu'à l'écoeurement...

 

Techniques de rattrapage

 

A propos de la possibilité d'une seconde séance-type, j'ai élargi la première technique du « ce que vous voulez » à l'ensemble de la question des départs. Logiquement, je devrais appliquer le même processus au marché de poèmes qui suivait immédiatement. Mais quelque chose me retient car je sens qu'on atteindrait alors un niveau qu'il est actuellement prématuré d'envisager. Je préfère aborder directement la question des techniques de rattrapage à laquelle appartient la définition tournante.

 

Car si on a l'intention d'entamer une série de séances, il vaut mieux apprendre à les réussir.

 

Oui mais, qu'est-ce qu'une séance réussie ?

 

Eh bien, pour moi, c'est une séance où l'on a pu essayer les techniques les plus folles, une séance où l'on a pu s'engager et une séance qui se termine bien. Et le mieux pour cela, c'est de la faire se terminer dans le rire. Car je pense qu'il faut rester longtemps à son niveau. C'est peut-être ce qui distingue ma conception de celle de plusieurs autres techniciens ou responsables d'ateliers. Ils me disent :

- Ton truc nous paraît superficiel. Il faudrait aller plus loin ».

 

Comme si nous n'allions pas plus loin ! Mais en prenant tout notre temps, sans précipiter les choses. Et cela fait toute la différence ! Et si on ne doit pas aller plus loin, eh ! bien tant pis ! On n'est obsédé ni de futur, ni de psychothérapie. On se contente de ce qui arrive. On se préoccupe essentiellement de bien vivre ce présent-là.

 

Donc nous avons des tactiques de rire pour rattraper et terminer les séances qui auraient commencé à mal tourner. Elles sont d'ailleurs beaucoup plus nombreuses qu'on ne saurait le croire. Je vais en présenter quelques-unes pour parer au plus pressé. Et dans un certain ordre de préférence. Une des plus efficaces c'est, évidemment, la définition tournante. Celle qui semble suivre immédiatement, c'est :

 

Le proverbe tournant

 

Chacun commence comme un proverbe. Puis il donne la feuille au suivant qui continue le proverbe démarré. Par exemple : « Pierre-qui roule-n'amasse pas... » Et cela se poursuit jusqu'à ce que quelqu'un de plus inspiré le termine. Tout le monde en a d'ailleurs le droit à tout moment, à condition qu'il en relance un autre. Types de débuts de proverbes :

« Tout... bien... Il faut Celui qui... Partir... Quand.. Qui... On a »

 

Voici quelques exemples entre mille :

 

- Pierre-qui roule-n'amasse pas-d'allocations familiales.

- Quand on écorne un escargot, l'éléphant démarre en trompe. Si on avait trois mains, on ferait beaucoup mieux l'amour. Les apparences et les appâts rances sont les deux images successives de l'homme.

- Un rat qui rit s'ouvre le ventre.

- Un trou plus un trou, égal : un commencement de gruyère.

- Qui veut reprendre haleine tond son mouton.

- Indien vaut mieux que deux Iroquois.

- Avoir Nappe sur table et mourir.

- La soeur Sicilienne qui Stromboli se retrouve dans celui du curé.

- Qui veut refaire l'amour ? Vasarely.

- Il sentait bon le chat bleu chauve.

-Quand les saucissons sont à Lyon, les saucisses aussi y sont.

- Il n'est jamais trop tard, To to.

- Un sexe à pile ne s'use que si l'on s'en sert.

- Erreur. Un sexe à pile ne s'use que si l'on s'en sert pas.

- Mourir, c'est pourrir beaucoup.

- Peindre sur soie n'est pas peindre sur autrui.

- Un homme avisé sera peut-être loupé.

- Un bon tiers vaut mieux que deux qui lâchent.

- Quand on veut on pneu sans réchapper.

- Qui remonte ses chaussettes se masque la cheville.

- Le pêcheur qui se repend se loupera pas la deuxième fois.

- Malheureux en labour, heureux en hersage.

- Chalouper vaut mieux que pas de chat du tout.

- Mieux vaut crier zut à tout le monde que de se dire merde à soi tout seul.

- Celui qui peut plus que celui qui ne peut plus peut encore.

- Père sévère dure longtemps.

- Le père missionnaire précède le soldat.

- Au soleil, la nuit est plus chaude.

- Rien Nasser de Syrien qu'Israël.

- Compromis n'est pas contenu.

 

On peut difficilement imaginer, à froid, ce que la lecture de tels textes peut produire dans un groupe car il faut être progressivement chauffé pour se trouver dans les meilleures conditions d'appréciation. Ce qui contribue à l'extension du rire, c'est le fait que chacun participe beaucoup à la production. Et il se trouve toujours quelqu'un pour rire à un moment ou à un autre de l'une de ses plaisanteries. Et, progressivement, cela met chaque personne en état de reconnaissance et de sympathie : comme elle a compté pour les autres, comme elle a été appréciée, elle se désangoisse, elle se détend. Et elle devient disponible aux autres et prête à leur accorder ce qu'elle a elle-même reçu.

 

Un conseil : on se trouvera souvent bien, en présentant cette technique, de lire quelques-uns des proverbes ci-dessus, pour bien amorcer la pompe.

 

Venant immédiatement après ce proverbe tournant et peut-être même avant, il y a l'inventaire tournant. Mais nous aurons certainement l'occasion d'y revenir. Par contre, je puis vous faire part dès maintenant de ce que nous avons inventé hier soir et qui nous a si bien réussi.

 

La phrase infinitive

 

On donne un verbe à l'infinitif au suivant. Il complète la ligne puis écrit un autre verbe à l'infinitif qu'il donne au suivant.

 

Tuer Pierrre et ça fera une église.

Vivre d'amour et l'dos rêche.

Changer un conjoint de baignoire.

Arracher un menteur dedans.

Engendrer des brus et des débris de brebis.

Maigrir de la prostate à vue d'oeil.

Dormir sur l'amie de ma soeur.

Dérouiller les vieux pour les assouplir.

Se tripoter un pull-over.

Griller comme un cochon qu'on égorge.

Crier comme tu pues, toi.

Bouse culer la vache.

Faire laver celle qui doit la laver.

Descendre un escalier d'une seule balle dans la rampe.

Pousser mémère dans les hosties.

 

Il faut maintenant que nous parlions du :

 

Cadavre exquis

 

Il est très connu. C'est à lui qu'on pense presque immédiatement. Et on serait même tenté de s'en servir comme nom générique de tout ce que nous faisons parce que, chez nous aussi, ça tourne. Mais ce n'est, en fait, qu'une petite chose parmi d'autres. Je ne l'utilise jamais comme une recette mais seulement quand il arrive; à son moment. Profitons-en pour souligner un point important. Si nous voulions des recettes, nous en trouverions à foison, ne serait-ce que dans « l'Oulipo » (Ouvroir de Littérature Potentielle) de Raymond Queneau. Et chez les surréalistes. Mais, avec le temps, je me suis aperçu que lorsqu'on voulait appliquer de but en blanc quelque chose d'extérieur au groupe ça marchait rarement. Ça n'a d'ailleurs pas été le moindre de nos étonnements. Souvent, on croit tenir en main quelque chose qui a vraiment fait ses preuves ailleurs ; mais ici, ça ne fonctionne pas ! On se demande bien pourquoi. Il semble que seul ce qui peut s'intégrer à la démarche du groupe soit vraiment efficace. Evidemment, il n'est pas interdit d'essayer de nouvelles techniques, bien au contraire. Mais elles ne fonctionnent vraiment que lorsqu'elles sont reprises, adaptées, remises en situation ; quelquefois au prix d'une légère transformation. C'est comme si le groupe résistait à l'oppression d'un savoir extérieur; comme s'il lui fallait d'abord se l'approprier. Quand on plaque trop artificiellement sur le groupe une nouvelle technique, on tente de s'allumer à une flamme extérieure. Mais le feu ne prend pas vraiment car ça manque d'aspiration. Il est préférable de nourrir d'éléments divers un tourbillon pré-existant. Sans ce tourbillon préalable, rien ne se construit durablement malgré la présence des matériaux parce qu'il manque le principal : l'élan. Et on reste au niveau très limité du jeu de société.

 

Revenons au cadavre exquis. Selon les moments il peut prendre les formes les plus variées. Voici celle qui revenait souvent chez nous:

 

Consigne

 

On écrit une ligne entière plus un mot à la ligne. On cache la ligne entière en pliant la feuille en arrière. Le suivant ne voit donc que le mot au début de la ligne. Alors, il complète de la même façon pour qu'il y ait, à nouveau, une ligne entière plus un mot à la ligne.

 

Exemple :

 

Dans les steppes de l’Asie Centrale

il marchait sous son parapluie

percé au coude, cela le gênait

beaucoup d'enfants qui se marièrent

tous, à la queue-leu-leu, en file

indienne sur le sentier de la

guerre du Tonkin qui mit la République à

mal aux pieds et au derrière

A bon chat bon rat. Et à

malin celui qui peut s'y retrouver

sans penser à quoi que ce soit.

 

C'est curieux, cette technique qui nous réussissait si bien au début de notre expérience a été peu à peu abandonnée. Elle nous faisait rire parce qu'elle s'attaquait au tabou du langage délirant. Mais nous avons sans doute trouvé plus efficace. A moins que nous ne soyons allés plus loin dans l'attaque des interdits.

 

Pour en terminer provisoirement avec ces techniques de rire, voici quelques pistes où nous avons fait quelques pas avec un rendement inégal. Cela dépend de l'atmosphère. Quelquefois, ça peut marcher excellemment. Je les livre parce qu'elles pourraient s'inscrire dans la démarche de certains groupes qui sauront les ajuster à leur usage.

 

Voici, par exemple :

 

Titres de livres et critiques :

 

On invente un titre de livre et on le donne au suivant qui en fait la critique et qui fournit à son tour un nouveau titre à son suivant.

 

EXEMPLE

 

Des abbayes aux édredons :

 

« Austère étude de la literie dans le clergé à travers les âges, bien documentée sur les couvertures mais les plumes sont traitées un peu légèrement. C'est néanmoins un ouvrage de référence indispensable pour tous ceux qui s'intéressent à la question et Dieu sait s'ils sont peu nombreux ».

 

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Titres de livres ou de films

 

Une douairière voyeuse et pure (Guy des Cars). Une veuve voyeuse d'hier et dure (Guy des Cars). Ne me lâchez pas dans le désert (Car des Guides). Glissement de terrain dans mon organe. Le petit a disparu dans le bidet. Comment réparer vous-même votre pancréas ?

 

Films et livres pornos

 

Poil, tu me perdras

Retiens-toi, ça peut toujours servir

Le lustre dans la culotte de ma soeur

Si t'es pas cap t'as qu'à pas.

Ossements lubriques

Relève ta feuille, chérie

Fais bande à part et présente-toi mou

Comment éviter de b… ou la vie d'un prêtre

Alibi ou la vie du zizi chez Ali-Baba

Ce même plaisir de se gratter, les anges l'eurent,

 

Substitution de lettres

 

L'humanité toute enbière a rabé la bie de la bande à Bonnot. Vrabo dit le victateur qui vriait sur le volcan de la glace St Borges. Voilà ti pas que son bemme vint souvain très de lui. Et la vaisselle, dit-elle, avec sureur au victateur. Il sentra seureux et bon fus et bura nom d'un pétard qu'il ne serait plus slu.

 

Pastiche

 

Salopards qui êtes odieux, que votre fond soit liquéfié. Que votre ruine arrive, que votre saleté soit faite au water comme au lit. Donnez-vous aujourd'hui votre bain de chaque jour. Et savourez-vous votre panse comme nous dégueulassons ceux qui sont bien lavés. Ne vous laissez pas emmerder par la putréfaction. Mais délivrez-nous du sale, Sali soit-il.

 

Le téléphone tournant.

 

On écrit une réplique de téléphone, on la cache en pliant la feuille à l'extérieur. Le suivant écrit une autre réplique de téléphone qu'il cache à son tour. Et les rapprochements sont parfois surprenants

 

Allo, c'est toi, ma petite crotte Oui, ici c'est le capitaine de gendarmerie A midi, tu mettras les nouilles à cuire Pouvez-vous passer me prendre après le souper, etc.

 

Le dialogue tournant

 

C'est dérivé du précédent. On emploie le même procédé. Seulement, il n'y a plus l'atmosphère un peu tendue du téléphone, on est encore plus libre parce que là, on peut vraiment tout dire. Alors qu'au téléphone on pourrait se croire branché sur table d'écoute. Ce pourrait être un excellent procédé pour construire des dialogues pour le théâtre de l'absurde.

 

- Tiens, hier soir, j'ai vu « La Guerre du Feu »

- Il va falloir que j'achète du fromage

- Moi, joublie souvent mon starter

- La bisexualité est une idée fausse

- Le 1er tu vas être augmenté de 2 %

 

Il nous est arrivé également d'écouter les couversations et d'en saisir au vol des lambeaux

 

- Hier, je suis allé à la manif

- On trouve du sucre en poudre partout.

- C'est un petit peu tard pour aller à l'école.

- Il faut attendre qu'elle refroidisse un peu.

- Pour tenter d'y définir la dynamique des contraires.

 

On peut étendre cela. Par exemple, on peut jouer à la télé en changeant de chaîne à chaque réplique. Aujourd'hui voilà ce que ça donne :

 

- Le premier point: il cherche solide.

- Pour être bien dans sa peau.

- Qui correspond mieux à un vécu familial.

- Une citroën, plus qu'une citroën...

- Attachée, elle ne bouge pas.

- Juste deux minutes, je recharge.

- Tu t'assois, je vais te dire.

- Comment faire autrement quand on voit sa propre femme évoluer au septième ciel ?

 

On pourrait jouer ainsi avec la radio, aller écouter différents cours, etc. Ce n'est que du hasard organisé.

 

- Mais alors, où est le mérite ?

- Parce qu'il faut du mérite pour que ce soit bien ? »

 

Alors, s'il n'y a pas de travail, il n'y a pas de plaisir ? Mais on peut se rassurer : du travail, il y en aura certainement. Car le groupe va s'emparer de cette matière première et il va la transformer au niveau de la forme ou du fond. Par exemple, quelqu'un lira un dialogue en sautant une ou deux répliques. Et les autres combleront les vides, chacun à sa manière. Ou bien on fabriquera des hasards particulièrement concoctés qui déboucheront sur des délires qui nourriront des marchés de poèmes, etc.

 

Monsieur, Madame tournant

 

On pense à deux objets, l'un du genre masculin, l'autre du genre féminin. Et on raconte une histoire pas très claire au sujet des relations qui existent entre ces deux choses. Exemple :

 

« Monsieur est toujours au-dessus de Madame ; Madame est souple ».

 

Quand on reçoit de son voisin une phrase de ce type on doit deviner les objets qu'elle dissimule. Et on les définit à nouveau pour le voisin de façon aussi sybilline. Par exemple, alors qu'il s'agit ici du palais et de la langue, le suivant peut croire qu'il s'agit du papillon et de la fleur. Alors, il écrit :

 

« Monsieur se pose délicatement sur Madame. Et Madame se balance un peu ».

 

Evidemment, le suivant doit, à son tour, écrire une troisième définition d'après ce qu'il a cru pouvoir déduire des deux premières. Et les feuilles font le tour complet.

 

Le rire naît, évidemment de l'idée graveleuse qui est constamment sous-jacente. Mais il y a plus. En effet, on fait retourner chacune des feuilles et chacun y lit tout haut la définition qu'il avait proposée puis il nomme les objets qu'il avait cru reconnaître. Mais ce n'est que lorsque ce second tour est terminé que l'auteur de la phrase initiale donne sa solution. Le rire naît alors de l'écart considérable qui existe entre la vraie solution de l'énigme et celles qui ont été proposées.

 

L'inventaire tournant

 

C'est l'une de nos meilleures techniques, sinon la meilleure. On en trouvera la description dans le chapitre consacré à la poésie. On s'apercevra d'ailleurs par la suite que nos « tactiques de poésie » voisinent souvent avec des tactiques de rire.

 

Au bout d'un certain temps d'existence, chaque groupe s'apercevra également que c'est facile à mettre en place, les techniques de rire. Et on s'en constitue assez rapidement un petit folklore.

 

TECHNIQUES DIVERSES (suite)

Extension du marché de poèmes

 

Revenons maintenant à la présentation de la famille du marché de poèmes. Nous avons déjà fait allusion au :

 

Marché construit

 

On pourra le reprendre dans des groupes assurés, avec des gens en marche, déjà bien consolidés et au-delà même de l'inquiétude. Il s'agit d'un marché de poèmes que l'on travaille. Au lieu de constituer le bouquet en plaçant dans l'ordre les fleurs que l'on cueille on peut s'amuser à les arranger, à les disposer, à les organiser. Mais ça prend du temps et ça brise le rythme. Et, de plus, c'est délicat à manier parce qu'à cette occasion chacun peut être confronté au talent des autres. Cependant, à partir d'un certain stade, on peut sereinement l'utiliser.

 

J'ai déjà également signalé les dangers de :

 

Faire son propre marché

 

La plupart du temps, nous évitons soigneusement cette technique imprégnée de relents d'interprétation et de miasmes de psychologie introspective car nous voulons vivre essentiellement dans la santé.

 

Cependant, il peut se trouver que certaines personnes bien assises soient curieuses de ce qu'elles livrent ainsi d'elles-mêmes par morceaux successifs. Ma foi, si ca les amuse... Voici par exemple, ce qu'un camarade de 75 ans avait retrouvé de lui dans les quinze feuilles de « phrases tournantes » auxquelles il avait collaboré.

 

« Plafond trop bas - horizon borné – oh ! liberté - un parfum de gazon vert - pour trouver un coin de ciel bleu - un bol d'air - résignés - partir pour une belle aventure - où brille une étoile – qui restent sans vie -je lui pardonne - me fait rire - je le vois avec deux n-  si on doit toujours espérer l'amour - roi - une bouée, ce sera le salut -  ».

 

Ce camarade avait été suffoqué de constater que ce qui resurgirait ainsi, c'était les impressions fortes qu'il avait éprouvées à l'âge de trois ou quatre ans au moment de la mort de sa mère.

 

Bien que les feuilles qui se présentaient successivement devant lui aient été toutes différentes, il s'exprimait essentiellement, sans s'en rendre compte, autour d'une seule et unique idée. Et pourtant, il croyait réagir à des textes successifs. Et puis est venu un texte plus fort qui l'a détaché de son idée en le faisant rire. Et la fin est moins sûrement révélatrice de la permanence de l'idée originale.

 

Ce qui est stupéfiant, c'est que notre camarade ait eu encore cela à dire après plus de soixante-dix années. Il n'avait peut-être encore jamais eu l'occasion d'exprimer ce qui avait fortement marqué sa vie. Ou, plus exactement, il n'avait jamais été en situation de concentrer son regard sur cette expression qui avait dû rester constamment diffuse. Il se peut que, nous aussi, au long des décades, nous exprimions toujours les mêmes choses. Mais elles n'accèdent pas à la conscience claire parce qu'elles ne disposent pas de noyaux de condensation.

 

En « faisant son marché », on peut créer un événement qui rassemble des éléments épars et leur permet de fortement s'agglutiner. Et cet essaim de petites pensées franchit alors le seuil de la visibilité. Ce qui est parfois regrettable pour certains.

 

Mais l'atmosphère de gaieté dans laquelle nous baignons si souvent doit tout de même permettre une usure, un ponçage, une abrasion même du négatif qui nous charge, puisque la création écrite collective nous procure tant de bien-être. Et puisqu'on ne se lasse jamais de revenir à cette source de joie.

 

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Renforcement de la tendance

 

Disons tout de suite que ce renforcement ne saurait intervenir qu'assez tard dans le groupe. Quand il veut aller encore plus de l'avant. Quand il n'a plus rien d'autre à craindre que de tourner en rond sans aucune nouvelle piste à découvrir. On peut alors repartir du marché des poèmes qui, rappelons-le en passant, avait introduit pour la première fois à la création individuelle. Cette personnalisation a cessé d'être dangereuse parce que la confiance s'est définitivement installée. On peut donc se permettre d'ouvrir une nouvelle voie. La lecture des différents poèmes bâtis à partir des quelques 225 vers composés a révélé un peu les goûts de chacun. On a pu ainsi discerner des ressemblances, des affinités, des tendances. L'animateur - ou le groupe - peut alors proposer un rapprochement de ceux qui suivent à peu près les mêmes voies et traquent un gibier similaire dans les territoires de l'écrit. On décide « Allez, qui se ressemble s'assemble ! ».

 

La première fois que nous avons eu cette idée, nous étions treize. Et nous avons constitué trois sous-groupes en mettant ensemble quatre verbo-sexuels, cinq fleurs petits oiseaux et quatre cosmiques du genre « des girations galaxiques vibrillent l'ozone des espaces inter-sidéraux ». Et les feuilles ont tourné à l'intérieur de chacun de ces sous-groupes. Cela a permis à chacun, grâce à l'apport de ses « frères » d'agrandir son champ d'expression préférentiel par un élargissement de son vocabulaire. Et par une prise de conscience des possibilités d'extension de son domaine favori auxquelles il n'aurait pas pu, seul, songer.

 

Evidemment, la composition des sous-groupes n'a pas besoin d'être très rigoureuse. Il suffit, pour que cela soit intéressant, d'une certaine parenté d'expression. Elle apparaît d'ailleurs très nettement à la lecture des trois séries de textes. On ne saurait imaginer plus ardent contraste. Et cela impressionne généralement les participants qui perçoivent alors clairement à quel point, on peut parfois se trouver éloigné des autres.

 

Mais aussitôt après vient :

 

Ecartèlement de la tendance

 

(Se glisser dans le style et l'inspiration de l'autre.)

 

Eh bien, nous avions fait du bon travail dans ce groupe de treize ! En effet, nous avions permis à trois sous-groupes de personnes de vivre différemment. Et, déjà, elles commençaient à se sentir membre d'une seule patrie d'expression. Et elles commençaient à regarder les membres des deux autres « patries » comme des étrangers, sinon comme des ennemis. Quand on a vécu les mêmes choses ensemble, on est plus près ; mais les autres sont plus loin. Il fallait absolument lutter contre ce clivage. Et non seulement à cause du danger de dissociation que cela pouvait présenter pour le groupe, mais parce que ce n'était plus qu'une partie du travail. Se trouver des frères d'expression, c'est recevoir une eau tiède sur ses épaules au milieu de l'hiver. Mais cela amollit. Pour se construire solidement, il faut des extrêmes.

 

Or, nous pouvions, avec un certain sadisme, rigoriser l'hiver. Pour cela, nous avons reconstitué le groupe initial des treize en placant successivement en ronde un verbo-sexuel, un fleurs petits-oiseaux, un cosmique, un verbo-sexuel, un fleurs, etc.

 

La consigne était la suivante :

 

« Chacun écrit sur une feuille un début de texte dans son inspiration et son style dominant et il la donne au voisin. Celui-ci doit se couler, non seulement dans la forme, mais également dans le fond utilisé ».

 

Bref, il s'agissait d'être successivement soi (ou son frère) puis un autre et encore un autre aussi différent, pour ne pas dire aussi opposé, puis, de nouveau, soi, etc.

 

C'est un exercice très difficile qu'on ne saurait évidemment proposer au début de l'atelier. Mais seulement, quand le groupe est prêt à flirter avec une mutation, avec une rupture. Car c'est très difficile de sortir de ses petits ronronnements habituels. Mais c'est une hygiène tellement salubre. Et combien efficace !

 

C'est que chacun a peut-être à découvrir son registre d'expression spécifique. Qui lui colle à l'être comme un signe de personnalité.

 

C'est ainsi qu'un verbo-sexuel pur (huit années de séminaire) était parvenu à son domaine poétique de nature qu'il refusait avec tant de moqueries un mois auparavant. Et qui lui convenait pourtant si parfaitement.

 

Et moi, j'avais souffert lorsque j'avais été contraint de pénétrer sur le terrain de la sexualité. J'avais dû vaincre mes répugnances. Mais c'était vraiment de fausses répugnances puisqu'après, j'étais si bien. Et que je suis encore si bien.

 

Le plaisir des plaisirs, c'est que je ne me sentais pas du tout coupable de me laisser aller à de tels débordements. Non, non, je vous assure, je n'avais rien fait d'autre que d'obéir à une consigne autoritaire et contraignante.

 

Mais puisque nous travaillions en groupe sur des feuilles circulantes, mes insanités propres n'étaient pas repérables. Et je m'apercevais, en fait, qu'elles étaient bien pâlottes et bien faibles dans le concert général.

 

D'ailleurs, il y avait eu escalade. Car, au fur et à mesure que les feuilles me parvenaient, j'avais l'occasion, certes, de lire des textes de nature et des textes cosmiques mais, également, des textes sexuels de plus en plus forts qui achevaient de desserrer l'étranglement de mes censures.

 

Et je me mettais au diapason.

 

Au début de la lecture collective, je m'étais préparé une formule d'excuse du genre :

 

- « J'ai souffert. Je n'ai écrit ça que parce que le groupe le demandait »

 

Mais, j'ai senti très vite que le groupe était au comble du ravissement d'avoir pu aller jusque-là. Et, pour un peu, le coupable, s'il avait été repérable, aurait été celui qui se serait maintenu, en deçà de son expression. On respirait.

 

- C'est formidable : on peut dire ça aussi !!!

 

Et sans que les montagnes d'interdiction et de sanctions qui avaient été si étroitement amassées autour de nous depuis notre enfance n'en vinssent à crouler sur nos têtes et à nous écraser pour la vengeance terrible d'un dieu punisseur.

 

J'ai un peu insisté sur cet événement parce qu'il me permet de souligner un élément essentiel de ce travail de création en groupe. C'est, si l'on veut, l'escalade de l'audace. Et cela est vrai non seulement pour le sexuel mais pour bien autre chose. Il suffit que l'un fasse un petit pas, pour qu'un autre fasse un petit pas de plus. Voyant cela, un troisième se sent autorisé à faire un grand saut. Et voilà le groupe transporté à un palier supérieur d'expression.

 

C'est vrai aussi pour l'expression poétique. Par exemple, l'expression fleurs-petits oiseaux fait ricaner. Parce qu'on aurait honte si on pouvait croire que... Eh ! bien, par surenchères inconscientes successives, le groupe accède aussi très rapidement à l'acceptation de l'expression des émotions provoquées par la nature. Et l'on atteint aussi le droit à l'expression de ses sentiments personnels, de l'amitié, de l'amour, de la tendresse, de la hargne, de la colère, de la réaction à la société, à l'emprîse de l'institution...

 

Bref, grâce à cette magie de la protection du groupe, à cette couverture de l'anonymat, chacun découvre peu à peu qu'il peut s'exprimer au plus large de ce qu'il a à dire. Si bien que plus ou moins rapidement, il peut aller jusqu'à accepter de renoncer à l'anonymat.

 

Donc, on voit combien cet exercice - difficile - de « l'écartèlement de la tendance » est fructueux. Naturellement, il ne faut pas en abuser : ce n'est pas la panacée. Mais il est très efficace et très révélateur des personnalités.

 

Quelle était mon intention quand j'ai proposé cela la première fois ? Quelle était mon hypothèse ? Je pensais et je pense encore - à tort, il se peut - que chacun de nous pourrait avoir un langage qui lui convienne plus particulièrement. Mais malheureusement, il nous est rarement donné d'emblée. Nous avons à le découvrir. Et à l'intérieur même de ce langage, il se peut qu'il existe une forme qui nous convienne spécifiquement. En écrit, par exemple, nous avons à tomber dans le lit de notre forme littéraire. Et pour cela, nous devons nous faire rouler par monts et par vaux pour trouver enfin la bonne pente qui nous amènera à choir enfin dans notre courant propre, c'est-à-dire dans notre compulsion de répétition. Mais pour découvrir ce qui nous convient spécialement, il faut partir de l'endroit où l'on est, de notre « parole » du moment. On peut la gonfler tout d'abord, par renforcement de la tendance. En effet, il se pourrait que ce soit l'une des composantes, l'une des harmoniques de notre voix qui soit à isoler et à développer. Puis on étale le champ de notre expression, par écartèlement, en essayant de se découvrir sur le terrain des autres. Car c'était peut-être leur voie qu'il fallait suivre pour se trouver, soi.

 

On peut alors, à nouveau, gonfler la première tendance. Que l'on découvre alors avec un regard rafraîchi par ce voyage hors de notre territoire. Et l'on peut alors mieux discerner le petit élément qu'il nous faudrait cultiver. Ou bien on retourne chez les autres. Et grâce à celui-ci, ou à celle-là, qui dit des choses si bien accordées à notre sensibilité, on se trouve soudain transporté au plus près de son propre centre.

 

C'est beaucoup théoriser et parler dans le vide. Alors, je donne un exemple : le tout-sexuel dont j'ai parlé découvre soudain grâce à Ecartèlement de la tendance le domaine fleurs-petits oiseaux qu'il refusait en ricanant. Il s'y enfonce un certain temps puis voit apparaître, après plusieurs détours, des histoires de nature où sa grand-mère est souvent présente. Il évolue alors vers une dominante de textes de grand-mère. Et pourtant, il ne l'a pas connue. Mais elle est très autoritaire. Et c'est peut-être autour du symbole d'autorité qu'il a besoin de tourner. Il fouille un certain temps de ce côté puis débouche enfin sur l'écriture automatique. Il la transforme à son usage en plaçant en tête de feuille quelques mots auxquels il se réfère quand il bute dans son écriture. Et là, il a vraiment découvert sa formule personnelle. La preuve, c'est qu'il ne peut s'en lasser et qu'il la reprend sans cesse pour tenter, en vain, d'en épuiser tous les plaisirs. C'est un peu comme un peintre qui cherche longuement sa voie principale avant de la découvrir. Et quand il l'a trouvée, il réalise des centaines de dessins ou de tableaux sur ce thème. Comme pour tenter de s'en exorciser. Ce procédé de décollement des adhérences par resserrements et écartèlements successifs donne toujours de bons résultats. Et il pourrait être étendu à d'autres domaines. Ce n'est d'ailleurs qu'un aspect particulier d'une hypothèse plus générale de développement par disjonction et conjonction.

 

Mais, une fois de plus, revenons à notre pratique. Et, par exemple, parlons d'une forme qui nous permet de travailler dans cette optique de renforcement - écartèlement.

 

Condenser Décondenser

 

CONSIGNE

 

On écrit un texte de trois lignes. On le donne au voisin qui le condense en une seule ligne et cache les trois lignes qui précèdent en pliant la feuille à l'extérieur.

 

Le suivant développe cette seule ligne en trois lignes et la cache à son tour. Le suivant condense ces trois lignes en une seule ligne, etc.

 

C'est souvent une technique de rire de plus. Mais elle a l'avantage de solliciter l'imagination et de permettre l'acquisition d'une certaine souplesse d'esprit.

 

EXEMPLE :

 

« Le topinambour avarié exhalait une telle odeur que les paysans des environs songèrent à quitter les lieux sans tambour, ni trompette »

 

Condensé

 

« Un légume avarié allait faire fuir les paysans ».

 

Développé

 

« Un légume de la plus haute importance et très avancé se préparait à chasser les paysans de leur terre pour en faire un camping moderne.

 

Condensé

 

« Un notable pourri allait commettre une injustice... ».

 

Là pourraient se révéler très vite des maîtres dans l'art de condenser en une seule phrase à triple sens des textes très simples et sans aucune ambiguïté. Mais qui se soucie de maîtrise ? C'est le groupe qui crée. Et il a bien d'autres choses intéressantes à faire que de pousser en avant des individualités (aux dépens des autres, évidemment).

 

Par exemple, le groupe pourrait miniaturiser cette technique à partir de mot-explication-mot etc.

 

Babiole = petite chose sans importance = Michèle = des yeux noirs pénétrants = Carmen = sorte de gitane allumeuse =

mégot = se pique à terre = javelot =

 

Mais reprenons l'exposition de nouvelles techniques d'expression.

 

Les mots-bases

 

Ce procédé est connu aussi. Il oblige les individus d'un groupe à se donner certaines règles et à essayer de s'en sortir, le plus adroitement possible.

 

CONSIGNE

 

Chacun fournit un mot. Tous les mots sont écrits en haut de chaque feuille. Et l'on essaie de les insérer dans un texte qui les englobe tous.

 

Quelquefois, ça marche bien. Mais c'est assez rare, et souvent fastidieux, à la lecture surtout. C'est curieux : c'est une technique à laquelle on pense assez spontanément. Mais elle rend peu dans l'ensemble. Il ne faut pas y renoncer obligatoirement : avec tel groupe, elle pourrait fonctionner admirablement. Par exemple, pour une élucidation de points litigieux.

 

Ce qui est bien c'est qu'elle fait faire un pas de plus dans le domaine de l'assouplissement de l'esprit. Ce n'est plus exactement la liberté totale : il faut un effort d'imagination supplémentaire pour utiliser les repères obligatoires. Dans cet ordre d'idées, il y a tout un champ de contraintes à explorer pour développer la souplesse de réaction.

 

Par exemple : verbe-nom

 

Chercher-Corbeau

 

« Un corbeau qui cherchait à se piquer de soleil appelait la foule à regarder la chaleur. Celle-là, honteuse d’être prise sur le vif, essaya de s'envoler en foulards de soie. La foule qui n'avait jamais compris la chaleur sauta sur l'aubaine des foulards, espérant les mettre en cage. Aussitôt, affolés, ils chantèrent l'hymne à l'amour qui avait le pouvoir magique de paralyser la foule. Alors, la chaleur s'abandonna »

 

Mais, il nous est arrivé de pousser à des extrêmes

 

La mitrailleuse

 

C'est une technique très exigeante de renoncement. On ne peut l'introduire que quand le groupe a vraiment besoin d'aller encore plus loin.

 

CONSIGNE

 

Chacun a sa feuille devant lui. L'animateur dit : écrivez-stoppez-écrivez-stoppez...

 

Cela oblige à s'adapter, à avoir des idées très rapidement. Mais souvent, quelques participants abandonnent dès le début parce qu'ils ne peuvent se soumettre aussi totalement à une autorité aussi forte. Et cela leur permet de mieux percevoir leur constante de réaction dans la vie et d'en chercher la source. Mais ce n'est que s'ils le veulent, si ça les intéresse. Car cette technique n'est évidemment pas faite pour ça. Je le souligne cependant pour qu'on n'oublie pas de penser que les choses ne sont pas linéaires et squelettiques.

 

Il y a l'écrit mais, autour et dedans, le vécu complexe des individualités. Quelquefois, on dit même, momentanément, adieu à l'écrit. Qu'importe. On ne va tout de même pas emprisonner les foulards !!!

 

Mais une seconde composante de la mitrailleuse ne laisse pas d'être intéressante. Car il y a une contrainte de rapidité. Et cela empêche les censures de jouer pleinement. Elles n'en ont pas le temps. Et dans cette bousculade, des choses importantes en profitent pour remonter des profondeurs. Mais c'est une autre histoire que nous entreprendrons de raconter plus loin.

 

Au lieu de dire : écrivez-stoppez-écrivez... il vaut mieux dire écrivez... passez la feuille... écrivez... car, une fois de plus, il vaut mieux rester au niveau de la création collective (c'est une véritable obsession de protection, préservation, exorcisme, vigilance, libération…).

 

A partir d'un support

 

On peut continuer à travailler dans le sens des contraintes nécessaires. Au lieu de se donner la liberté totale de créer à partir de rien, on introduit un élément qu'il faut prendre en compte. Et là, c'est vraiment dommage de rassembler en si peu de lignes, toute une étendue de techniques qui prennent souvent beaucoup d'importance dans le déroulement d'une année.

 

Il nous est arrivé de créer, à partir de photos, de musiques, de gravures, de poèmes - mais toujours dans la foulée - Cela ne donne pas des productions extraordinaires mais des moments étonnants où l'on pénètre à la fois l'auteur, l'autre et les autres : l'autre soi-même que l'on portait en soi, et l'autre soi-même que sont parfois les autres. Alter ego et ego alter.

 

Quelquefois le support est un tremplin qui lance très haut dans l'imaginaire. Quelquefois, la création se concentre sur le support lui-même et on arrive à une extrême finesse de l'observation. Et en même temps que le groupe s'unit dans une contemplation aussi profonde, il se produit parfois des phénomènes de communication surprenants.

 

Il nous est arrivé, dans un groupe d'éducation populaire de

 

Travailler sur commande

 

La section gymnastique voulait réaliser une exposition de photos. Elle demanda à notre section de fournir les textes d'accompagnement. Nous acceptâmes la commande, uniquement pour l'occasion de vivre une situation insolite. Mais certainement pas avec l'intention de nous laisser piéger par une nécessité de production. Au lieu de jeter dans un coin les textes produits, nous les donnerions à la section gym, à elle de s'en débrouiller. C'est tout ce à quoi nous pouvions consentir.

 

Voici le commentaire d'un exercice au sol

 

« Avant de réaliser son mouvement, le gymnaste l'a préconstruit à la perfection dans son esprit. Il s'agit maintenant que son corps parvienne à se glisser exactement dans ces couloirs d'abstraction sans qu'aucune partie - si possible - ne vienne à heurter violemment quelque élément de cette construction imaginaire si rigoureuse et si parfaite ».

 

Travail sur photos

 

On place quelques photos variées, la face contre la table. On relève la première : on écrit à son propos quelques lignes. On relève la seconde, on écrit à nouveau quelques lignes qui doivent se placer dans la suite des précédentes. Et on continue jusqu'à la dernière. Ce n'est pas facile : il faut trouver des biais subtils. En cette circonstance, il faut vraiment que l'imagination galope partout pour découvrir un chemin dans la suite des précédents. On peut d'ailleurs faire tourner les feuilles à chaque fois en plaçant le suivant devant une photo nouvelle et une idée nouvelle à compléter.

 

Dans le domaine de la création sur support, c'est vraiment infini la musique chinoise, le cinquième mouvement de la fantastique de Berlioz, des oeuvres de Brueghel, de Georges Latour et même n'importe quoi : un caillou, une miette, un chiffon de tableau, un rai de lumière...

 

Précisons que cela ne vient que plus tard, pour agrandir le champ d'inspiration. Mais pour en constituer la parcelle initiale, nous préférons travailler sans support extérieur, sans filet, sans recette parachutée à côté de ce terrain.

 

Il faut peut-être cependant que je signale combien la lecture d'un poème... Mais non, je vais d'abord présenter le roman.

 

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Le roman tournant

 

Dans un certain groupe, peu à peu, semaine après semaine, le souffle nous était venu. Et nous pouvions passer facilement de la phrase tournante au paragraphe tournant. Un beau jour, nous avons été suffisamment mûrs pour aborder la page tournante. Et, à cette occasion, nous avons pu constater combien notre ligne de création s'était assouplie. C'est qu'il en faut de l'inspiration pour remplir une page entière. Et il faut également beaucoup de souplesse pour se mobiliser, aussitôt après, dans un tout autre registre et dans une atmosphère parfois totalement opposée.

 

Comme nous ne disposions que de trois heures, nous nous sommes regroupés au hasard, par groupes de quatre. C'est qu'il fallait prévoir les temps d'écriture et de lecture. Nous ne pouvions écrire plus de quatre pages chacun. C'est ainsi que nous avons écrit douze « romans » de quatre pages. Et au moins sept d'entre eux se tenaient bien sur leur pied. Il y avait de tout : de la sciencefiction cosmique et comique - du Ponson du Terrail - du roman historique - du roman populiste et même, deux scénarios de film... Je ne veux donner ici qu'un extrait qui témoignera de la liberté d'esprit que nous avions conquise.

 

LE CHEVAL SE DIT

 

Le cheval se dit : «  Si je marche à pattes, je me fatiguerai rapidement et j’userai mes fers tout neufs. Aussitôt, en un tour de reins, le cheval enfourcha l'homme et d'un petit coup sec il fouetta l'homme de sa queue et se présenta au péage de l'autoroute.

 

- Combien d'hommes-vapeur, ce véhicule, demanda le préposé au péage ?

 

- Ma foi, répondit le cheval, il en vaut bien deux.

 

Le cheval régla le préposé de deux splendides hennissements puis, sans attendre la monnaie, il fit cabrer l'homme et se jeta à corps perdu dans le flot des véhicules qui roulaient vers le rêve des pays du Sud,

 

Il y avait toutes sortes de véhicule :: un bidonville assis dans un fauteuil Louis XVI, un wagon de bestiaux où un président balayait sa misère, une femme avortant sa chienne de vie dans les bras de son enfant et bien d'autres choses semblables.

 

Il fallait contrôler la vitesse : l'homme faisait du 120 et le cheval essayait de ralentir parce que c'était limité.

 

Mais il avait beau faire, il ne pouvait y arriver. Il avait beau mordre l'oreille habituelle, rien n'y faisait. Au contraire, l'homme se mit à zigzaguer dangereusement.

 

Une vache volante qui patrouillait par là s'en aperçut. Aussitôt elle fit des huit avec le bout de sa queue, des huit inclinés d'une certaine façon par rapport à la direction du soleil.

 

Immédiatement, quatre veaux à pétrole sortirent en courant du dispatching et détachèrent rapidement leurs femmes rutilantes qui dormaient à l'abri des arbres et rattrapèrent en un clin d'œil le perturbateur de la circulation.

 

Ils ne lui donnèrent qu'une faible amende, pour la forme, car il était parent avec la vache, par le regard.

 

Ils cherchèrent longtemps la panne et s'aperçurent que, avec la vitesse, le boulet de la patte droite du cheval appuyait trop sur l'oreille gauche de l'homme ce qui déséquilibrait l'ensemble.

 

Mais les véhicules dépassés avaient pris du retard. Le bidonchamp n'était déjà plus que dans un fauteuil Louis XV, le président n'était plus que vice et la femme n'avortait plus que sa chatte de vie dans les bras de son nouveau-né.... »

 

Avant hier, dans un groupe de six, j'ai repris cette formule de la page du roman. En fait, c'était une demi-page. Mais elle a suffi à nous enthousiasmer. Dépêchez-vous de l'essayer.

 

En complément, et pour introduire le chapitre suivant, voici maintenant ce qui peut se construire à partir des

 

Phonèmes en liberté

 

Le principe, c'est de se décaler par rapport à l'exigence habituelle de signification. Quelqu'un peut, par exemple, bredouiller de façon presque inintelligible un texte inconnu. Et chacun écrit des mots à partir des phonèmes qu'il a bien voulu percevoir.

 

Ou bien on réécrit en assonances, dans le style - Qu'est-ce qu'un lapide ? - C'est un tlain qui va tlès tlès vite - un texte que l'on s'est choisi. Voici cinq exemples de ce que ça peut donner :

 

1. Onassis sous le vent beuh ! ouin ! daim pulpeux tique en soie

2. L'appel haut de tous les tanks immondes

 

3. Tout ceux qui grillent ne sont pas décorés

4. En parlant, les lèvres jointes se désunissent

5. Tu étais déprimée aux fesses, ravale tes larmes.

 

Evidemment, les autres s'efforcent de deviner le texte de départ. Et la liberté qu'on s'est autorisée amuse beaucoup. Avez-vous compris qu'il s'agisssait de :

 

1. On a souvent besoin d'un plus petit que soi

2. Le plus beau de tous les tangos du monde

3. Tout ce qui brille n'est pas or

4. Les parents d'élèves se sont réunis

5. Il a été primé au festival de Cannes

 

Mais puisque nous avons ainsi obtenu des expressions et des images insolites, nous ne pouvons nous priver d'un marché de poèmes. En voici un :

 

« Le daim se glisse à l'appel de tous les temps

Le monde qui brille l'étonne

Sous le vent ses angoisses se dissipent

Et toi, comme lui tu peux ravaler tes larmes

Et t'extirper de tes tourments

Ecoute la forêt le soleil se devine ».

 

Et souvent, la densité des poèmes réalisés incitent même à réaliser un marché de marché (un marché au carré) qui nous engage encore davantage dans les chemins de la poésie. En voici un

 

« A l'ombre du noir, il n'y a que notre effigie linéaire où l'espoir soigne ses plaies

On arrive un instant passager de soi-même

On ânonne des particules dérisoires

On mâche du moribond souvenir enfoui sous son aile de mort et des choses écloses et en allées sur des rainures d'années qui se rident d'écailles

La tristesse n'a pas la nostalgie qui dure

Elle se cache au creux de mes mains.

Je plie le cercle de ma monotonie

Je tisse mes remords sur des chaînes de tristesse

Avec le soupir railleur

De celui qui n'a d'ennui que de lui-même

Mais je goûte aussi aux pointes assidues des étoiles filantes et aux planètes des temps épars

Et le soir s'étire comme une fourrure câline où se glissent doux mes poignets de cristal »

 

ET LA POÉSIE ?

 

« Et si je naviguais, cela serait pour sentir l'odeur de l'eau parce que si j'étais un poisson je me laisserais caresser par les algues et pourtant quand je serai un cri vivant, ce sera pour défoncer pour arracher, pour dévorer les plaies et quand je ne serai plus que calme et regard paisible, alors, ce sera pour que nous soyons de plus en plus nombreux et si un jour ma voix se brise, ce sera à force d'avoir lutté dans ma tête et si un jour ma voix se cristallise et devient note sur un verre à liqueur alors elle sera perdue.

 

Mais si demain, je vais m'allonger sans savoir pourquoi ce sera pour que le soleil, non je ne sais pas, pour cela.

 

Et si aujourd'hui, je sens des groseilles ou des choses colorées c'est parce qu'elles sont dans nos têtes ».

 

- La poésie ! La poésie ? Pourquoi la poésie ?

- Et pourquoi pas ?

 

Je ne vais pas me préoccuper de définir la poésie ; quand que c'est qu'elle commence ; ous qu'elle finit, ce qui la constitue... Je préfère parler de ce que nous avons fait, de ce qui nous est arrivé et qui est peut-être uniquement cet accès à la parole libre de chacun, cet usage du droit pour chacun d'avoir une parole libre.

 

Nous n'avons pas eu souci de Poésie. Mais la poésie était sans doute présente dans nos intentions de départ puisqu'on rêvait d'un élargissement de la parole. Ce qui suffit peut-être à Pégase pour qu'il puisse poser un premier sabot.

 

Mais il n'a pu songer à nous rejoindre que lorsque le groupe a terminé son abrasion de tous les jugements, lorsqu'on n'a plus eu à se protéger des ricanements, des regards ou des opinions.

 

Mais revenons à nos moutonnements. Commençons par faire référence à la poésie-poésie ; à ce qui est habituellement reconnu pour. On savait évidemment qu'on ne pouvait pas continuer à l'ignorer. Mais tant que nous avons eu du pain sur notre table nous n'avons pas songé à avoir faim d'autre chose.

 

Cependant, un jour, on ne sait pourquoi, Micheline apporta le poème de Prévert : « Triste matinée » celui qui commence par : « Il est terrible le petit bruit de l'oeuf sur le comptoir ».

 

Elle le lut et aussitôt, quelqu'un proposa

 

- Allez, on démarre par « Il est terrible ».

 

Et soudain, alors que personne ne s'y attendait, ce fut un engagement étonnant qui nous permit de comprendre que nous avions franchi une nouvelle étape à partir de ce

 

Poème induit

 

Induit par des mots qui nous obsèdent particulièrement ou par les premiers mots d'un poème d'auteur. Voici un exemple

 

« Il est terrible le moment où l'on s'aperçoit qu'on a sans doute raté sa vie,

Il marchait le cheval depuis toujours

En croyant à la beauté des arbres

Au bout du sillon.

Il peinait parce que c'était dur.

Mais sa souffrance en valait la peine.

Il suffit de marcher droit devant avec courage.

Pourquoi a-t-il fallu qu'il se retourne ?

La charrue qu'il traînait n'avait pas de soc

Et ne laissait sur la terre

Qu'une trace dérisoire.

 Il est terrible le moment où l'on s'aperçoit qu'on s'est trompé en croyant à des horizons, à de possibles transformations du monde.

 Mais le désespoir est aussi terrible.

Est-on jamais vraiment sûr qu'il pourrait être totalement justifié ?

 

Mais je sais qu'en insistant sur cet aspect de la poésie-poésie, on risque de retomber très vite dans le piège. Tous les aspects doivent pouvoir être pris en compte, à égalité. Car, si on insiste, même en croyant faire la juste part des choses, sur cette réaction à un poème connu d'un auteur reconnu on va aussitôt se retrouver emprisonné dans les antiques rets de la hiérarchie. On va reconnaître la Culture avec un grand C. Et on va s'exclure, on va se déporter de sa culture. Le piège est si prompt à se refermer. On est tellement enclin à renoncer à son expression. Alors qu'elle est la source même des jouissances que l'on peut trouver dans la fréquentation des « autres » auteurs. Car on ne jouit vraiment de toute chose que si l'on se trouve être, si peu que ce soit, de la partie. Pour investir les Grands Domaines, il faut commencer par la qulture avec un « p'tit q ».

 

Pourtant, il nous est parfois arrivé de faire référence à un autre poète, découvert par hasard : Francis Ponge. Car nos cheminements nous avaient conduits à l'énigme dont nous avions évidemment aussitôt lancé le disque tournant. Avant de la décrire et puisque je viens de parler de Prévert, je vais maintenant présenter le tournant inventaire dont nous lui avons emprunté l'idée Sans réussir heureusement à mettre la main sur son poème qui aurait pu nous influencer.

 

Inventaire tournant

 

C'est l'une de nos plus heureuses inventions, celle qui nous rend le plus heureux. Effectivement, il est rare que l'on puisse se sentir aussi libre que dans cette écriture. On y découvre avec ravissement le droit absolu de dire n'importe quoi. Ce laisser-aller, cette absence totale de censure est extrêmement jouissive.

 

CONSIGNE

 

On écrit, en tournant, une suite d'objets caractérisés.

 

PAR EXEMPLE :

 

« Dans cet endroit, il y a :

 

- Un trou qui en cherche un autre pour tomber dedans

- Une puce à l'oreille qui n'a rien remarqué

- Un lampadaire avec chasse d'eau

- Un con endimanché de spermes espérances.

- Un sexe tout neuf jamais servi

- Un zeste de bêtise dans une tasse de connerie

- Une folle vierge qu'a vingt berges

- Un curé trop actif

- Une Marie couche-toi-là qui se lève

- Un crachat de bonne soeur qui n'en pouvait plus de se contenir

- La main de ma soeur sur la gueule du kinésithérapeute

- Un électeur sans lunette dessus

- Madame la Directrice rentrant dans la classe à quatre pattes

- Un sexe aphone qui ne peut plus jouer »

 

Généralement, je lis toute cette sélection d'exemples pour induire à la liberté. Elle est communicative et ainsi, on n'a pas à faire trop d'efforts pour réussir à se laisser aller à dire n'importe quoi, Certains participants attendent de voir ce qui est écrit sur les feuilles qui leur arrivent. D'autres réagissent à un mot. D'autres enfin, continuent de déverser sur les feuilles successives leurs dégringolades de folies. Et on trouve de tout :

 

- Un Poséidon votre poing sur la gueule

- Une fusée à urine excrément percutante

- Une vieille 2 cv qu'a plus que cinq troènes

- Las des couilles vertes de la pénicilline

- Une vierge à vices platinés

- Une circonvolution qui remplace son cirque par un rêve.

 

Et cette dernière ligne nous permet de nous introduire dans un nouveau domaine. Car, si on a pu le constater, l'inventaire vaut bien, pour le défoulement, la définition et le proverbe, il peut devenir plus que cela en faisant lever la parole poétique.

 

Un jour ou l'autre, on peut sélectionner dans la production de l'inventaire ce qui sonne un peu différemment. A défaut, on peut lire ces quelques lignes d'introduction à un inventaire « poétique ». On part d'abord des plaisanteries un peu plus élaborées

 

« Dans cet endroit il y a :

 

- Une balance qui pèse dans la poche de tes yeux

- Un élan littéraire qui n'aurait pas dû cesser si tôt vu que l'abbaye n'y est pour rien

- Une soupe tiède sur la main d'un apôtre frileux

- Un sapeur qui, s'il ne s'assurait que son pain est si sec aurait sûrement pris sa peur pour sa soeur en voyant le boulanger si petit

- Une boulangère qui se promène la nuit et ramène des petits bâtards pour le petit matin

- Un je te berce sur mon nénuphar géant

- Ce qu'il n'y a pas ailleurs, bien que je ne sois pas d'ici d'ailleurs. »

 

Incontestablement, l'esprit s'est donné ici un peu plus de large Mais il reste dans des tonalités d'humour. Alors, on peut sélectionner encore plus haut ou lire en introduction ce qui suit

 

« Dans cette maison, il y avait :

 

- Le mystère de tes yeux sans désirs

- Une fleur qui ne sait pas pour qui elle s'entr'ouvre

- Toi qui voudrais me dire ton île

- La rage en voiles noirs qui attend derrière la porte

- Tous les pères que je n'ai pas crus

- Un courage qui ne sert à rien

- Un sourire de bébé sous des larmes qui glissent

 

Alors là, on aborde un registre que l'on n'abandonnera plus. On peut même dire « Ce qu'il n'y a pas dans cet endroit ».

 

- Des algues pour me caresser le corps

- Des rêves bleus qui sautent dans les flammes

- Des silences acceptants, de la douleur complice

- Des violons desséchés dans la pâleur des lanternes.

 

Mais aussi :

 

- Une acceptation totale des autres

- Un regard qui nous comprenne

- Une indifférence à ce qu'on pense de moi

- Une communication dans une société normée

- Des gifles pour la mère Lamotte, la garce

- Des yeux qui ne me verraient plus sous l'angle de la suspicion et de l'ignorance.

 

Je viens, volontairement, de reproduire ici des séries aux tonalités différentes. Mais ce n'est pas articifiel car nous les avons réellement obtenues. Une fois de plus, sans l'avoir cherché. Et si j'en parle c'est parce que ça pourrait rendre service à ceux qui ont affaire à des groupes trop nombreux. Par exemple : dans les classes de 16 ou de 24 on peut faire tourner les feuilles à l'intérieur de deux ou trois groupes. Et on s'aperçoit rapidement que chaque groupe a une personnalité. Qui évolue. Car si les groupes sont séparés pour l'écriture, ils lisent leur production à tout l'ensemble. Et on perçoit des décalages.

 

On s'aperçoit qu'ici il y a eu une dominante d'humour, là une dominante de tendresse, là-bas une sincérité, une audace qu'on n'aurait pas cru pouvoir se permettre. Et si on recommence une seconde fois, on va s'apercevoir qu'il y aura à l'intérieur de chaque groupe, des hésitations, des tiraillements dans un sens ou un autre, des basculements, des retours dans le camouflage, des avancées dans le dévoilement... Dans chaque groupe, chacun est tenté d'emboîter quelque autre pas, de suivre quelque autre piste. Et il se crée une dynamique d'expression qui ne s'épuisera plus.

 

Evidemment, on conçoit aisément que ces techniques d'inventaire sont à étaler dans le temps. Mais, ce qu'il convient de signaler par-dessus tout, c'est combien la technique du marché de poèmes appliquée aux inventaires peut être multiplicatrice. A chaque fois, on fait retourner les feuilles et chacun relève ce qui lui plait en ajoutant tout ce qu'il veut de son cru. La lecture de la production des autres établit en soi, par osmose, une liberté nouvelle - On sent de plus en plus que toute création collective peut déboucher maintenant sur une création personnelle. Et, pour certains, c'est là que la période d'introduction à l'écriture individuelle se termine. Mais il est rare que l'on ne continue pas, en même temps, à fréquenter des groupes.

 

J'ajoute un dernier mot à propos de cet inventaire tournant car je viens de vivre une expérience nouvelle. Nous étions dans un groupe d'éducateurs en formation. L'atmosphère était tendue. On avait même commencé à se dire ses vérités. J'ai proposé un inventaire : « Dans cet endroit, il n'y a pas... ».

 

Les choses se sont dites autrement et sans doute plus profondément. On a branché là-dessus l'infinitif tournant puis l'E.A. et enfin le marché de poèmes. Avec le rire, la détente est venue et on a pu ainsi s'expliquer plus posément et plus clairement.

 

Nous pouvons à présent revenir à l'énigme qui peut être également au départ une technique de rire (il y en a à foison car le rire c'est la moitié de l'homme).

 

Énigme tournante

 

(dérivée de Monsieur, Madame)

 

CONSIGNE

 

On décrit, de façon sybilline, un objet ou une action ou une abstraction. Plus le sens est caché - tout en respectant la vérité et plus c'est efficace. Chacun donne une première description ambiguë et il passe la feuille au suivant. Celui-ci prolonge la description à partir de ce qu'il a cru comprendre. Après un tour de table, chaque auteur initial lit d'abord son propre texte puis celui de chacun des autres en leur demandant de fournir leur explication. Et il ne fournit sa propre solution qu'à la fin. Cela déchaîne souvent des rires à cause de la distance prise par les suivants qui se sont de plus en plus éloignés de la première vérité. Une seconde lecture, après solution, peut d'ailleurs être également intéressante. Voici un exemple :

 

Texte initial de l'un des participants

 

« Cette mousse brune déborde à foison. Elle serait en danger si son possesseur n'était aussi conservateur de son originalité »

 

En lisant ce texte, le suivant a pensé à de la crème au chocolat, parfumée au citron et réalisée par un cuisinier expérimenté. Il écrit :

 

« Comme un lac qui se refléterait lui-même par en dessous de sa surface, ses brillances sont intérieures et cachées au regard de son fabricateur ».

 

Le troisième ne se laisse pas influencer par le second et cède à l'introduction de l'idée de la bière brune introduite par la mousse :

 

« C'est une bière qui n'est pas de bois. Elle se coule dans les complications d'un vase tourmenté et ne sera pas bue car son possesseur est trop heureux du contraste entre le brun mat et le cristal argenté ».

 

Le quatrième est perplexe. A tout hasard, il suit l'idée du précédent :

 

« Liqueur d'or anglaise appréciée d'un original Lord qui brille ».

 

Pour l'assouplissement de l'esprit, c'est excellent d'avoir à se glisser dans la pensée supposée de l'autre. Il faut de la pénétration. Parfois, cela permet aussi d'aborder à la poésie qui naît souvent de l'ambiguïté. Et on a vu que sur une base de départ triviale - puisqu'il s'agissait de la chevelure foisonnante de Patrick on peut être poussé à créer des images intéressantes comme ce « lac aux brillances intérieures » ou ce « Lord qui brille » qui pourraient une fois de plus servir de noyaux à un marché de poèmes.

 

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Mais, de là, on est passé à Francis Ponge que l'on a pastiché un peu. Le pastiche est très rare chez nous. Mais il faut bien l'explorer également. Et pourquoi pas ? On ne va tout de même pas se laisser emprisonner par des principes rigides. Quand le pastiche arrive, on l'accepte. Il nous introduit à des pensées et à des formes originales dont il convient peut-être de se nourrir. Elles peuvent déclencher en nous des résonances heureuses qui pourraient nous conduire à notre territoire. Qui peut savoir avant d'avoir essayé ? Tous les chemins mènent peut-être à notre Rome. Alors, pourquoi ne pas tenter aussi

 

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La description tournante

 

On décrit un objet - ou une abstraction - que l'on nomme. Et on passe au suivant. Ça peut être : « l'odeur du réséda », « la connivence », « le castor », ou, comme dans l'exemple suivant, une montre.

 

Indicatrice fidèle des flics intérieurs

Sa forme est ronde comme notre planète

Mais parfois carrée pour avoir plus d'espace

Et mieux y loger ses réserves de temps

Les aiguilles jouent de leurs angles

Et chatouillent des nombres

Pour nous précipiter dans les escaliers

Dans les rues ou sur les routes.

Tic-Tac, on tique, on attaque

Quelle tactique de nous déboussoler

Et de nous démontrer

Qu'au bout de la course

Elles continueront à tourner après notre mort.

Les envahisseurs d'argent

Ont inoculé dans le sang des hommes

La conscience définitive de la fuite du temps.

 

Cette approche de Ponge qui nous fit arrêter notre regard pour prendre « le parti des choses » fut un temps d'agrandissement de notre vision.

 

Mais vous ne connaissez peut-être pas Ponge. Voici le début de :

 

LA BOUGIE

 

« La nuit parfois ravive une plante singulière dont la lueur décompose les chambres meublées en massifs d'ombre.

Sa feuille d'or tient impassible au creux d'une colonnette d'albâtre par un pédoncule très noir.

Les papillons miteux l'assaillent de préférence à la lune trop haute qui vaporise les bois...

 

« Le Parti-Pris des Choses »

 

Dans cette tonalité précieuse, nous avons vécu des moments délicieux de rédactions et de lectures attentives et un peu enchantées. Voici une de nos créations :

 

« LA DERNIÈRE FEUILLE DU PÊCHER »

 

« Au bout ténu d'une rougeur émincée, elle palpite comme pour échapper au commun destin. Elle se raccroche et résiste en se crispant de toute sa force. Mais cet effort même la précipite car elle fait ce qu'il ne fallait pas faire comme toutes ses soeurs le firent. Et c'est leur commun destin de céder par excès de résistance.

 

Lentement, elle se décompose, pénétrant en terre par les caprices du ciel. Au printemps, sa matière remonte par l'intérieur de l'arbre et constitue à nouveau au même endroit, ou ailleurs, celle qu'elle était déjà devenue. »

 

On peut vivre longtemps dans ces territoires. Et nous y avons vécu longtemps. Mais il nous est arrivé d'approcher la poésie d'une autre façon ; en fabriquant des images. Nous avons tâtonné longtemps. Nous avons essayé en particulier la demi-phrase tournante. Elle démarre comme une technique de rire supplémentaire mais ne reste pas longtemps à ce stade.

 

Les demi-phrases

 

On peut partir d'une phrase banale que l'on désarticule. On pense à une phrase complète mais on n'en écrit que la première moitié sur la feuille que l'on a devant soi et on la passe à droite. Et on écrit la seconde moitié à partir du verbe, sur la feuille que l'on reçoit de son voisin de gauche. Et on écrit à la suite une seconde « première moitié de phrase ». Voici ce que ça donne avec des phrases banales de la vie quotidienne :

 

Les têtards du bocal

vont devenir des grenouilles

Les profs de lettres

        ont l'embarras du choix

Les fraisiers

fleurissent au début mars

Les cinéastes associés

se sont opposés à la censure

Les vaches normandes

 

 

Voici quelques exemples de ce que ça peut donner :

 

«  Si j'étais le percepteur, je serai transpercé jusqu'aux os »

« Pourquoi tu tousses dans une entreprise de transport ? »

« Les cahiers au feu et la maîtresse était pleine de moustiques »

« Je respecte surtout les hydroglisseurs »

« La semaine prochaine ma femme sera annoncée à midi »

« Je dois attendre ma copine, le chou-fleur »

« Je m'emmerde de moins en moins puissant »

« La queue de la vache a le beau rôle »

« On est plus sûr quand on meurt de rater le chemin de fer »

« La pluie dégouline le silence des autres »

« La tristesse de tes yeux demande beaucoup de travail».

 

On sent que l'on ne reste pas obligatoirement au niveau de la plaisanterie. Et on peut même s'inspirer des résultats obtenus pour écrire entièrement de nouvelles phrases de ce type sans recourir à la phrase coupée en deux. C'est une nouvelle technique :

 

« -S'en revient celui qui veut -  Moi, le soir, c'est dimanche - Le plus sûr, c'est l'autre »

 

On pourrait déplacer des sujets, des compléments, des verbes...

 

Je ne puis maintenant m'empêcher de citer la production suivante, obtenue je ne sais plus par quel procédé :

 

« Le ciel, ce matin, tu resteras toujours enfant. Les arbres dans le lointain n'avancent pas longtemps. L’angoisse ce matin a grimpé sur mon arbre. Le ridicule de ma peur m'attend. Les oiseaux donnent des frissons. Le chien casse son temps. Les chariots de nos bosses font des ombres folles sur les herbes des magnétophones. Les soleils luisants ne se suivent pas pour rien. La chaîne hurlante qui nous enlace éblouira la nuit. Tiens, si une main noie les bêtes et les gens des montagnes géantes, elle prend à la gorge et serre. La hache du bourreau se bat en jouant. Une dame hurle tant il y a d'os ».

 

Alors, pourraient venir les temps des poètes, ces êtres aux sensibilités particulières qui contournent les mots et « absconsent » les phrases pour établir autour de leur pensée nue une muraille franchissable. Mais seuls pourront la passer ceux qui en auront assez le désir pour s'offrir aux ronces des ésotérismes, aux griffures des obscurités, aux broussailles enchevêtrées des sens. Seuls ceux qui auront su le mériter pourront être accueillis avec tous les égards fraternels que l'on doit à ses doubles.

 

Mais cela, c'est l'affaire des poètes. Laissons-les à leurs connivences et à leurs intelligences. Ils se débrouillent d'ailleurs très bien sans nous et n'ont nul besoin de nos maigres lueurs.

 

Et puis, nous, les « non-poètes », nous avons tellement d'autres choses à connaître, à explorer, à imaginer, à réaliser, à voir apparaître !...

 

ET LA TROISIEME SEANCE ?

 

Je viens donc de présenter à la suite du canevas d'une possible seconde séance une série de techniques dérivées. Et je me permets maintenant de proposer le canevas d'une possible troisième séance alors qu'elle n'est pas plus assurée. Mais je le fais en toute tranquillité car je sais que l'essentiel, ici, est de présenter un grand nombre de techniques diversifiées. Chacun pourra en faire son profit comme il l'entendra.

 

Ce qui est certain, c'est qu'au bout d'un moment plus ou moins long, le groupe est prêt à accomplir des pas supplémentaires. On peut alors lui proposer des « pièges à inconscient » tels que l'acrostiche, l'écriture automatique, la réécriture à trois mots, la réécriture d'un mot...

 

L'acrostiche

 

Si j'avais réalisé une relation chronologique des événements de notre atelier d'écriture, j'aurais été dans l'obligation de parler beaucoup plus tôt de l'acrostiche car il a occupé beaucoup de place dans nos débuts. J'en rappelle la définition:

 

L'acrostiche simple

 

On écrit un mot verticalement et on complète les lignes à partir des lettres initiales.

Exemple : PLUIE

 

Parallèles sinistres des soirs d'hiver

Luminosité encore assourdie

Unique bruit dans nos silences

Il te faudrait te réserver

Eté te redonnera la douceur

 

Il y a aussi :

 

L'acrostiche double

 

Avec un mot en début et un autre en fin de ligne.

Exemple sur JOUR et NUIT :

 

Jouons au mariN

Oublié ou inconnU

Une île dans l'infini

Retient l'homme en son fileT

 

Ce procédé de l'acrostiche est très intéressant car il empêche le déroulement linéaire de la pensée. Il la perturbe en la contraignant à utiliser des mots qui ne lui conviennent pas nécessairement. Le choix des mots que l'on peut constuire sur la lettre qui se présente est très limité. Et cela induit à prendre un chemin auquel on n'aurait pas pensé spontanément. Ou, pour parler autrement, il y a des paradigmes obligés et cela dévie les choses.

 

Ainsi pour PLUIE, le P m'induit à écrire: « Parallèles sinistres des jours d'hiver ».

 

A la suite de cette ligne, j'ai envie de compléter la phrase commencée par : « Vous me grillagez le regard » ou « Vous ensevelissez mon âme ». Mais non, ce n'est pas possible puisqu'il me faut un mot commençant par L. Alors, vite, j'essaie de pêcher dans mes souvenirs une image d'hiver. Par la pensée, je me replace dans cette saison. Et l'une des caractéristiques de l'hiver me revient à l'esprit : la faible luminosité qui commence heureusement par L. En fait, je n'ai pas dû déboucher directement sur ce mot. J'ai pu songer à solitude, à silence, à soliloque, à enveloppe, à enfermement, à grillage... Mais j'ai dû les éliminer parce qu'ils ne commençaient pas par L.

 

Bon, je tiens « luminosité », je respire. Me voici libre de toute contrainte. Je n'ai plus aucune obligation de lettre initiale pour qualifier cette luminosité. Elle peut être : profonde, assourdie, étouffante, tendre et même, si je veux, flasque, décomposée, ivre, etc.

 

Bien, je choisis d'écrire:

« Luminosité encore assourdie »

 

Mais aussitôt après, il me faut une ligne qui commence par U. Et là, c'est très réduit car ils ne sont pas nombreux les mots qui commencent par U. Il y a bien : Urubu, Uranus, Urètre, Une... Mais aucun de ces mots ne convient vraiment. Alors, je m'en sors en prenant un adjectif qui va m'offrir une grande liberté pour la suite. Je prends : unique. Je n'ai d'ailleurs pas beaucoup d'autres possibilités.

 

J'écris :

« Unique bruit dans nos silences ».

 

Tiens, à cette occasion, le silence refusé peut refaire surface, encore plus nettement qu'avec « assourdie ». Par contre, les deux dernières lettres du mot PLUIE ouvrent beaucoup plus de perspectives. En effet, I offre IL qui permet de rester totalement indifférent au contexte. Tandis que E fait penser à Eté qui convient bien, ne serait-ce que par opposition à Hiver:

 

« Il te faudrait te réserver »

« Eté te redonnera ta douceur »

 

Mais l'acrostiche double est encore plus contraignant. Reprenons celui de :

 

J          N

O  et    U

U         I

R         T

 

J'ai d'abord un J. J'écris « Jouons » - Cela m'engage car, en choisissant ce mot, j'élimine non seulement les 1500 autres mots qui commencent par J, mais les milliers de pensées qu'ils pourraient induire.

 

Mais, maintenant, pour terminer la ligne, il me faut un mot qui finisse par M. C'est marin qui se présente le premier. Et là j'ai déjà opéré un choix et, peut-être, délaissé: vaccin, chien, abdomen, cocon, bon...

 

Mais aussitôt après « Jouons au mariN » il me faut, pour la deuxième ligne, un mot qui commence par 0. Là, c'est la panique. En effet, je viens de faire un effort de recherche pour trouver « marin ». Et il faudrait que j'en fasse immédiatement un second. Impossible, je suis trop fatigué. Alors, je prends vraiment le premier mot en 0 qui se présente. Et ce n'est, pas n'importe lequel puisque c'est : « Oublié ». C'est un qualificatif de « marin » que je n'ai pu éviter. Et c'est tout un secteur de pensée qui se trouve justement placé dans le faisceau lumineux de ma conscience. Ca tourne autour du marin d'Oceano Nox (Tiens ! O... N... ) « perdu dans les nuits noires ». Et cette idée apparaît en dehors de ma volonté. Mille autres idées pouraient être introduites par « Jouons ». Il n'aurait pas fallu que je dise « marin ». Mais pourquoi donc me suis-je embarqué sur ce mot, pourquoi me suis-je embarqué sur sa galère ? Alors que j'aurais pu penser à : matin pigeon - abdomen - caftan - capelan - ballon...

 

« Jouons dans le clair matin », « Jouons à regarder le pigeon » ou, plus facilement encore, puisque je suis footballeur: « Jouons au ballon ».

 

Eh ! bien non. C'est « marin » qui, dans cette précipitation pour trouver un mot en N, en a profité pour se glisser dans mon conscient.

 

Et ça, j'en suis persuadé, ce n'est pas par hasard. Si ce mot est apparu à cette seconde-là, c'est que mon inconscient en était préoccupé (entre mille autres préoccupations). Savoir pourquoi ? Je sais bien que je ne le saurai pas, ce serait trop facile. Mais je peux présenter quelques explications, à peu près certainement fausses, mais plausibles.

 

J'avais enregistré, un jour, un marin qui avait été le copain de bord de Serge Prokofiev, soutier sur son bateau. Et ça m'avait valu un prix au concours du C.I.M.E.S. Ce marin est mort. Il était si passionnant à écouter, il avait eu une vie si aventureuse et il la racontait dans une langue si savoureuse que j'aurais pu, en l'enregistrant, écrire pour lui un livre criant de vie. Je ne l'ai pas fait. C'est l'un de mes plus profonds regrets.

 

Mais je pourrais trouver tellement d'autres explications. J'ai enseigné 23 années dans un pays au bord de la mer. Je pourrais dire aussi que lorsqu'on m'avait arraché à mon petit frère, il avait un costume de marin.

 

Mais la suite de mon texte me montre bien que je pense à un oublié, à un disparu. Et c'est peut-être le souvenir de mon père, de mon neveu, de mon beau-frère, de ma marraine qui se trouvait occuper le fond de mon esprit à ce moment-là. Et si mon inconscient m'a proposé le mot marin pour boucher la faille béante, il avait peut-être son idée de derrière la tête. Et il savait bien ce qu'il faisait en me fournissant un mot qui appartenait à la fois aux ensembles suivants :

 

ensemble des mots qui ont trait à la mer

ensemble des personnages masculins

ensemble des communistes

ensemble des gens à casquette

ensemble des vendeurs de poisson

ensemble de ceux qui font du porte à porte

ensemble de ceux qui ont été en danger (et moi avec)

ensemble des grands-pères

ensemble des maris à tactiques

ensemble des bretonnants

ensemble de ceux qui ont eu une enfance malheureuse

 

Cela suffit, je pourrais ajouter une vingtaine de lignes à cette liste. Quel ensemble couvrait le mot marin ? Impossible à découvrir. Je ne m'en soucie d'ailleurs aucunement. Heureusement pour moi, je ne suis pas psychanalyste. C'était simplement pour souligner le fait que la légère contrainte de la lettre obligée permet à des mots très fortement chargés de connotations affectives d'en profiter pour remonter à la surface. Ce qui provoque chez le scripteur un plaisir de libération né de l'éclatement de cette bulle de tension qui n'avait pu jusque-là arriver à maturité. Et le lecteur pourrait immédiatement le vérifier par lui-même sur « PLUIE » écrit verticalement. Ou sur un autre mot de son choix.

 

Mais on pourrait imaginer des contraintes plus fortes. Par exemple :

 

L'acrostiche total

 

On prendrait par exemple des mots de quatre lettres. Et il faudrait que chaque mot utilise la lettre qui se présente. Par exemple avec : jour, nuit, tard, beau, cuir, écrits verticalement:

 

Jeanne              Ne                   Te                    Blesse              Comme

On                   Unit                  A                     Enée                Une

Unique             Isabelle             Reste               Avec                Intelligence

Reine               Timide              Dans                Un                   Royaume

 

Eh bien ! ce n'est pas facile. Il faut se creuser la tête. On bute sur les mots - Mais il se passe tout de même quelque chose. Ça serait peut-être à creuser - Cependant, cela fait travail sérieux. Et surtout travail individuel - oui, c'est d'ailleurs, pour cela que l'acrostiche était disparu de notre pratique initiale - Mais c'est vraiment ici, dans cet acrostiche total, un excès de contrainte. Cela ne détend pas. Et le plaisir est maigre. Non, il vaut mieux se situer entre la liberté totale et la contrainte totale, c'est-à-dire au niveau de la contrainte légère.

 

On peut même régler à volonté la pression de la contrainte :en jouant sur la longueur des lignes, on espace les impératifs. Par exemple, avec PLUIE, je puis écrire plus long.

 

Parapluies retournés pour des princesses pauvres

Liées par des serments ésotériques et vains

Unies dans le même sort ridicule et mesquin

Idiotes à force de réfléchir sur la lumière passée

Et nécessairement étouffées par l'oppression des hommes

 

Oh ! là, je sais bien d'où ça vient. J'étais hier dans un groupe d'étudiants qui travaillaient sur la condition féminine (mariage-révolte). Et ce midi avec des institutrices qui en parlaient aussi. Et c'est là que m'ont entraîné la pluie et les parapluies.

 

Mais ce que j'ai surtout ressenti, c'est la plus grande liberté d'écriture que donnent les lignes longues: les coups de pouce sur la balançoire de l'esprit que donnent les lettres obligées sont plus espacés. On a davantage le temps de se noyer dans son rêve.

 

Mais on peut utiliser l'acrostiche à d'autres fins. Voici par exemple:

 

L'acrostiche rapide

 

C'était au tout début de l'atelier. A ce moment nous n'avions pas encore appris la prudence: nous essayions de piéger l'inconscient.

 

On écrivait verticalement LUNDI. Et on complétait très rapidement les lignes avec n'importe quoi. On n'avait surtout pas à se soucier d'écrire des trucs qui se tenaient. Et de plus, je donnais un rythme rapide. Cela correspondait chez moi à la peur de mettre en valeur ceux qui avaient la maîtrise des mots, ce qui aurait pu bloquer les autres. Ici les différences possibles entre les habiletés pouvaient être imputées au hasard et à l'obligation d'écrire sans pouvoir contrôler ce qu'on écrivait. Ce qui excluait l'apparition des talents. Et c'était important dans le début de cet atelier où l'on avait si fortement à tâtonner pour la sécurisation de tous les participants.

 

Lorsqu'on avait lu tous les textes du LUNDI, on passait successivement à MARDI, puis à MERCREDI... Il nous arrivait souvent d'aller jusqu'à la fin de la semaine, sans même nous reposer le dimanche, tellement nous étions curieux de ce que nous pouvions encore écrire. Car la lecture de tous les textes du LUNDI éveillait des échos que le MARDI fixait en partie... Nouvelle lecture, nouveaux éveils, nouvelles envolées... Je me souviens qu'un certain VENDREDI, ce que j'avais été amené à écrire m'avait laissé pantois de surprise. Comment avais-je pu me laisser aller à écrire de pareilles insanités ?Je les portais donc en moi ?

 

Puis nous avions pensé à une autre série, celle des mois de l'année. Ce n'est que beaucoup plus tard que l'idée nous était venue d'employer simplement n'importe quel mot pour commencer !

 

Voici sur JANVIER, FEVRIER... une série de Patrice :

 

Je tombe des nues et la neige tombe

Arbres dépouillés de fruits

Noël est fini et les enfants pleurent

Vivre vite vite vite vite

Idole du vent

Et chant des idoles

Retourne d'où tu viens.

 

Ficelé comme jambon

Enragé comme Marcel

Vitesse et précipitation

Rougeur de la banane.

Irrésistible avec ses chants

Enfants anonymes

Retour à la chose.

 

Marsupiau fais la soupe au pot

Al Capone est revenu dans son jardin

Retourne cultiver les choux

Sous la tonnelle chargée de raisins

 

Agénor de l'A.G. du Nord

Vivre en vrac, j'ai le tract

Routes en lacets me lassent

Il ne doit pas rester de yaourt

Lulli en rut joue le matin

 

Malheur à ceux qui savent

Artifice de la douleur

Idiotie du malheur

 

Joues de l'Anjou me pèsent

Ubu m'a dit dans le creux du nez

Idiot celui qui meurt d'aimer

N'oublie jamais que tu es vivant.

 

J'accours au premier cri de ma grand-mère

Ursac dans le vin du soir

Innocence d'un enfant méchanceté de l'homme

Liberté retrouvée à la mort du loup

L'oiseau à nouveau a appelé ses petits

Entends-tu

Tout est doux

 

Quand Patrice avait lu son JUILLET, nous avions senti qu'il y avait sous nos écrits une trame profonde que nous ne décelions pas. Et c'était, en outre, tellement agréable de se purger de ses mots, même s'ils n'avaient pas de signification claire pour nous. Mais, en ce qui concerne Patrice, c'était clair. Il nous a dit simplement :

 

- J'ai été élevé par ma grand-mère. Mon grand-père se saoulait. Il nous battait tous les deux. Quand il est mort, ça nous a fait des vacances !

 

Et voyez comme cette réalité était inscrite déjà en filigrane dès les premiers mois : « Les enfants pleurent - Vivre vite - enragé enfants anonymes - Al Capone - Retourne d'où tu viens - Douleur - Malheur - Idiotie meurt - Tu es vivant - Cri - Vin - Méchanceté - Liberté à la mort du loup - Tout est doux.

 

Donc, vous le voyez, cet acrostiche rapide aurait pu être intéressant. Mais nous l'avons abandonné assez rapidement parce qu'il avait trop de défauts : j'y étais trop directif -il était trop personnel... il était automatique: janvier, février, etc. Et surtout il pouvait mettre à jour des éléments de notre personnalité que nous ne tenions pas à laisser connaître, même de nous-êmes. Alors, il y eut un certain temps des acrostiches centrés sur un mot vertical qui fournissait le thème à traiter obligatoirement. Mais là encore des talents pouvaient se révéler. Et de toute façon ça pouvait être dangereux. Nous étions prêts à laisser tomber cette forme pourtant, si intéressante, mais par trop percluse de défauts, quand l'un de nous a pensé à l'acrostiche tournant. Et tout s'est miraculeusement remis en place.

 

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L'acrostiche tournant

 

CONSIGNE

 

Chacun écrit verticalement un mot et donne au voisin qui complète la première ligne. Le suivant complète la seconde ligne etc.

 

Voici un exemple qui combine l'acrostiche à l'unité du thème fourni par le mot vertical (pour le dictionnaire, c'est ça le véritable acrostiche).

 

Rangées de dents organisées en piège à loup

Etre dangereux sous une forme esthétique

Qui connaît pas les remords incongrus

Usine à débitage de charcuterie

Ignominieuse mort pour qui ne la mérite

Navigateurs, gardez-ous de ces sirènes rapides.

 

Mais l'acrostiche libre, sans souci de thème est souvent plus intéressant parce qu'il donne plus de possibilités de délirer hors de ses chemins habituels. Si quelque lecteur s'arrêtait à cette forme libre de l'acrostiche, je le comprendrais, car elle recèle des richesses insoupçonnables. Elle permet d'éprouver de passionnantes jouissances de libération et même de purgation. Et il y aurait même pour celui qui le voudrait, la possibil ité de faire son marché personnel, en relevant toutes les lignes qu'il aurait écrites. Mais pourquoi s'arrêter. Il y a encore tellement autres sentiers à suivre dans la forêt. Evidemment, chacun s'attend maintenant à ce que nous fassions référence à

 

L'écriture automatique

 

D'ailleurs, de même qu'on dit souvent d'un dessin d'enfant un peu biscornu :c'est du Picasso, on englobe souvent sous le vocable « criture automatique »tout ce que nous décrivons de notre pratique : vant de s'y exercer. Mais quand on s'y met, on s'aperçoit que c'est vraiment très diversifié.

 

Il est évident que j'aurais pu parier plus tôt de l'E.A. puisque primitivement, elle était presque toujours le bouquet final de notre séance initiale. Je ne sais pas trop pourquoi, elle a été remplacée par le vers tournant. Peut-être est-il plus facilement à la portée de ceux qui commencent ? Et puis c'est comme un retour au calme après la secousse des injures. Alors que l'écriture automatique sollicite un peu plus encore l'individu.

 

Rappelons-en les éléments, du moins telle que nous la comprenons, telle que nous la pratiquons. Ce n'est pas difficile : il suffit d'écrire très rapidement en mettant les mots qui nous viennent à l'esprit, sans prendre le temps de contrôler.

 

En voici des extraits que je lis souvent au préalable pour qu'on sente que tous les styles sont admis, que c'est la liberté totale.

 

« Aurores boréales des lumières intimes qui revient au soleil des vertus disparues ciel tinté en revanche oh ! abominable dimanche qui tout seuls nous surprit la lune au loin étincelle et c'est comme une ficelle qui lentement le suit crépuscule épouvantable où surnagent les orages abîmés par les déserts. »

 

« Poupée, j'ai mal mon coeur, enfant jamais, toujours rire, pleurer, aimer, sentir, danser, vivre quoi! matin, rosée, fleurs écloses, soleil, coquillages nacrés, mer multicolore, rochers gardiens, nuit brumeuse, froide angoisse, solitude, planète perdue, gens morts, nuit sombre, attente, pénible, sourires d'éclairs, présence, moteur, chaleur, essence, vie, présente, mener, jeter, aller, danser, aimer pleurer de bonheur »

 

« Des frites rougeoyantes et grimaçantes descendent lentement vers l'église violette. Devant eux, deux chiens aux sexes acérés triturent leurs tantes endormies. Un clairon dans la bouche d'un chat du quinzième utilise un couteau chou bleu pour tripoter le pull rose et rouge de la voisine du sixième qui, elle aussi est descendue sous le porche assombri pour voir passer les cinq heures du soir qui s'éloignent en chantant sur un chemin de ronde où s'ébattent les cailloux rouge tulipe. Dans cette saison de bagues sans matin où chantent les aurores du soir des pieds émoussés nettoient des sauvageons, belle-mères malingres perdues par le fascisme des lendemains passés.

 

« Soleil martyr au couchant de satin et les lueurs qui m'entourent où suis-je le feu couve en ce terrible endroit où tu m'as mise au pays merveilleux où tu partiras gonflé d'air et de brume et quand le vert jaloux du désespoir qui passe se nuance d'eau, je passe, je passe douce et brune à vomir ah ! que pourrais-je pour toi. Jamais je ne pourrais te dire, non jamais on ne pourra tout dire, l'aube tendre, pleure ses gouttes sur ta couche et le vent se détend et la mer blanchit, vient le sommeil qui rêve au creux du lit de plume. Mer, mère où es-tu loin d'ici, loin de moi tu vas mourir, tu meurs et moi je reste.

 

(Cette personne venait d'apprendre que sa mère était cardiaque)

 

Chacun lit son texte s'il le veut. Car il peut le surprendre. Au début, on donnait les feuilles à l'animateur qui les mélangeait et les lisait sans que l'auteur puisse être reconnu. Parce qu'il s'agissait là, pour la première fois, dans une séance initiale, d'une production-individuelle-qui-pouvait-être-jugée.

 

- Ah ! oui, je me souviens, c'est aussi précisément pour cela que l'écriture automatique avait été éliminée de la séance initiale Maintenant, elle apparaît beaucoup plus tard. Quand le groupe est bien constitué et qu'il est très acceptant. Mais elle est assez souvent redemandée parce que, indiscutablement, elle procure un plaisir profond. Et je connais plusieurs personnes qui se sont arrêtées à cette forme parce qu'elle leur convient magnifiquement.

 

D'autres pourraient se satisfaire d'une E.A. un peu transformée. On pourrait penser, par exemple à l'E.A. induite que l'on réaliserait en plaçant trois ou quatre mots dans la feuille pour s'en inspirer en cours de rédaction. Cela pourrait permettre de créer des associations intéressantes autour de points que l'on chercherait à mieux cerner. Il pourrait y avoir l'E.A. ultra-rapide, l'E.A. en parlant, l'E.A. tournante... que sais-je encore ?

 

Ouais ! Eh bien cette E.A. tournante que j'avais signalée à titre de simple possibilité, nous l'avons réalisée la semaine dernière. Soudain, l'un des membres de notre groupe en a eu l'idée. Et ce qu'elle nous a offert nous a vraiment étonnés. Nous écrivions des sortes de vers tournants ou, plus exactement, des lignes tournantes en prenant soin de faire circuler très rapidement les feuilles afin que notre pensée consciente n'ait pas le temps de contrôler ce qui s'écrivait. Et chacun de nous était étonné par l'imprévisibilité et l'incohérence des images verbales qui surgissaient en lui comme des fusées éclatant dans le plus aléatoire des feux d'artifice.

 

La transposition de l'E.A. au collectif doit sans doute provoquer la dissolution des dernières censures. Et l'inconscient en profite pour se manifester plus librement que jamais. Voici par exemple, la série qu'une même personne avait été amenée à produire ce jour-là :

 

« Les plus fous sont les autres

Les grimoires s'organisent

Plus éteint qu'un fromage

Regarde si Narcisse passe

Ris comme un désargenté

Moi dit l'autre emmitouflé

Jamais je n'aurais cru Cervier

Repose, hippopotame, sur ta patte blanche

C'est plus sûr de tenir le démon

Mais à l'envers, fourrure d'avril

Etincelante et rubiconde fromagère

Verticillité imbécile des mammifères boréens

Rien ne sert de viser juste à côté. »

 

Evidemment, devant un tel fourmillement d'images insolites, on ne pouvait rester sans réaction. Mais les marchés de poèmes que nous avons bâtis à partir de cela étaient si intenses et si beaux qu'une seconde idée géniale nous est venue dans la foulée : nous avons fait un marché de marché ; c'est-à-dire que nous avons fait tourner une seconde fois les feuilles du premier marché afin d'accrocher de nouveaux haillons de délire à ces neiges cristallisées. Cela produit de tels effets que nous reprendrons certainement cette E.A. tournante qui engendre si facilement de telles constellations.

 

La réécriture

 

Dans le domaine de la manifestation de l'inconscient nous pouvons maintenant parler de la réécriture.

 

CONSIGNE

 

On part de trois mots à soi. Ou bien chacun fournit une lettre et on fabrique trois mots. Par exemple avec les lettres b,v,i,l,a,o,x,u,r, on peut penser à : lavabo... taxi... vrille... On les écrit en colonne

 

1          lavabo

taxi

vrille

 

Et, à partir de là, chacun réécrit ces trois mots plusieurs fois en laissant monter tout ce qui se présente. Pour moi, voilà ce que ça a donné :

 

2          lavabo étincelant

taxi hypocrite

vrille inefficace

 

Je ne vois pas bien ce qui rend le taxi hypocrite. Mais mon inconscient, lui, sait ce qu'il veut. Obéissons-lui, sans nous poser de question et sans ralentir la réécriture.

 

3          Lavabo étincelant d'ordure

            Taxi hypersulfite d'ordure

            Vrille inefficace et rance

 

Pouah ! Ca sent mauvais. Vite, réécrivons :

 

4          Lavabo bavant des ordures vinaigrées

            Taxi hyper suffisant d'ordonnance

            Vrille inefficace et dormant sur la Rance.

 

Continuons.

 

5          Bavant, baveux des écarlates vinaigrées

            Taxé d'importance et d'abrutissement

            Vrille inefficace commerce peu rentable.

 

Tiens, c'est curieux cette fois, je n'ai pas ajouté de mot, mais j'en ai changé plusieurs. Dans quelle intention ? Ai-je une direction inconsciente ? Continuons pour voir.

 

6          Rêveur éblouissant des étranges lucarnes

Colonel ataraxique qui boit plus qu'il ne faut

Vieille fille nuancée par un souci opportun.

 

Ah ! ça y est, j'y suis. Ce que j'ai présentement en tête, c'est le programme de la télé (les étranges lucarnes) de ce soir sur « Le Secret des Dieux » (avant le débarquement de 1944) feuilleton où il y a, en effet, une vieille fille et un colonel. Cette idée n'était certainement pas présente dans les premières réécritures. Estce que c'est le mot militaire « ordonnance » du 4 qui a permis la fixation de cette idée ? Je ne sais. Je pense qu'il y avaît, à ce moment précis, égalité totale de chances entre les idées à expulser. Tout était possible pour chacune. Un rien pouvait la faîre basculer dans le vide-ordures. Cependant, le 5 n'apporte pas grand-chose en confirmation de l'hypothèse construite sur la présence du mot militaire « ordonnance » du 4. Mais il se peut qu'on « saute une génération ». Et que c'est dans l'idée paire qui suit (6) qu'une idée paire (4) précédente se poursuit. On ignore tellement le fonctionnement de l'inconscient. C'est peut-être comme dans les débats où l'on répond souvent à l'avantdernière personne.

 

Dans le numéro 5, il n'y a que « écarlates » qui, sans rien apporter de signification par lui-même, n'en prépare pas moins la levée de « étranges lucarnes » qui est un anagramme très grossiers de « écarlates ». Et ce sont ces mots, qui signifient télé pour le Canard Enchaîné, qui ont peut-être, à eux seuls, suscité le colonel et la vieille fille. D'ailleurs, à propos de télé, il y avait aussi le mot « abrutissement » dans le 5. Cela n'a d'ailleurs aucune espèce d'importance. Cependant cette histoire de mois qui montent des profondeurs me plaît. Et correspond certainement à une réalité. Arrêtons-nous y un instant car là réside peut-être une certaine explication du plaisir de l'écrit.

 

Il se peut que, dès la première écriture des trois mots initiaux, quelque chose en moi a senti qu'il allaît pouvoir se saisir de l'occasion pour développer ou plutôt, expulser quelque chose qui était à dire.

 

- Oui mais, qu'est-ce qui est à dire ? De petites préoccupations comme la télé du soir ou des choses beaucoup plus fondamentales ?

 

- Pour moi, 1944, c'était important. Cependant, je crois que, comme le vôtre, mon quelque-chose-en-moi est incapable de faire le tri. Il est lourd, empoté, maladroit. Il ne sait qu'une chose ; il a son boulot à accomplir ; débarrasser le magasin de tout ce qui l'encombre. Et il prend, par n'importe quel bout qui dépasse, la première chose qui se présente. Il la jette et elle se pulvérise en ondes sonores.

 

Freud seul sait à quel point mon magasin est encombré. Depuis le temps que, comme tout un chacun, j'accumule des mots refoulés en me retenant de parler au clair, ça s'entasse, ça gonfle, ça m'étouffe. Aussi, tous les moyens sont bons pour expulser les petites ou les grandes choses, pêle-mêle. En réalité, le mieux, le meilleur, l'idéal ce serait de pouvoir toujours parler simple, clair, vrai. Mais ce n'est pas toujours possible. Alors, on habille son langage, on voile ses mots, on utilise des symboles plus ou moins transparents. A défaut, et en attendant de pouvoir parler nu.

 

Je suis sûr de ne pas rêver en écrivant ceci. En effet, nous avons trop souvent constaté, dans nos groupes, qu'il suffisait de quatre ou cinq réécritures pour voir un souvenir d'enfance totalement oublié nous sauter à la figure. Il se faufile jusqu'à la surface en profitant des hésitations, des gauchissements du fil de la pensée que provoquent les rapprochements insolites de sonorités. Car il semble bien que cela se passe au niveau des sonorités - des phonèmes - et non au niveau des significations. Et, précisément, les petits bouts qui dépassent et que le grand maladroit saisît, ce sont les phonèmes. Par exemple, on pourrait s'imaginer que « La Rance » aurait dû introduire « lard rance » qui allait mieux dans le sens de l'idée de mauvaise odeur qui avait commencé à s'exhaler. Eh bien, pas du tout, ça s'est transformé en « commerce rentable ». Le ran ce est devenu ce ren.

 

C'est dire le tâtonnement inconscient qui s'opère ou, pour mieux dire, la gymnastique acrobatique qui s'effectue constamment en nous. Et que nous ne percevons généralement pas dans la vie courante. Mais des techniques comme la réécriture, qui nous délivrent de l'obligation sociale de signification, nous permettent d'entrevoir ce qui doit se passer quand nous laissons à nos phonèmes emmagasinés la liberté de jouer et de s'associer comme ils l'entendent. Ou, plus exactement, dans la direction que l'inconscient tente obstinément de leur faire prendre.

 

Mais, déjà, si on donne à celui-ci l'occasion de faire ce travail-là, même sans qu'on n'y prenne garde, il nous procure un plaisir étonnant. Sans trop qu'on sache pourquoi, ni d'où nous vient cette impression si jouissive de dégagement, de soulagement, de libération qu'est la source profonde de notre joie de communiquer.

 

Je suis tenté de poursuivre ma réflexion sur ce thème. Il y a derrière tout cela quelque chose qui m'intrigue et que je cerne mal. J'ai d'abord refait l'expérience. J'ai réécrit vingt-quatre tercets à partir des trois mots - lavabo, taxi, vrille qui se sont d'ailleurs perdus en route. Cette rédaction ne m'a pas coûté puisque c'est cela ma technique de prédilection ; puisque j'ai un plaisir immense à guetter ce qui va pouvoir surgir, à discerner dans la neige qui se dissipe sur l'écran le problème de l'heure ou le souvenir qui se constitue.

 

Eh bien, à la fin de la série des 24 réécritures j'étais en train de m'engueuler copieusement. Et je crois assez bien savoir pourquoi. Je devrais avoir le courage de faire un pas audacieux dans un certain sens et je ne m'y résous pas. C'est bien mon problème prinicipal du moment. Et tout naturellement, les réécritures ont débouché là-dessus. C'est bien loin de la télé, cette fois. Et plus près de ma réalité profonde. Mais pour y parvenir, j'ai dû creuser plus loin que le premier sable humide ; on ne trouve pas la nappe d'eau immédiatement, au ras de la surface.

 

Cette réécriture a été reprise par d'autres personnes. Elle leur réussit également. Et peut-être que le lecteur lui-même s'y est essayé à partir de lavabo... taxi... vrille... ou de trois mots à lui.

 

Une dernière remarque : il s'agit bien de trois mots. Nous avons essayé avec deux mots, puis avec quatre, mais ça ne fonctionne pas. Je crois bien savoir pourquoi. Quand on arrive à la troisième ligne, on a suffisamment perdu de vue la première ligne pour pouvoir réaliser des associations vraiment libres sur le troisième mot. Et quand on retourne à la première ligne, on retrouve un domaine tellement différent de la troisième qu'on se sent à nouveau disponible. Mais on n'est pas tout neuf car les associations qu'avait déclenchées la réécriture de la première ligne se sont mises à fructifier souterrainement pendant qu'on se préoccupait consciemment de la deuxième, puis de la troisième ligne. Et elles tombent directement et spontanément sous la bille quand on revient à la première ligne. Et c'est vrai, évidemment, pour chaque réécriture de chaque ligne. Le rythme ternaire convient vraiment à la facilitation du travail de l'inconscient que l'on cherche ici. Et ce n'est pas du tout étonnant qu'on obtienne ces résultats-là.

 

Maintenant, je vais sortir du cadre de la présentation de techniques collectives. En effet, j'ai voulu approfondir la question du rôle des phonèmes en utilisant une technique qui pourrait être reprise et développée. Ceux qui sont intéressés comme moi par cette histoire des phonèmes enfouis ne négligeront peut-être pas les quelques pages qui vont suivre. J'ai pensé un moment qu'elles étaient trop rebutantes pour être insérées dans cet ouvrage. Mais l'intérêt manifesté par plusieurs personnes de mon entourage m'a décidé à les conserver. De toute façon, on pourra passer directement au chapitre suivant.

 

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La réécriture d'un mot

 

Au lieu de prendre trois mots, je n'en prends qu'un. Et je n'en réécris qu'un. Je prends le premier qui se présente. Ou bien je le crée artificiellement en pointant quelques lettres, au hasard du stylo, sur un texte imprimé. Je vous livre mes séries qui m'étonnent encore. Voici la première:

 

- graille - grille - grenouille - gribiche - cibiche – gribiche - grichette - bichette - bidouille - bigoudi – cagibi – biribi - gribouille.

 

Quand je suis arrivé au dernier mot: gribouille, il m'a semblé que mon petit cinéma intérieur s'est aussitôt arrêté. J'ai senti très nettement que c'était comme si j'avais obtenu un résultat et même, le résultat. J'avais l'impression que, depuis le début, je tournais autour. C'est comme lorsqu'on s'amuse à lancer des cailloux sur une ampoule grillée, placée à dix mètres. On encadre l'objectif, tantôt plus près, tantôt plus loin, non trop à gauche, non trop loin, cette fois-ci trop à droite. Et puis, soudain, on tape dans le mille : ploof !!

 

C'est exactement ce que j'ai éprouvé. Il y avait en moi comme une tension. Je sentais que je m'approchais tout près ; par moments, je l'avais « sur le bout de la langue ». Puis je m'éloignais pour revenir encore, brûlant et refroidissant comme dans le jeu de cache-tampon. Mais quand, au bout de la série, j'ai trouvé « Il gribouille », j'ai su que je n'avais plus rien à chercher. Ca a été la détente complète, le vide absolu, le relâchement total. Comme si un condensateur s'était brusquement déchargé.

 

Mais je pense qu'il serait intéressant d'examiner d'un peu plus prés ce qui s'est passé. Il me semble que dans l'espace des phonèmes : g,a,y,r du premier graille, le mot gribouille qui m'habitait depuis plus de trente ans pouvait se glisser. Le gri s'est tout de suite mis en place ; le ouille ne s'est présenté que deux fois parce que le b était associé au i et ne pouvait s'en séparer. Le b a même précédé le g un certain temps. Puis tout s'est remis en place et mon mot est apparu.

 

Mais je crois pouvoir dire que c'est quand je me suis détendu sur le bi que le ouille a pu prendre sa vraie place. Pour moi, la réapparition des mots que l'on cherche n'est pas une affaire de volonté mais de détente et presque d'abandon.

 

Je peux dire exactement la même chose : « Je brûle, je gèle, ça y est, j'ai trouvé » pour une deuxième série de mots :

 

« surgir - vagir - vagissement - agissement - agencement - rugir - régir - bouger - décider - cidre – vacidre – bêcher - béchir - rougir - rougissement - rugissement - rugicide - régicide. »

 

On sent, là aussi, que l'esprit tâtonne maladroitement vers la solution et qu'il se fixe, provisoirement à ce qu'il considère comme le phonème juste ou l'ordre exact des phonèmes. Et si on ne persévère pas, on reste en rade. Je suis sensible à cela parce que j'utilise souvent ce procédé pour retrouver les mots qui m'échappent. Et, de plus, j'ai trouvé un truc qui me facilite le travail. Je vais, par exemple, essayer de retrouver le nom d'un joueur de foot de mon adolescence. Je commence : Fraval - Flohimont - Fortin - Formi - Folton. Ça y est ! Cette fois, ça n'a pas été long. Ceux qui aiment analyser verront comment les choses se sont mises en place à partir de Fraval qui était le nom d'un partenaire du joueur. Le F et le L sont apparus très tôt. Puis les sonorités en O et ON se sont mises en place. Le T final est disparu. Il y a eu également le retour aux deux syllabes, l'hésitation entre les deux liquides R et L et l'égarement de l'avant-dernier mot. Et si je m'étais embarqué dans une série Toufal - Toufol - Tonfol j'aurais trouvé également car je connais le truc qui est d'inverser: Ton-fol = Folton.

 

On peut également travailler à deux. Par exemple, on recherche le nom du mari d'une cousine éloignée de ma femme. Je commence par n'importe quoi : - Gorges du Verdon. Elle enchaîne : Gorges verdâtres. - Moi: Gorges à croupetons. Elle : Gorges à quatre pattes. – Moi : Georges à quatre pattes. Elle : Georges acariâtre. Nous : Ça y est : Georges Arraca !

 

Moi, ça m'émerveille ce tâtonnement de l'esprit sur les phonèmes. On ne s'en sert pas assez. On se fatigue inutilement. Alors qu'en procédant à une brève analyse on retrouverait plus facilement le mot qui nous échappe quand on en a besoin

 

Pour le plaisir, essayons une troisième série :

 

« Criminologie - incriminer - récriminer - incrimer – crenmine - endocrine - crinotine – crini -clinique... »

 

Non, cette fois, c'est trop artificiel. Je ne joue pas le jeu. Je ne me laisse pas aller. Je me place en position d'observateur attentif. Mon conscient entrave le travail de mon inconscient. Et je sens que je m'énerve. Et, justement, c'est surtout ce qu'il ne faut pas faire. Le subconscient n'affleure que dans la détente. Il affleure dans les situations répétitives qui engourdissent un peu l'esprit : à la pêche, par exemple, quand l'eau coule et change constamment, dans une continuité poursuivie. Ou à la messe quand les sons de l'orgue se déroulent dans une continuité de notes, sans accidents notables qui réveilleraient l'attention. Ceci, dans un clair-obscur habité de reflets mélangés, et immobiles.

 

Cette litanie des mots que j'écris, cette psalmodie, c'est peutêtre un bercement pour susciter la rêverie. Et un mot-clé en profite pour remonter des profondeurs. Cela me fait penser que dans nos écritures automatiques, ça balance souvent:

 

« Si le chien en sauvage » renage dans mon atmosphère, la prunelle enamourée sera derrière les volets verts. Une odeur saugrenue guette mes joyeux visages et l'insupportable orage remonte sur mes flancs nus. Alleluia d'amour divine, je vous devine sans mes tourments etc. etc. »

 

On sent là, l'utilisation d'un procédé vieux comme le monde, procédé que l'on retrouve dans les litanies, les complaintes, les chants, les poèmes à rythmes et à rimes, la musique, le bercement, le vaudou...

 

Le premier mot : gribouille est un mot-clé pour moi. En effet, je me souviens qu'il y a plus de trente années, le directeur de l'Ecole Normale m'avait traité de Gribouille. Et toute la promo s'était esclaffée. Je ne savais pas que j'avais été mortifié au point qu'il me soit resté une marque à effacer.

 

Le second mot : régicide m'intrigue davantage. Est-ce que j'avais été frappé par le récit du supplice de Ravaillac ? J'avais onze ans. Le maître nous avait parlé des quatre chevaux qui tiraient et des tendons des articulations qui résistaient. Maintenant, j'ai mal à l'épaule, à la suite d'une chute. Et ça pourrait être une explication très plausible et pas du tout farfelue de l'apparition du mot. Malheureusement, il est apparu avant ma chute c'est dommage parce que ça aurait fermé ma question.

 

Alors, il faudrait peut-être chercher du côté du complexe d'Oedipe. Moi qui aimais tant mon père, j'aurais rêvé du meurtre du roi ? Et j'aurais refoulé cette pensée ? (A moins qu'il ne s'agisse du meurtre de ce maître autoritaire). Peu importe l'explication du mot d'ailleurs. L'essentiel c'est que ça me fasse tant de bien de faire resurgir ces mots si profondément enfouis. Oh mais, attendez je me sens prêt à nouveau :

 

crinoline - acrimonie - crémone – crémonîtoire - crématoire - crime atroce - criminelle – criminologie - criminimini - cryologie - l'acrimonie.

 

Eh bien, ça y est, une fois de plus : le dernier mot épuise entièrement ma pulsion d'expulsion. Et, là encore, j'ai une explication. En effet, dans trois jours, je vais prendre le train pour rejoindre un groupe où régnait autrefois une amitié sans faille. Mais maintenant, c'est l'acrimonie qui s'y est installée. Et ça me pèse vraiment.

 

Mais on pourrait me dire :

 

- Mais, dès le deuxième mot, tu avais trouvé : acrimonie. C'est exact. Cependant, le vrai mot, c'était « l'acrimonie ». Et ce simple L change les choses. En effet, autour des phonèmes de acrimonie pourraient flotter des idées d'âcreté, d'acier, d'accroc. Mais l'acrimonie c'est différent. Je vais m'amuser à faire une liste des idées auxquelles pourrait se référer ce mot. Je pourrais penser à :

 

Lacryma : larme

Lacryma Christi : vin d’Italie que nous avons bu récemment dans une fête de famille.

Lacédémone : ville grecque où un héroïque enfant s'était laissé manger le ventre par un renard volé.

La crémone : mot favori d'un pion qui nous détestait mon frère et moi, quand nous étions enfants.

Crémone : ville d’Italie où on fabriquait des violons. Et peut-être celui sur lequel jouait Mozart, l'héroïque enfant.

La sacrée Simone : peut-être une fille pour laquelle j'aurais eu des désirs refoulés.

La Simonie : la vente d'indulgences dont j'aurais certainement besoin.

 

Je pourrais continuer dans cette voie. Mais il ne faut pas se faire d'illusion : il faut se lever de très bonne heure pour mettre le doigt sur la bonne explication. Et ce n'est souvent qu'une explication provisoire. L'inconscient, ça ne se déchiffre pas comme ça. Cependant, quand il cherche à se donner du plaisir, souvent il nous en donne. N'est-ce pas l'essentiel ?

 

Cependant, en la circonstance, j'incline très fortement à penser que c'est bien de l'acrimonie qu'il s'agit. Mon rêve de ce matin m'en fournit une forte présomption. C'était un rêve agité, rempli de tensions, de luttes au cours desquelles j'étais très agressé verbalement. Il s'est terminé par l'exclamation de quelqu'un :

 

« Il y a de la crinoline et Paul ne fait pas ce qu'il faut ».

 

A mon réveil, j'ai essayé de déchiffrer ce rêve comme je m'amuse à le faire souvent, sans beaucoup de succès d'ailleurs. Mais je n'ai rien trouvé. Et c'est précisément par ce mot crinoline qu'a débuté ma vraie troisième série ! C'est bien vrai que je ne fais pas ce qu'il faut : je me tais, je laisse faire, je n'agis pas, je n'aide pas ceux qui voudraient lutter pour empêcher qu'elle ne s'installe, l'acrimonie. Et certainement, ça ne doit pas me donner bonne conscience.

 

Mais ce n'est peut-être pas non plus par hasard que j'écris ces derniers mots. J'ai peut-être, en ce moment, mauvaise conscience à parler ainsi de moi, de mes rêves, de mes mots-clés, de mes idées. Le moi n'est-il pas haissable ? Est-ce que je ne donne pas à mon propos une tournure trop personnelle ? Eh bien tant pis ! C'est un passage que l'on ne pourra éviter. A un moment ou à un autre, l'écriture collective débouchera nécessairement, non seulement sur une production personnelle, mais, également, sur des idées, des interrogations, des jouissances personnelles que l'on devra au groupe et que l'on paiera en retournant au groupe pour en multiplier encore plus les bénéfices. Alors j'ai bien fait de descendre à mon niveau si j'ai pu convaincre le lecteur que c'est intéressant d'écrire, que ce n'est pas rien, que c'est plus fondé qu'on ne le croît, que c'est une aventure qu'il faut vivre, que ça permet de déboucher sur des inconnus...

 

Evidemment, on pourrait encore nous dire que c'est regrettable de s'arrêter ainsi en chemin, que nous n'allons pas assez loin, que nous devrions chercher à comprendre ce que recouvre cette production de parole dans nos groupes...

 

Oh ! non, nous avons une telle perspective de plaisirs à découvrir que nous n'allons pas nous arrêter à ce qui nous est si difficilement accessible.

 

Je crois avoir déjà signalé à propos de l'acrostiche et de l'écriture automatique que, parmi les registres possibles, on peut avoir un registre principal. Le mien, celui qui me convient parfaitement, c'est la réécriture. Et maintenant, j'ai sur ma table de travail un poème qui n'avait que deux lignes au départ. Et je le réécris de temps en temps. Il a maintenant une quinzaine de pages. Cependant je ne peux pas me le dissimuler : des mots reviennent souvent : il y a des constantes. Peut-être irai-je les regarder un jour. Mais j'ai une certitude : j'ai un très grand plaisir à l'écrire : les mots montent des profondeurs et éclatent comme des bulles à la surface, dans un sentiment de libération, d'allègement, de détente, de mieux être inexprimable qui ne dépend nullement du sens que je pourrais leur accorder. « A dire ses mots parfois on s'en soulage ».

 

Tiens, à propos de réécriture, on pourrait penser à la réécriture tournante où l'on réécrirait la phrase du précédent en laissant venir des associations. Et ce serait curieux de faire « son » marché après cela, en relevant tout ce qu'on a écrit. Eh ! bien, si l'occasion s'en présente... Mais voici une lettre d'Annie.

 

- J'ai envie de dire comment, avec un peu de recul maintenant, je ressens tout ce qu'on a fait pendant ces séances « d'écrit ». Ca a été la découverte d'un domaine inconnu, de pouvoir jouer avec les mots, de s'enivrer avec.

 

Mais aussi cela sur deux ans. Ce n'est pas en six mois que j'aurais pu commencer à faire craquer ma carcasse protectrice. La peur des mots qui vont me révéler aux autres alors que je ne veux montrer que le côté que je trouve « bon » aux autres. Le jugement des autres et la crainte de se montrer telle quelle. Et puis, après, la découverte que les autres sont pareils, ont leurs problèmes, leurs angoisses, leurs folies. Et puis, une fois que les mots qui font peur sont écrits, réécrits encore et encore, voir que finalement, ils n'ont plus autant de pouvoir. Et puis alors, la sensation de liberté dans l'écriture et la jouissance des mots, l'invention.

 

Le mot que j'aimais beaucoup : « crusmiellé », il est toujours dans un petit coin. Et je me le dis parfois. Et ça m'émerveille toujours. Et puis et puis... surtout, je crois, le fait que tout est à découvrir, à inventer. C'est comme une porte ouverte, seulement entrebaillée pour le moment, mais qui ne demande qu'à s'ouvrir complètement. Et puis, non seulement, cette jouissance de l'esprit, mais aussi tout le bien que ça fait sur mon comportement, plus de sûreté de soi mais plus en profondeur. Après tout, chacun est ce qu'il est, Chacun a des tas de petits coins secrets à défricher. Et ça vaut le coup de tenter de les chercher plutôt que de rêver de ressembler à une image qui ne correspond pas plus profondément à ce que je suis.

 

J'ai essayé de jeter sur le papier mes impressions d'ensemble de l'apport que j'ai eu de l’I.U.T. En écrit sur tout d'ailleurs. Mais c'est toujours dur de figer des sentiments sur le papier (là je trouve que le mot restreint). C'est vraiment formidable toute cette expérience que j'ai faite. Et j'en ressens les conséquences dans tout mon comportement. Mais ce n'est pas tous les jours facile de se montrer comme on est. C'est pas grave, ça viendra. »

 

Annie.

 

Avant de poursuivre, je voudrais faire appel à un second témoignage : celui de Claude Nougaro (interview d'Ouest-France)

 

« Rien, chez moi n'est délibéré. Je suis finalement le premier témoin de ce qui se passe en moi. Et j'ai pour mission première d'être l'exécutant appliqué de certains événements qui naissent dans les fibres de mon esprit ou de mon muscle mental. Mais tout est le fruit d'un mûrissement intérieur, d'une réflexion, d'une tension, d'un désir sourd qui, peu à peu, font leur passage. »

 

« Je dois me débarrasser de mes germes. D'autres textes sont encore bloqués en moi. Je suis à l'intérieur de moi comme à l'intérieur d'un labyrinthe. Je marche à travers des parois, mais butte sur un mur. Je suis toujours prisonnier de quelque chose et il me faut limer un barreau pour retrouver un espace neuf. Il y a en moi, quelque part, quelque chose d'incarcéré qui demande à être libéré. »

 

« Il n'y a jamais d'état de paix entre les mots et moi. Je suis manipulé par des forces: il faut que je les exprime. .. Mais j'aime cette torture. »

 

Eh bien, il semble que nous ayons trouvé récemment le moyen de faciliter l'expression de ces forces dans un groupe qui se réunit hebdomadairement depuis plus d'un an. Voici à quel schéma général de séance nous nous maintenons actuellement (provisoirement ?)

 

A - Lecture d'un montage de textes. B - Technique de rire. C - Marché de poèmes. D - Marché de marché. E - Parole.

 

A Il s'agit d'un montage très court de quelques extraits de textes auxquels le groupe avait réagi lors de la séance précédente. Ça nous met tout de suite en forme.

 

B Plus que d'une technique de rire (il nous est simplement donné en prime), il s'agit d'une désarticulation, d'une réduction du langage à un assemblage hétéroclite de mots et de phonèmes.

 

Prenons la dernière en date :

 

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Désarticulation du langage

 

Quelqu'un lit de manière presque totalement inintelligible un texte inconnu. Chacun transcrit alors sur la feuille une première phrase à partir des phonèmes qu'il a repéré en réalité ou en imagination. Par exemple, à partir de cette phrase que je viens d'écrire :

 

« Chat qui crie dehors dans les feuilles printanières départ des faux-nez récupérés dans une mauvaise pagination. »

 

Le suivant réagit comme il veut à cette première phrase. Et les suivants réagissent ad libitum aux réactions. Cela donne un salmigondis, une cacophonie de sons et de sens.

 

Là-dessus, on fait un marché de poèmes où l'inconscient s'emmêle. Et il est parfois si riche d'images insolites qu'on songe à un marché de marché. Puis, on parle là-dessus ou on invente une autre technique pour redescendre sur terre.

 

Voici quelques autres techniques de départ de ce type :

 

- écriture très dérangée d'une phrase pensée.

- inventaire délirant.

- définition abracadabrante de mots restés secrets.

- début de récit incohérent

- éléments fous d'un rêve.

- déformation d'un vers ou d'une expression :

« Comme un vol de fers chauds - un citron flâneur - un en peuplier des sentiers de fer - la panacée au vermicelle. »

 

Il semble bien qu'en travaillant de cette façon, on se préoccupe de provoquer un désordre qui se révélera organisateur. « C'est en se désintégrant que le Cosmos s'organise ». Mais les feuilles qui tournent engendre des interactions entre les éléments de ce chaos. Des atomes de pensée se constituent, puis ils en viennent à s'organiser en molécules, puis en corps beaucoup plus complexes... Et on arrive ainsi à un ordre d'expression qui nous plaît et enfin à un super-ordre qui nous ravit. « Désordre interactions - organisation - ordre, c'est le tétralogue de l'univers » (Morin). Et on devient ainsi les témoins étonnés et heureux « des événements qui naissent dans les fibres de notre esprit, de notre muscle mental ».

 

Mais à la fin de la séance, alors que nous avons approché de la plénitude et presque de la saturation, il nous faut bien nous séparer. Alors, immédiatement s'installe en nous un germe de frustration qui va se développer tout au long de la semaine. L'impatience va nous gagner et nous aurons hâte de nous retrouver pour nous vautrer, pour commencer, dans un nouveau beau désordre. Et comment, de cette façon, la cohésion du noyau des participants n'irait-elle pas en se renforçant; ce qui enclenche régulièrement une augmentation de son pouvoir d'attraction. C'est ainsi que de nouvelles personnes vont s'installer pour commencer sur la seconde orbite, en attendant de se rapprocher du centre, si leurs disponibilités, leurs pulsions, leurs affinités pour l'écriture en décident ainsi. Mais, à force d'hyper-concentration, le noyau central en viendra peut-être, lui, à s'éclater en biographies, théâtres, musiques...

 

Pour revenir à la réalité, terminons ce chapitre par un extrait d'un commentaire de la pensée de Jacques Lacan.

 

« Selon Lacan, l’inconscient, lieu privilégié de la parole, est structuré comme un langage, ce qui permet d'utiliser la linguistique pour l'analyser. Il disait :

 

« Un enfant se cogne contre une table et l'on va dire que cette experience lui apprend le danger des tables. Eh bien, c'est faux ! Quand l'enfant heurte la table, ce n'est pas devant la table qu'il est placé, mais devant le discours que lui font immédiatement ses parents(…)                         Le sujet est constitué par le langage et non le contraire. »

 

LE DEUXIÈME PALIER

 

Les Cinq Collines

 

Je me suis consacré, jusqu'ici, à l'examen de la trajectoire qu'on pourrait proposer à un groupe d'écriture. Je pense qu'il peut être utile, maintenant, de faire le point des quelques idées qui se sont, peu à peu, imposées à nous. Ce qui frappe tout d'abord, c'est la rapidité de l'accès au deuxième palier qui est celui du rire la première étape, très courte, étant l'introduction à la liberté d'écrire - Il convient d'interroger un peu cette réalité.

 

Le rire apparaît surtout au début. Il semble même que les premières pépites d'une expression plus engagée ne peuvent apparaître qu'après un long lavage préliminaire de rire. La constance de son apparition m'a longtemps interloqué. Au début, je n'y prenais pas garde parce que j'étais trop occupé à rire moi-même. Mais par la suite, à force de m'interroger, j'ai pu en discerner quelques éléments. La source principale, à mon point de vue, c'est l'attaque des interdits. On peut, je crois, affirmer que le grignotement de l'un des cinq interdits suivants : la folie, le sexe, les excrétas, la loi, la mort provoque, automatiquement, une hilarité irrépressible. Nous allons les examiner successivement.

 

La folie

 

L'attaque se réalise principalement au niveau de la destruction du langage. Pouvoir écrire ce que l'on veut, comme on le veut, c'est à ne pas croire. Il faut dire que dans la vie ordinaire, on nous a appris, très tôt, à contrôler notre langage. On nous y a même rudement contraint dès la prime enfance.

 

- « Allons, cesse de dire des imbécillités ! As-tu fini de faire l'idiot ? Tu ne peux pas parler comme tout le monde ? Tu n'as pas honte ? Qu'est-ce qu'on va penser de toi ? Qu'est-ce qu'ils vont penser les gens ? Qu'est-ce qu'ils vont penser de nous si on te laisse faire le fou ? Parle comme il faut, je te prie ! Dis merci. Demande pardon. Dis « s'il te plait » - Fais attention à ce que tu dis - Ne dis pas de bêtises - Pourquoi qu'tu causes comme ça ? »

 

Maintenant encore, quand un message oral n'est pas signifiant, il devient immédiatement suspect. Suspect de folie. Et celui qui l'a énoncé risque d'être aussitôt rejeté, condamné, isolé. « Cachez ce singe, qu'on ne saurait entendre » A moins qu'il n'ait pris la précaution d'écrire son émission verbale dans le cadre d'une activité légalement reconnue : chanson, spectacle, poésie.

 

C'est qu'il faut tout de suite circonscrire la folie. Les gens ont tellement peur que leur propre folie n'échappe à leur contrôle qu'ils se hâtent d'annihiler toute odeur de déraison dans l'environnement de peur d'être entraînés sur cette pente socialement très dangereuse.

 

Et pourtant, lorsqu'on est enfant, quelle propension naturelle au délire verbal !! Ma longue expérience de la créativité enfantine me permet presque d'affirmer que cela correspond à un besoin de dérégler les règles pour mieux les assimiler. Et à un tâtonnement intensif pour maîtriser les divers éléments de la communication par essais sur les timbres, les hauteurs, les intensités, les durées, les attaques, les positions de la langue ou des lèvres, les variations du souffle, etc. Cela correspond également à un tâtonnement d'expression et même de projection par gémissements, plaintes, appels... Il semble que ce soit une étape obligée, normale, naturelle même. Et pourtant la société la réprime impitoyablement par la famille et l'école. Il faut tout de suite devenir adulte, c'est-à-dire : enfant aliéné. Alors que l'enfant rêve d'expérimenter et de transformer le monde, il faut qu'il apprenne à s'adapter au monde hiérarchisé.

 

Cette très forte coercition ancienne - et actuelle - est toujours fortement ressentie parce que la pression interne de la parole reste constamment présente en chacun. Et l'on conçoit aisément quel lot de souffrance ça peut apporter. C'est pour cette raison que la première liberté que donne le groupe d'écriture est si intensément appréciée : « C'est pas croyable ! On n'a jamais connu ça ».

 

C'est d'ailleurs la première certitude que le groupe doit se préoccuper d'offrir aux participants : ici, on écrit ce que l'on veut, comme on le veut, sans jamais avoir à craindre d'être sanctionné pour ses audaces de langage ou son orthographe. Et c'est aussi pour cette raison que l'animateur et, s'il se peut, deux ou trois initiés, doivent dérailler généreusement dès la première technique du mot tournant.

 

Le premier tour de participation des nouveaux venus est souvent très modéré : leur chien de déraison est bien tenu en laisse. Mais, dès le deuxième tour, ils ont compris. Et leur cabot dé-laissé batifole comme un sauvage en aboyant dans tous les coins. Quel merveilleux soulagement, pour une fois, de ne plus avoir à avoir l'air normal et intelligent ! Généralement - général allemand - c'est la censure, l'exigence de conformité à la norme qui était la règle. Et c'est à elle qu'on s'attaque en premier lieu dans les écrits. D'où le succès infaillible des définitions, proverbes, histoires, inventaires tournants.

 

Le premier rire naît donc du dérèglement de la parole. Mais il existe plusieurs façons de la dérégler : on peut dévier des sonorités, perturber l'ordre des syllabes ou l'ordre des mots, mêler les ordres de pensée, les angles de vision, déranger l'ordre sérieux ou introduire un mot sérieux dans une suite de folies... Cela nous fait déjà un joli début de canevas. Allons-y voir de plus près en examinant quelques productions spontanées. Prenons par exemple, trois définitions :

 

Paillasson bulgare : Foin au bulgare de l'autre

Cristal : Cri que lance un garçon d'écurie pour dire où on doit mettre le cheval.

Cheval : dire à ma mère.

 

On le voit : les à-peu-près les plus-loin, les très-loin même, les au-delà, les choses les plus tirées par l'écheveau, tout est bon qui surprend. Et encore, ceux-ci se tiennent à peu près convenablement. Mais parfois on s'esclaffe inexplicablement pour des trucs qui n'en valent vraiment pas la peine. Par exemple, voici une série minable :

 

Icône : C'est l'envers de ta cône !

Métropolitain : Le métro poli nous teint

Andouille : de balle en trou de balle

Circulation : circule dans une ville d’Israël.

 

Il faut que l'ambiance soit vraiment bonne pour que l'on puisse être amené à rire de ça !.

 

Les à-peu-près sont parfois si épouvantables que personne ne peut les saisir sans une laborieuse et comique explication. Mais cela n'a pas d'importance puisque celui qui les a commis a déjà souri intérieurement et, parfois même, extérieurement,

 

Le dérèglement des lettres est également très utilisé :

 

« Le Zinois n'aimait pas la Zine de Mao »

 

Là, il y a quelque chose de plus qui confine à une sorte de liberté de régresser. On se met dans la peau de celui qui ne peut encore prononcer correctement les phonèmes locaux. la preuve en est qu'un étranger qui s'essaie à la langue du pays a toujours un aspect enfantin. Cet infantilisme calculé repose du sérieux adulte. Il permet aussi de prendre une sorte de revanche. Car on a souffert avant de parvenir à parier « juste » quand on y est parvenu. Et on y a été fortement condamné sous peine de sanctions, moqueries, punitions... Aussi, cela nous procure un plaisir intense de faire des fautes de prononciation à volonté, on se trompe et, non seulement on ne s'en trouve pas sanctionné, mais on en est même gratifié. Quel progrès ! Avant, on ne pouvait pas, on n'était pas autorisé à... et on ne s'autorisait pas à... Maintenant, on peut !

 

A propos d'étrangers, on imite souvent - de loin - le langage des peuples qui n'ont pas nos phonèmes.

 

- Pourquoi êtes-vous en retard ?

- Pa que mi papa s'est pèdu dans la mède

- Où est le petit Didier ?

- Le bedit Titier, il est bardi jez lui

- Tommache, je foulais lui tire teux mots

 

Mais, on a facilement fait pire :

 

- Caca, pipi coucouil, voyou. Tola splach, chrisbar tin quane di chtroufouilli

- Y a pas que le Popo qu'à des Peltes.

 

Quel sentiment de liberté, n'importe quoi, vraiment n'importe quoi ! Quelle ivresse, quelle jouissance de pouvoir descendre si bas, tout au fond.

 

Mais on passe à d'autres dérèglements. Par exemple on parle breton en français :

 

- Si j'aurais su, je n'aurais pas été venu ici pour être malade.

- Je suis restée quinze jours couchée avec le docteur.

 

Ou bien, on mélange l'ordre des lettres comme le fait la Comtesse :

 

- Le train va tarpir. Attention au pédart.

 

On réinvente spontanément le verlan en inversant les syllabes

 

- Comme un vol de faugert hors du nièchar talna.

 

On le voit, tout est vraiment permis, c'est le délire total, c'est la folie.

 

Je conçois très bien que le lecteur puisse s'en agacer. Ça paraît tellement facile, gratuit, infantile. Et puis, personne n'a vraiment été formé à accepter ce genre de fantaisie. Heureusement, nous ne restons pas longtemps à ce niveau parce que c'est un dérèglement trop mécanique, trop superficiel. Et un délire profond est nettement plus intéressant. Mais il faut permettre aux choses de se construire et les laisser aller jusqu'à leur aboutissement. Les voies de l'expression profonde sont impénétrables. Qui aurait pu penser, par exemple, à ce qui va suivre.

 

Un jour, nous n'étions pas très en forme ; personne n'avait d'idées. L'un de nous a dit :

 

- Et si on essayait d'écrire les choses les plus stupides possible.

 

Alors, on est parti. Et, une fois de plus, on a constaté qu'il suffit de partir. Même de plusieurs degrés au-dessous de zéro. On débouche toujours sur quelque chose d'intéressant. Mais, pour partir bas, ça oui, on partait bas.

 

CHARADE

 

Mon premier est la femelle de ton

Mon second est un animal veuf du mâle de mon premier

Mon troisième est un cri d'animal

Mon quatrième est borné sans but

Mon tout est comme cette charade.

 

Premier = ta

Second = raton, veuf du ton = ra

Troisième = cot, cot = bis cotte.

Quatrième = borné = butté sans but = té.

Mon tout = tarabiscoté.

 

Le malheur, c'est qu'Alain était spécialiste de ce genre de charade. Il affectionnait celles du genre :

 

Premier = instrument d'éclairage

Second = instrument de cuisine

Tout = homme célèbre. (Lampe au néon, Pelle à tarte).

 

En voici une autre de sa veine

 

« Mon tout est le département d'un petit homme qui a perdu sa poule anglaise : Main-Hen = Ain».

 

La supériorité d'Alain était évidente. Elle nous a tous bloqués dans un premier temps. Bien fait ! Ça nous apprendra à autoriser les productions individuelles. Mais, par chance, nous avons pensé au correctif, c'est-à-dire au collectif. Chacun démarrait par un premier qu'il ne révélait pas. Le suivant inventait un second d'après ce qu'il avait cru comprendre du premier, etc. Quels rires lors de l'explication finale. Qui aurait pensé que les autres auraient pu aller aussi loin dans le non sense ?

 

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Évidemment, tout cela vole plutôt bas. Mais la fiente de l'esprit peut améliorer le terreau du jardin d'agrément. Et puis, on a besoin aussi de marcher très près de la vie ordinaire, à ras de terre ; ça prépare l'envoi. En fait, on se fatigue assez vite des charades. Il faut trop se tournicoter l'esprit. Cette masturbation intellectuelle se trouve à l'opposé de la décompression, du relâchement. Il faut simplement savoir qu'on peut aussi se détendre vis-à-vis de la logique. Et puis, ce n'est pas si stupide que cela : Freud n'a-t-il pas parlé du mot d'esprit et de ses rapports avec l'inconscient ? Et ce jeu sur les mots est peut-être un pattern de conduite spécifiquement français. A ce propos, j'avais été frappé par le récit suivant d'un rescapé des camps de la mort :

 

« Quelqu'un s'était évadé du camp. Il avait un nom un peu spécial, mettons : Maire. En attendant qu'il soit repris, les déportés avaient été condamnés à rester debout sur la place d'appel. Il faisait très froid. C'était une terrible punition. Les Russes étaient sombres, en sourde révolte. Les Anglais étaient distants, ailleurs. Mais le groupe des Français était secoué de rires. Ils faisaient des astuces : Il s'est bien dé-Maire-dé, il est parti en A-Maire-ique, il en avait Maire,... ».

 

Pour que de tels comportements résistent à des conditions aussi atroces, il faut vraiment que ce soit bien chevillé au corps. C'est peut-être une défense, un moyen de faire face aux circonstances par la dérision. Ça a vraiment de l'importance. Il ne faut pas mésestimer cet outil de survie. Aussi, on n'a pas à être indulgent, ni par devoir, ni par gentillesse. On a à liberté, égalité, fraternité d'accepter toute forme d'expressions à l'égal des autres. En sachant d'ailleurs que si on continue à aller de l'avant on n'en restera pas là. Mais aussi, qu'on pourra, librement, y revenir.

 

Voici quelques textes coffrets à l'accueil du lecteur

 

« Comment sabbat ? - Ça botte et toile à sommier ? - Savate rapiécée – Ah ! bon je suis content pour toi. »

 

« Qu'ouis-je ? Qu'entends-je ? Que fais-je ? Que fris-je ? Qu'enterre-je ? Qu'espère-je ? Qu'interrogè-je ? Que perceneige ? Qui bourre-je ? De quoi joue-je ? Chez qui cours-je ? Qui secours-je ? Sur qui discours-je ? ».

 

Tous les légumes seraient de la fête : les petits pois roublards - on a toujours besoin d'eau - les poireaux dégingandés avec une barbe de trois jours, les carottes timides et rougissantes, les tomates enceintes de trois mois, les céleris scélérats sur les bords, les choux-fleurs qui viennent de chez le coiffeur, les choux-frisés naturellement, les pamplemousses pimpantes et douces et le chaton à charmille qui se chatouille en saison sèche sous les chansons soyeuses des sirupeux séringas et les artichauts au coeur et les censettes à papa et les longues bananes si juteuses, si juteuses… »

 

Voici maintenant, une série de textes écrits dans la même soirée. Ils démontrent que si, au départ, il arrive qu'on se traîne à terre, il arrive aussi quelquefois que l'on se redresse.

 

Substitution de lettres, de mots

d'expression

 

1) La gym astique - L'abysse à cliquette - Les pendeurs de fumiers - Et patati et pétris pas ta tarte - Le porc salue l'escadre - Dix pur-sang de TVA.

 

2) Baiser à nouilles rabattues - La majuscule émascule le minus - Un mince sana incorpore l'anus - Une de pondue, dix de couvées - Tel père, tel déficit - C'est au pied du mur qu'on voit le caleçon - Comme on fait son guili on se touche - INRI, plus maintenant.

 

3 ) Une de perdue, une dixième qui n'a pas encore voulu de moi - Comme on fait son délit, on se fait enfermer sa jeunesse - Tel père, telle névrose poursuivie - C'est au pied du mur qu'il faut rassembler ses faibles forces pour s'évader - Mettre un enfant au coin... de ses rêves - Se glisser comme une ombre dans sa propre lumière - Pousser les mémères dans les hospices - INRI ra plus jamais.

 

Le sexe

 

C'est ce qui suit immédiatement le flirt avec le tabou de la folie ; dès que la parole s'est un peu libérée. Et ce n'est pas surprenant puisque c'est aussi ce qui a été très fortement réprimé dans l'enfance.

 

En fait, le sexe est apparu dès le début. Mais on ne s'en est pas aperçu parce qu'il s'est contenté de se manifester sous forme allusive ou symbolique... A défaut.

 

« Il y a longtemps que la sexualité cligne de l'oeil sous les jeux de mots, les fantaisies du regard, les résonances, les homophonies » (VANEIGEM, Le livre des Plaisirs).

 

Mais, chez nous, il se montre assez rapidement sous son vrai jour, en pleine lumière. Il suffit que quelqu'un fasse un premier pas pour qu'il y ait aussitôt surenchère. Et l'on arrive très vite à appeler une chatte une chatte.

 

Mais curieusement, on retourne très vite au voilement, car c'est beaucoup plus intéressant. C'est comme s'il fallait habiller le sexe de mots pour le rendre présentable et charmant.

 

«  Mère noire où plonge et replonge un sexe à mesure que la pompe s'amorce et se désamorce. Faire l'amour, c'est brancher le régulateur sur le tensiomètre. Et le gagnant doit faire péter l'appareil. Mais comme les appareils sont réglés pour ne pas péter, y a jamais de gagnant. Et les mecs se retrouvent comme des cons devant les nanas ; eux qui voulaient tellement les épater. Heureusement, qu'elles sont bonne pâte ! ».

 

Le plaisir du sexe, c'est aussi de tourner autour. Il y a beaucoup à prendre dans les allusions. C'est que l'on s'est nourri, très tôt, de fantasmes. Et on n'en finit pas d'essayer d'en épuiser les jouissances. Il y a beaucoup de degrés dans la sexualité et le premier degré c'est celui des mots. Au début, comme dans la vie quotidienne, la moindre possibilité d'interprétation délictueuse déchaîne des rires homériques. Et cela dure longtemps. Et puis, ça évolue comme dans l'histoire tournante suivante (8 auteurs).

 

« Je me promène entre les mailles de mon pull. C'est dur, dur, dur. C'est plein de couleurs et de fibres, de cheveux tricotés au hasard. J'arrive soudain à un changement brusque de couleurs. Je passe au marron. Un gros morceau de cuir, d'abord, puis du tissu plus fin, gris marron. Je sens de fortes odeurs de fauves, comme dans les ménageries. Ça sent la petite fille qui se néglige. Je m'aventure encore un peu et là, horreur ! J'ouvre les yeux, les narines, les doigts de pied, la bouche et je vois, je n'ose encore y croire, c'est là, devant moi monstrueux, visqueux, tout un tas de laine noire qui est tapie dans un coin. Pourtant je n'en ai pas. C'est quelque chose qui a pris la forme de la laine noire alors ? Je m'avance prudemment vers cette masse informe. Ce sont des poils de femme. Je m'avance, ça craquète, ça crispaille. Je rampe, je me faufile dans ce matelas de crin. C'est chaud. Jy resterai bien. Mais quelqu'un vient en chercher pour en faire du cordonnet à monocle. Cet intrus a une tête de sagouin mal embouché. Y veut prendre des poignées de la laine. Mais elle résiste. Et soudain, la main du sagouin disparaît. Elle disparaît dans un gant. Et dans cette forêt douce et tendre, elle pénètre profondément. Des soubresauts ponctuent sa pénétration. Elle revient en arrière, rentre à nouveau. La main et la laine se confondent alors. Les doigts s'entrelacent entre les mailles mouvantes et douces, cachées et prenantes. La main se perd, se perd. Où est-elle rendue ? Elle a perdu la boussole, la main. Elle est perdue. Les mailles du filet de laine se referment. La main affolée cherche désespérément une sortie. Elle voit une pancarte « braguette ». Elle s'y précipite, traverse des marécages chauds et doux. Ah ! quelle est loin la douce et ensorcelante mais dangereuse laine. Enfin voici le ciel l'air pur. Le voyage est terminé. Mais on le refera ! ».

 

S'il faut en croire Michel Foucault, le plaisir de la parole sexuelle, c'est le pouvoir que l'on prend sur l'autre quand on le pousse à parler de son activité sexuelle. Et on reçoit en même temps et en prime, une forte éclaboussure de ce plaisir. Inversement, celui qui est poussé à parler de son plaisir a ce pouvoir de se montrer, ou de scandaliser, ou de résister à l'interrogation qu'on lui adresse. Dans un groupe où l'on peut être à la fois parleur de plaisir et sollicitateur de parole, il peut s'installer un jeu dont on ne saurait se lasser, un jeu d'émois et des autres, un jeu subtil et inépuisable.

 

Les excretas

 

(Le caca, le pipi, la sueur, le sang, le vomi, etc.)

 

Là aussi, la répression a été telle dans l'enfance qu'on s'y vautre un long moment. Et cela déclenche évidemment des rires inextinguibles. Comme chez certains enfants de Claire Brétécher qui se tordent de rire sur le tapis au seul bruit de ce nom osé : pipi.

 

Il faut croire que, jusque-là, nous n'avons guère eu l'occasion d'utiliser les mots interdits puisqu'à notre âge, il nous faut encore nous maintenir aussi longuement à ce stade. En faisant resurgir les mots interdits, on se venge, on rattrape, on provoque, mais cette fois avec la certitude de vaincre, toutes les personnes qui nous ont fait rentrer ces mots dans la gorge au cours de notre enfance. Et on sait que la vengeance est un plat qui se mange froid. Comme celui-ci est très froid, le plaisir en est augmenté d'autant... Et si nous rions comme des enfants c'est parce que c'est l'enfant qui rit en nous ; celui qui fut condamné a être propre, même dans son langage. Le moment de la propreté, c'est l'aboutissement d'une lutte intense entre l'enfant et les parents. Et si ceux-ci ont gagné, ce n'est que provisoirement. Des revanches seront prises symboliquement ou, parfois même, réellement au niveau de la sexualité. Et, pour commencer, cela se passe au niveau des mots. Signalons à ce propos que l'humour des Japonais, ce peuple si réprimé dès l'enfance, a pour base essentielle la scatologie. On comprend que, nous aussi, nous puissions rire à cet endroit. Même si nous avons également d'autres sujets de rire.

 

Il n'est pas question de fournir beaucoup de textes sur ce sujet ; on en serait vite écoeuré. Il faut une certaine ambiance. Et puis ça ne se déguste pas seul, ça se partage.

 

En voici cependant un qui peut contribuer à horrifier, tout en ravissant. C'est d'ailleurs une provocation assez courante : on fait un pas de plus pour montrer qu'on sait aussi oser. Et celui qui lit a d'abord une sorte de haut-le-coeur poli, celui qu'on nous a appris à avoir, pour avoir l'air normal. Mais aussitôt après, déferle souvent le rire, dans un débordement irrésistible de toutes les défenses installées dans notre inconscient par les discours des parents.

 

« Un livre propre alla se promener sur le boulevard Rochechouart. Il n'était pas d'ailleurs si propre que cela. Il contenait un poil de brosse à dents resté coincé entre deux canules fessues à souhait. Il revint à sa chambre encore chaude où elle dormait et se coucha près d'elle. il dégueula et elle lui fit ramasser ses vomissures. Il se brossa les dents avec de la bave d'escargot. Et le sperme de sa nuit éclata en longues traînées jaunâtres qui dégoulinaient lentement sur la vitre que la chatte léchait. Une fillette qui passait par là en prit sa part et repartit en se léchant les doigts ».

 

Ces insanités sont bien humaines. Elles sont peut-être la manifestation d'une tendance à la régression vers l'animalité. On pourrait parler aussi de « l'intérieur et l'extérieur » et de beaucoup d'autres choses qui fleurent fort la psychanalyse.

 

Mais quittons ces territoires où nous folâtrons souvent en hennissant de rire et intéressons-nous maintenant au tabou de

 

La loi

 

Si écrire librement, c'est se libérer en premier lieu de tout ce que l'on a refoulé, il est évident qu'on va se saisir de toutes les occasions offertes pour s'attaquer à tout ce qu'il a fallu subir comme oppression ou répression dans sa vie.

 

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Il faut dire que, comme chez tous les enfants, nos pulsions étaient fortes. Et il a fallu que la famille et l'école emploient beaucoup d'énergie pour réussir à nous mettre au pli de la conduite normalisée. Et cette contrainte, cette limitation forcenée de nos désirs s'est marquée en creux dans notre sensibilité psychologique et parfois, dans notre chair. Et ça s'est accompagné souvent de regrets, de rages rentrées, de désirs de revanche, sinon de vengeance et de rancunes longuement mijotées. Aussi, il nous faut toujours essayer de cicatriser ces blessures profondes en les revivant soit au niveau de la parole symbolique - et encore mieux de la parole directe - soit au niveau du corps dans la sensualité et la sexualité.

 

La plupart du temps, ça prend des formes détournées : on s'attaque aux flics, aux juges, aux ministres, aux présidents. Mais, en réalité, on s'attaque au père, à la mère, au grand frère, à la soeur, aux instituteurs, aux professeurs, aux pions, aux chefs, aux directeurs, aux curés, aux bonnes soeurs, à tous les gardiens de l'ordre et de la loi, aux autorités, aux hiérarchies, aux dirigeants de tous acabits et même aux dirigeants de syndicats et de partis...

 

Et dans ce domaine encore, il en faut du temps avant que ne commencent à s'épuiser les plaisirs de la dérision, de la ridiculisation, de la plongée dans la boue, dans la merde, dans le feu, dans le sang, dans la mort !

 

Ceux qui sont familiers des créations vraiment libres des enfants retrouveront là des thèmes qui apparaissent très tôt dans l'enfance. Car, comme le dit Gérard Mendel, la transformation de homo-sapiens en homo capitalistus doit commencer très tôt, sinon la société courrait trop de risques. Mais, très vite également, les enfants entrent dans la résistance, au moins à divers niveaux symboliques.

 

La notion de loi recouvre d'ailleurs un champ très vaste, la religion y est englobée et les dieux eux-mêmes n'échappent pas au massacre. Chacun y reconnaîtra le sien... Il faut ajouter que nous sommes en Bretagne et que beaucoup d'étudiants ont bénéficié d'une formation catholique très poussée.

 

« Je sentais que l'abbé était fort et que le pouvoir religieux, c'est tout de même quelque chose. C'est simple, il suffit alors que je lui pique sa soutane. Le pouvoir déshabillé, il vaut plus grand chose. Et le pauvre abbé à poil, avec le peu de chaussettes qui lui restait, ne savait plus que faire de son goupillon, puisqu'il était à poil et qu'un individu à poil, en chaussettes avec un goupillon, il est difficile de croire que c'est un curé prêt à bénir la connerie idéologique. Amen ».

 

« L'eau tombait de leurs vêtements et de leurs pieds. Ils marchaient tous les trois en silence avec le poids du malheur sur leurs épaules de naïveté. Leur peau d'innocence ne comprenait pas et leurs mains de tendresse pendaient, inertes au bout de leurs bras d'êtres humains. Ils marchaient tous les trois, sur une plage sans fin. Un oiseau bleu voleta au-dessus de leur tête. Cela les fit sourire tristement. Une bande d'oiseaux se posa devant la Trinité et commença à rire d'un rire si communicatif que la Trinité, jusque là très sérieuse et très digne, commença à se rouler par terre. Et le père et le fils et le chien Esprit se toidirent de rire et les oiseaux aussi. Ils se donnaient de grandes claques sur les cuisses. Enfin, peu à peu, ils s'apaisèrent. Alors les trois acteurs altèrent pisser un coup puis ils bafrèrent une omelette avec un kilo de rouge ».

 

« Sainte-Thérèse ramassa les morceaux du révolver éclaté. Elle réussit à reconstituer un demi-révolver, se visa la tempe et réussit son demi-suicide en devenant un demi-fantôme. Son corps, comme partagé par le milieu, était d'un côté, pur rayonnement et, de l'autre, pure pourriture. Un coin de sa bouche souriait ; l'autre, dégoulinait de putréfaction. Alors, les noirs s'aperçurent qu'elle avait Lisieux bouché ! ».

 

Je pourrais citer une grande quantité de textes s'attaquant encore plus directement à l'autorité. Mais à quoi bon ? Dès la deuxième séance, il en fleurira de semblables. L'animateur initial risque d'ailleurs gros dans cette affaire, puisqu'il est, au début, l'autorité du groupe et, par conséquent, le support de toutes les agressions de dérision ou de destruction. - S'il est attaqué, c'est bien, c'est que ça fonctionne parfaitement. Réjouissons - nous mes frères !

 

La mort

 

Encore un tabou. Il ne faut pas en parier. Alors on la neutralise ; on la circonvient par des mots. Et on se sent si fort en groupe quand on a l'arme du rire !

 

Il s'ensuit d'épouvantables catastrophes des tortures recherchées et parfois comiques. Il y a aussi comme une défense de la culpabilité par l'emploi du nombre. Quand il y a tant de blessés, tant de morts par milliers et même par millions, ce n'est pas possible qu'on nous prenne au sérieux. Alors on peut y aller sans crainte. A ce point-là ce n'est pas pensable, ça ne peut être que pour plaisanter.

 

Mais, bientôt, le sadisme se mêle au cynisme. Et le rire s'augmente de ce que certains osent dire, de la transgression des règles du comportement civilisé. Et, alors, on peut en tuer des gens du passé, des gens du futur ; peut-être pour cacher les haines du présent. Cela permet de régler leur compte à tous les fantômes d'oppression qui nous habitent encore. Et quand on a pu faire quelques pas dans un atroce imaginaire, on en revient un peu soulagé d'avoir pu cracher ses fantasmes de destruction rentrés. Et l'on s'en retrouve beaucoup plus disponible pour assumer son rôle d'être humain ordinaire avec toutes ses tendresses.

 

Eh bien, moi je pensais que tout cela ne pouvait être que pour rire. En effet, les chances de ma vie ne m'avaient pas permis de nourrir des haines si extrêmes. Mais quelquefois certains étudiants parlent sérieusement du désir de la mort réelle de l'un de leurs parents. J'en reste tout éberlué. Mais je conçois à quel point la réalisation symbolique, camouflée, irréparable de leurs désirs de meurtre puisse leur être une détente efficace. Elle leur permet de mieux marcher dans la vie et d'en percevoir objectivement et utilement tous les éléments sans que leurs désirs profonds ne s'interposent trop et ne filtrent trop en noir - ou en rouge - la réalité.

 

Mais je viens de recevoir d'un ancien étudiant, maintenant professeur dans un L.E.P., un texte tournant de ses élèves de 15 ans.

 

« Dans ce château sinistre, mes nuits sont hantées par des bruits sourds sortant des murs, des bruits de chaîne affreux qui me tintent dans les oreilles. Des monstres atroces me regardent, m'épient, me font peur. J'ai l'impression que chaque mouvement que je fais est enregistré. Des araignées énormes parcourent les murs blancs. Une porte claque et un bruit sourd atteint mes oreilles. Soudain, un cri perçant: ha a a a a a !!

 

Des bruits d'os. Il apparaît. Ses yeux jaunes me regardent fixement. Un chat se glisse par la porte entrouverte, s'installe dans le chapeau et griffe la boîte cranienne, la déchiquette et attaque le couvercle qu'il avale d'un coup de dents. Ensuite, il lui crève les yeux et passe ses pattes de devant dans chacun des orifices, puis repart tranquillement vers une autre victime qui va être un assassin encore pire que le premier. Il l'attaque, le secoue, prend son couteau, taille sa chair en lamelles de 4 cm chacune, lui arrache l'oeil gauche, puis l'oeil droit et en tombe en syncope. Mais personne ne l'empêche, une fois réveillé, de continuer; il arrache les ongles, les oreilles, les cheveux et ensuite mes beaux poils frisés et longs dont je suis si fière. Malheureusement et heureusement pour moi car j'ai mal à la main à force d'écrire, cette histoire se termine ».

 

LE GROUPE

 

Donc, la deuxième étape, c'est le franchissement des cinq collines interdites. Cela prend un certain temps car il faut longuement revenir sur les antiques interdits avant de s'en libérer. C'est peut-être en cela que réside un certain aspect thérapeutique de notre pratique. En effet, on permet à du refoulé de remonter au jour, par petites quantités, dans l'ambiance acceptante d'un groupe de personnes également concernées et à égalité de pouvoirs.

 

Mais si thérapie il y a, cette thérapie n'est ni savante, ni chère : il suffit simplement de protéger de tout jugement les premiers essais d'expression. D'ailleurs, la thérapie ne commence-t-elle pas au premier mot « vrai » que l'on laisse sortir de soi ? Si on a du temps et de la régularité, des choses peuvent se passer imprévisibles et surtout, non-attendues, non-espérées. Et si quelque chose se produit parfois, en bénéfice secondaire, c'est précisément parce qu'on ne l'a pas cherché, parce qu'on ne s'est pas fixé de but. Nous n'avons jamais d'autre préoccupation que la séance d'aujourd'hui. Elle seule nous intéresse. A chaque jour suffit sa joie. On verra bien s'il y aura d'autres séances. Ce n'est nullement une obligation. On n'entre pas en cure ; on ne s'engage pas dans un processus. Et c'est peut-être cette absence si nouvelle de tension vers un but qui est à l'origine du plaisir de libération que l'on éprouve.

 

Mais il est évidemment d'autres éléments à prendre en considération et, en particulier, tout ce que le groupe peut apporter de positif. Je crois que l'on peut parler du groupe au singulier car, bien que les groupes puissent parfois différer beaucoup, on peut néanmoins percevoir une certaine constante des comportements et on peut donc généraliser.

 

Il n'est pas question d'examiner ici des phénomènes qui ont déjà été largement étudiés : aspect de sécurisation, de maternage même, lutte pour le pouvoir, etc. Nous nous contenterons seulement de nous pencher sur certains aspects propres à notre expérience.

 

Fonction poubelle

 

Certains jours, on essaie, en arrivant dans le groupe, de se débarrasser sur lui de tout ce qui nous gêne. Il faut dire que ce sont souvent les choses les plus récentes qui semblent le plus facilement encombrer l'esprit. Elles sont pourtant parfois insignifiantes. Mais on ne le sait pas. Elles sont trop proches dans le temps pour qu'on ait eu le loisir de les placer dans une perspective ; le dernier-né des arbrisseaux cache l'antique forêt à celui qui a le nez dessus. Quelquefois, on ne se sent pas en forme sans qu'on sache pourquoi. Ce qui est certain, c'est que « Non, vraiment, aujourd'hui, je ne me sens capable de rien. C'est foutu... je suis trop préoccupé... c'est même pas la peine... ».

 

Eh bien, à peine un premier petit tour d'écriture et le voile épais et lourd qui paraissait devoir tout cacher et tout gâcher se trouve miraculeusement levé. Et on se retrouve soudain, frais, disponible, présent ! Comment est-ce possible ? On raconte le dernier de ses incidents de vie : un mauvais rêve, un réveil tardif, un démarrage difficile... et ça y est, on est prêt à commencer ! mais pourquoi a-t-on ainsi besoin de parier alors que, manifestement, les autres se moquent bien de ce qui vous préoccupe ? Et, pourtant, si on est empêché de parler, c'est parfois le drame. Ecoutons ce qu'en dit Roger Gentis, le psychiatre bien connu :

 

« On va parler encore de la parole. On dira jamais assez ce que c'est barré dans le monde où on vit, y a des gens qui en crèvent, J'exagère rien, y a vraiment des gens qui se foutent en l'air, faute de pouvoir parler. Y en a aussi des masses qui en pâtissent toute leur vie, qui s'emmerdent toute leur vie, qui souffrent toute leur chienne de vie, qui mènent une vie imbécile et sans aucun intérêt parce qu'ils peuvent pas parler, parce qu'ils ont pas d'endroit pour parler et parce qu'ils veulent pas parler, parce qu'ils sont conditionnés à se taire » Guérir la vie, Maspéro.

 

Mais quelle est donc l'origine de cette souffrance de parole ? Personnellement, j'ai cherché longtemps une réponse à cette question. Mais un jour, en lisant « Anthropologie du Geste » de Marcel Jousse, j'ai senti que je tenais une bonne piste. En effet, il disait : « L'homme est le grand mimeur universel. Les choses jouent l'homme. Alors l'homme rejoue les choses ».

 

Moi j'ai traduit cela à mon niveau : « Les choses (les événements, les incidents, les aventures...) percutent l'homme intérieurement. Alors, s'il veut retrouver son équilibre, il a impérieusement besoin de les répercuter extérieurement ». Ou, si l'on préfère « Il nous faut nécessairement exprimer ce que la vie a imprimé en nous ».

 

Ce phénomène est vraiment curieux. A ce propos, voici un type de conversation assez courant :

 

- Tiens, bonjour, ça va ?

- Oui ça va. Ou plutôt non, ça ne va pas. Je ne sais pas ce que j'ai, je dors mal, je suis anxieux. Non ça ne tourne pas rond en ce moment.

- Ah ! oui. Eh bien, tu ne sais pas, mon fils vient de passer l'examen des P.T.T. il n'a pas mal marché, On espère qu'il va s'en tirer.

- Oui, ça commence à l'inquiéter sérieusement. il va falloir que j'aille consulter un toubib,

- Oui, eh bien, s'il réussit à son examen, ça va nous tirer une belle épine du pied. On commençait à se faire du mouron. Allez salut, content d'avoir bavardé avec toi.

- Moi aussi, allez salut. A bientôt.

 

Et ça se reproduit tous les matins. Mais une seule conversation de ce type ne saurait suffire puisqu'on recommence cent mètres plus loin avec une autre personne, puis une autre, puis une autre... Et, à chaque fois, c'est la poignée de mains que l'on donne qui permet d'indiquer à d'éventuels spectateurs qu'on a le droit de monologuer ainsi puisqu'on a la caution d'une oreille réceptrice dans un rayon de moins de deux mètres. Car il faut être prudent, même si la pression de parole est forte, il faut se garder de donner l'impression que l'on parle seul, on se ferait ramasser par les services de santé.

 

Mais dans un groupe d'écriture, il est plus facile de se débarrasser de la dernière chose qui vient de nous arriver. En effet, on touche une dizaine de personnes d'un seul coup. C'est beaucoup plus économique. C'est comme si on déchargeait de ses épaules, en une seule fois, le fardeau que l'on demandait à partager. Et la parole-arbrisseau se dissout alors instantanément. Le groupe y a d'ailleurs intérêt car il sait bien que tant que ces choses insignifiantes mais pesantes n'auront pas été jetées dans la poubelle d'un premier tour, il ne pourra se sentir suffisamment à l'aise pour développer ses potentialités profondes du moment.

 

Fonction palier

 

Il n'est pas rare de voir des personnes entrer en panique dès qu'elles se trouvent en présence de plus de deux ou trois interlocuteurs. Et il leur faut un très long apprivoisement de leurs peurs avant d'être à l'aise dans des assemblées plus nombreuses. Mais si elles ont un jour la chance d'appartenir à un groupe d'écriture, elles atteignent beaucoup plus rapidement le palier de la sécurité. En effet, lorsqu'on crée ensemble, dans la joie, lorsqu'on peut se frotter aux autres sans éprouver aucune blessure, alors on peut commencer à croire qu'il pourrait être intéressant de s'ouvrir à une plus grande communication. L'aspect libérateur du groupe est incontestable. Parfois, il a son unité. Et il évolue comme une personne : l'une des parties de chacun s'accordant à la même partie des autres. Et c'est comme une résonance amplificatrice. Parfois, au contraire, il est traversé de contradictions. Et c'est tout bénéfice parce que « les contradictions sont le moteur du développement ». Mais c'est surtout sur l'audace que s'applique l'amplification. Il suffit d'un pas de plus de l'un des participants pour que le groupe rentre en résonance surenchérissante. Et cela provoque le déchirement du filet des contraintes.

 

Mais je crois que l'élément fondamental c'est l'absence de culpabilisation : personne ne peut se sentir coupable puisque personne ne peut être tenu pour responsable de la création collective. Puisque personne n'est repérable. Et c'est vrai aussi dans l'autre sens si quelqu'un se hasarde sur le plan de la tendresse ou de la confidence, cela peut gagner l'ensemble du groupe et créer un climat de confiance inespéré. Et, là encore, personne ne pourra être moqué sur son désir «  impudique » de tendresse puisque le seul responsable, c'est le groupe tout entier. Cet évitement de la culpabilisation est étonnant, c'est si rare de pouvoir faire quelque chose qui ne puisse vous être imputé à défaut ou à crime.

 

Mais il est un autre point aussi surprenant et qui le rejoint d'ailleurs un peu : l'acceptation des personnes. J'ai personnellement longtemps cherché à en savoir les raisons. Je crois avoir enfin compris : les jugements ne peuvent être que positifs.

 

En effet, il y a dans le groupe une grande diversité de personnalités, une infinité de références personnelles, une grande variété de perceptions. Et ce n'est pas étonnant qu'à un moment ou un autre, quelqu'un puisse se reconnaître dans ce que l'un ou l'autre a écrit. Et qu'il puisse y réagir positivement. Songeons par exemple, que dans un groupe de quinze personnes, le vers tournant fait écrire quinze lignes à chacun. Et comme il y a quatorze écoutes différentes, c'est bien le diable si l'une de ces lignes ne trouve pas un écho. Et dans la séance initiale, on écrit une soixantaine de lignes. Il est totalement impensable qu'au moins une de ces productions ne soit accueillie favorablement. Et on se rassure si facilement du moindre indice d'acceptation de soi.

 

Relativité positive

 

Le plus curieux, c'est qu'il n'est pas besoin d'avoir la moindre parcelle de talent. Car on peut bénéficier de circonstances extérieures au contenu de son message. Les phrases ne sont pas individuelles ; elles vivent dans le groupe ; elles y deviennent autres. Par exemple, si dans un chapelet d'injures les mots « Pauvre mignon » apparaissent soudain, ils déclenchent aussitôt, par contraste avec l'environnement ordurier, un rire imprévisible qui naît de l'inattendu manquement à la règle donnée.

 

Comme les couleurs qui ne prennent valeur que par rapport aux autres, les mots ne prennent valeur qu'en fonction de leur voisinage. Et l'auteur n'en est pas maître. Il jette ses paroles dans le creuset ; mais la chimie qui y travaille ne dépend pas de lui. Donc, il n'a aucun mérite. Mais il a une telle soif de perceptions positives de sa personne qu'il ne réfléchit pas plus avant. Et il récupère à son profit les mérites imputables au seul hasard des rapprochements.

 

Je me souviens que dans un groupe familal, une personne de 76 ans n'avait pas très bien compris la consigne. Elle croyait dans la phrase tournante, qu'il fallait continuellement ajouter une série de trois noms. Mais, quand au cours de la lecture, les trios de noms revenaient avec une régularité implacable : table, banc-chaise ou bien plancher, plafond, meuble, cela déclenchait une hilarité irrépressible qui naissait du contraste entre l'imperturbable énonciation de l'une et la fantaisie échevelée des autres.

 

Et cette personne en était bénéficiaire : elle avait eu le double mérite, même à son corps défendant, de susciter le rire et d'inventer une technique nouvelle. Et celui qui est à l'origine d'un bon rire est toujours bien accueilli. Mais de tout cela, évidemment il ne songe à retenir que l'aspect valorisant.

 

Valorisation

 

Donc, on le voit, d'une façon ou d'une autre, on a 100 % de chance d'être gratifié sur sa production. Et ça c'est capital. Car il ne faut pas se faire plus pur qu'on est, surtout au début. On traîne depuis si longtemps une inquiétude de ce que l'on est, de ce que l'on vaut. Parce que très tôt dans la vie capitaliste courante, on a été conditionné à s'interroger sur sa valeur. Au début de cette nouvelle aventure, on ne sait pas encore qu'on n'est pas ici dans une vie courante. Aussi, on a souci du jugement qui sera porté sur ses productions. On guette intensément. Sans même le percevoir consciemment, on reste très sensible aux réactions. Et comme elles sont régulièrement favorables, on progresse peu à peu dans l'opinion que l'on a de soi-même puisque les autres ne retiennent jamais de votre participation que ce qui est au-dessus de la ligne de zéro.

 

Mais il faut signaler que l'inverse est également vrai : il y a trop de dilution de la prose dans le groupe pour qu'une vedette puisse se glorifier de son talent Certes, elle reçoit des appréciations favorables sur sa production. Mais elle n'est pas la seule : tout le monde en reçoit également. Ainsi personne ne peut se glorifier d'être unique ou au-dessus. Et cela permet aux fragiles, aux pessimistes de soi, de se trouver élevés au-dessus de leur propre opinion. Et de ne pas en être descendus par l'épanouissement d'une quelconque étoile dans le ciel proche.

 

Comment dans ces conditions, le desserrement ne se produirait-il pas ? Comment des hardiesses n'en viendraient-elles pas à se manifester ? Alors, celui qui n'y croyait pas et qui cherchait amèrement une énième confirmation de sa nullité universellement constatée s'aperçoit, peu à peu, qu'on pourrait lui reconnaître des talents tels qu'un humour inconnu, une facilité d'images, une capacité de détournement, une parole riche de composantes, un timbre insolite de textes... Écoutons Huguette qui est devenue si forte depuis :

 

« C'est vrai que je me sens un peu mieux dans ma peau. Mais ce n'est pas encore ça. L'effort d'être moi-même est constant. Comme je voudrais, comme j'aimerais dire ce que je pense réellement. Mais l'écoute n'est pas encore stimulante. On s'en fout de l'autre. Que vienne le jour où nous parlerons, où nous nous écouterons sans gêne, avec sincérité. L'expression m'aide à y voir plus clair dans la mesure où on me lit, où on répond à ce que j'écris. Mais ça reste encore tellement peu. Ça ne fait rien, je me sens tout de même mieux avec vous. Cette envie de faire peau neuve, je la ressens tout comme on parle du printemps. Elle bourgeonne. Mais qu'il est difficile de lui faire dépasser ce stade. Elle s'éveille seulement en chacun de nous ».

 

Un erreur riche

 

Revenons maintenant à cette revalorisation de l'individu dans le groupe et/ou par le groupe. Mais, attention, cela ne peut se faire sans vigilance comme en témoigne ce qui s'est passé un certain soir dans une structure d'éducation populaire de Rennes.

 

Notre section de création écrite y avait connu un très rapide développement. Elle avait comporté jusqu'à trente personnes. Et parmi elles, de nombreux poètes confirmés et édités. Mais, assez rapidement, le nombre de participants était retombé au niveau de la dizaine. Que s'était-il passé ? Eh bien, c'est très simple : tout au long de ces séances, l'animateur était resté ferme sur ses positions : il avait veillé par-dessus tout à ce que les « non-poètes » ne puissent se sentir infériorisés et mis à l'écart. Aussi, les poètes-poètes avaient été déçus. Ils n'avaient pas retrouvé ce qu'ils recherchaient habituellement. Et ils s'étaient retirés. Mais cela avait permis à deux personnes faibles de continuer leur chemin difficile et de s'en sortir par l'écriture et la parole.

 

Mais revenons à cette soirée marquante. Je ne sais pas comment cela se fit, mais je commis, en tant qu'animateur principal, trois erreurs successives : les techniques proposées ou retenues par moi parmi les propositions du groupe, débouchèrent toutes sur des productions individuelles. Une fois passe encore, mais trois fois !!! Fallait-il être assez inconscient pour ne pas prévoir ce qui allait se passer : une personne quitta la salle, puis une seconde... Et pourtant, beaucoup disaient : « Ah ! ce soir, c'était fameux, c'était vraiment intéressant » . Et ils avaient de bonnes raisons de se réjouir de la valeur de leurs productions. Mais d'autres disaient : « Ce soir, c'était moche, c'était décevant, décourageant ». C'est vra