Documents de lEDUCATEUR 172-173-174 Supplément au n°10 du 15 mars 1983 AH ! VOUS ECRIVEZ ENSEMBLE ! Prat ique dune écriture collective Théor |
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Paul
LE BOHEC et
Béatrice et Michèle et Daniel et Alain et Martine, Martine, Martine et David et Alain et
Janig et Marie-Jo, Mylène et Michel, Renée, Patrice, Patrick, Annick, Annie et Michel,
MicheIine, Denis, Yvette, Marcelle, Thérèse, Maurice, Danièle, Maryvonne, Georges,
Chantal et Claude et X et Z et Y et lui et sa sur et elle et eux et elles ; Agnès,
Guy et Guy, Gérard et Eugène, Yves, Claire, Françoise, Rosine, Jeannette, Yann,
Paulette, Denise et Raymonde et tous les autres : Pascale et Pascal, Catherine et ses
copines et Ghislaine et Pierrette et Paulette et Paula et Tyra et Armelle et Sétéra... La meilleure façon de lire ceci, c'est le stylo à la main. Et en
groupe. Autrement, on n'en retirera que peu de bénéfices. Certains n'en liront que les
premières pages. Et cela leur suffira car ils auront trouvé, dès le début, le petit
rien qui leur manquait pour aller plus avant. D'autres le liront en entier puis le
jetteront au panier car ils auront compris que, l'essentiel, c'est de se mettre en marche.
D'autres enfin pourront y revenir s'il leur arrivait de se trouver en panne. On pourrait
peut-être, également, y réchauffer sa colère et son désir d'agir... Cet ouvrage est
fait pour toutes ces approches différentes et pour d'autres, encore à inventer. Il est
au service du déblocage de la parole et chacun est libre de s'en servir à son gré. Il
rêve surtout de devenir inutile... Illustrations
: « Désécritures » de Renée LE HERISSÉ sauf ci-contre : Paul Le Bohec et p.
34 : Jérôme. |
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TABLE DES MATIÈRES I. Introduction |
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J'ai eu
très tôt mon bâton de maréchal puisque, nommé instituteur-adjoint à vingt ans, je
n'ai jamais voulu dépasser ce grade qui m'a toujours parfaitement convenu. Mais si le
profil de ma carrière est resté rigoureusement horizontal, ma vie professionnelle n'en a
pas moins été très agitée. En effet, mon indifférence à la progression hiérarchique
m'a donné toute liberté de poursuivre des recherches. Et, il n'y a pas longtemps encore,
quand on se situait pour cela dans les perspectives de la Pédagogie Freinet, ça ne
manquait pas de produire des remous.
Mais
j'assumais assez tranquillement les divers aléas de mon existence pédagogique, sans
jamais penser à la possibilité d'un avenir différent quand, un certain jour d'août, je
reçus la proposition d'un poste dans un I.U.T. - Carrières Sociales. Ma surprise fut
totale : comment avait-on pu me dénicher dans ma petite école de campagne ?
C'était
vraiment une aventure folle à courir. Mais j'étais suffisamment fou pour accepter de la
tenter. Et c'est sans trop d'hésitation que je répondis positivement à la demande qui
m'était faite.
Dans toute
autre structure de ce type, j'aurais échoué lamentablement : mes forces trop
misérables ne m'auraient pas permis d'assumer cette brusque mutation. Mais, là, ce
n'était pas comme ailleurs. En effet, il s'agissait d'un établissement animé par une
équipe d'enseignants qui s'étaient cooptés dans la foulée de mai 68. Ils étaient
enchantés de toutes les possibilités d'expérimentation pédagogique que semblait leur
offrir cette nouvelle institution. La formation d'animateurs socio-culturels (M.J.C. -
Centres Sociaux - Foyers de Jeunes travailleurs... ) était presque entièrement à
débroussailler : le champ se trouvait donc largement ouvert.
Cependant,
il fallait vraiment être inconscient pour s'embarquer sur ce bateau et accepter de croire
qu'on pouvait s'intégrer à cette équipe et à sa façon de travailler. Heureusement, je
n'ai jamais manqué d'inconscience. Et de plus, je possédais, sans le savoir, un atout
original qui allait faciliter un peu mon adaptation. En effet, dans cette structure de
formation, il ne s'agissait pas de préserver, à tout prix, la sécurité des enseignants
en leur permettant de se placer, en toute liberté, sur les terres de leur savoir pour
qu'ils puissent impunément y perpétrer leur pouvoir. Non, le mot d'ordre :
« Les étudiants d'abord ! » Et lorsqu'ils avaient décidé de se choisir
tel sujet de réflexion, tel secteur de recherche, tel terrain d'approfondissement, on
n'avait pas à les manipuler pour les contraindre à déménager leur objectif sur le
terrain de sécurité ou de domination de tel ou tel enseignant Combien cette idée est
encore neuve ! Et pas qu'en Europe ! Ni dans les centres de formation de tout
poil (E.N. - C.A.E.I. - E.S. - E.P.S. ... enfin ! tous).
Mon atout,
c'était précisément d'être neuf et disponible. Jusque-là, je m'étais contenté de me
bricoler quelques petites réponses provisoires aux questions innombrables que soulève la
polyvalence obligée d'un enseignement du primaire. Et, de ce fait, surtout à ce niveau,
je n'avais aucune possibilité d'utiliser un savoir quelconque comme outil de
sécurisation personnelle. Pendant trente années, j'avais travaillé uniquement avec des
enfants de six à neuf ans. Que pouvais-je donc apporter à des étudiants de dix-huit à
trente-cinq ans ?
Heureusement
pour moi, certains de mes collègues se soucièrent de mon adaptation. L'équipe
enseignante était composée d'un docteur ès Lettres, d'un
philosophe-poète-psychologue-politique-musicien... d'un responsable national des M.J.C.,
d'un ancien responsable national de Peuple et Culture et d'un spécialiste de l'animation,
de l'audiovisuel et du théâtre.
A eux cinq,
ils « couvraient » un vaste domaine qui allait de la psychanalyse à
l'économie politique en passant par la psychosociologie, la peinture, le théâtre,
l'administration, les lettres, etc. Et je me demandais bien en quoi je pouvais leur être
utile puisque leur voiture disposait déjà de cinq excellentes roues.
Pour
m'occuper un peu, je participai à quelques groupes d'études, moins comme enseignant que
comme membre à égalité du groupe. Il faut dire que je me posais souvent des questions
parallèles à celles des étudiants. Comme je n'avais jamais pu effectuer qu'un petit pas
dans tous les domaines, je me trouvais partout et toujours en merveilleuse situation de
progresser. Et de cette façon, dans ma nouvelle position, je pouvais continuer à
mordiller dans tous les gâteaux du Savoir. Cependant, mon activité de militant
pédagogique m'avait tout de même apporté une certaine expérience de la recherche en
groupe ; et je n'étais pas totalement inutile.
Mais mes
coéquipiers n'oubliaient pas de m'aider. D'une curieuse façon. Souvent, au cours de la
réunion hebdomadaire de concertation où nous faisions le point des projets de travail
des étudiants, il s'en trouvait un pour lequel, vraiment, personne ne semblait pouvoir se
rendre disponible. A chaque fois, je me tenais soigneusement coi dans mon coin en
souhaitant ardemment que des épaules plus solides que les miennes acceptent de s'en
charger. Mais non, c'était clair, il ne restait vraiment plus que moi. Je m'esclaffais
régulièrement :
- Mais vous n'y pensez pas : je n'y connais absolument rien.
- Eh bien,
c'est précisément pour cela qu'il faut que ce soit toi qui le prennes en charge !
Que
répondre à ces types qui mettaient en pratique leurs principes et qui se plaçaient de
préférence, sur le terrain de l'insécurité. Il fallait bien que je me mobilise...
Mais,
secrètement, celui qui faisait fonction de directeur des études et qui était l'âme
centrale de l'expérience, avait des idées très précises sur le rôle que je pouvais
jouer. Il voulait que je sois le cheval de Troie de ses idées dans l'équipe et que
j'impulse la créativité des étudiants. Je mis longtemps à m'en apercevoir car c'était
un stratège d'une habileté extrême. Et moi, j'étais extrêmement naïf et entièrement
manipulable : je n'ai jamais été qu'un pantin à peu de ficelles et il suffit d'en
tirer une pour que je me mette aussitôt totalement en mouvement.
Si j'avais
été informé de ses intentions, jamais je ne serais venu à l'I.U.T. sur un tel contrat.
mon expérience en « animation-école » n'impliquait pas automatiquement une
compétence à un niveau plus élevé. Et, de plus, je me serais senti très prétentieux
de vouloir me substituer aux autres enseignants qui avaient, eux, une double expérience
de la création et du travail avec des adultes.
Mais ce
camarade se garda bien de me faire part de ses projets. Il m'avait amené dans cette
structure d'animation et il n'avait plus qu'à attendre tranquillement que la réaction
s'enclenche. il savait que la dynamique d'une équipe se nourrit essentiellement de ses
contradictions. Et, en misant sur moi, il avait joué sur du velours car j'étais
fondamentalement, viscéralement contre.
Cela, je le
perçus dès la première réunion de concertation. Un des enseignants s'était
exclamé :
- Quel
boulot ! Et mon éditeur qui me presse d'achever ma série de poèmes
J'avais
généreusement rigolé de sa blague. mais il ne blaguait pas : il avait réellement
un éditeur ! Ainsi, c'était chez ce genre de mecs que j'étais tombé. Ils
appartenaient à la caste intellectuelle, à la confrérie, comme disait Freinet. Et
pourtant, ils étaient tous d'origine populaire !
Un certain
temps, ma colère resta intérieure. Mais très vite, au cours d'une plénière, elle se
donna libre cours. Et ce fut le premier affrontement entre ce poète et moi. Cependant, je
ne pouvais me contenter de contestations verbales. Il me fallait agir car je ne pouvais
accepter passivement cet accaparement de tout le domaine de l'expression par quelques-uns.
Comme Roger Gentis, et bien avant de l'avoir lu, j'étais persuadé que :
« Des
philosophes professionnels ? Des artistes professionnels ? Qu'est-ce que c'est
cette connerie ? Comme si chacun ne pouvait être son propre artiste, son propre
philosophe. Je réclame le droit pour le dernier des peigne-culs de chanter le monde à sa
façon » (Guérir La Vie - Maspéro)
Je connaissais bien la souffrance de parole. Et j'étais
persuadé que c'était ceux qui avaient été le plus percutés par la vie qui avaient le
moins de possibilités de se faire entendre. Pourquoi ? Parce qu'une maffia de
dominants s'était ingéniée, par tactiques et subterfuges divers, à instaurer à leur
profit un monopole d'expression. Et je me trouvais soudain en face de quelques-uns de ces
affidés.
Ma colère
ne me paraissait pas du tout caractérielle ; au contraire même, il me semblait bien
qu'elle reposait sur une solide réalité. Mais, en ce temps-là surtout, je n'étais pas
de nature à me contenter de bouillir intérieurement : il me fallait nécessairement
passer à l'acte. Car j'ai toujours considéré qu'une colère qui ne se solidifie pas
dans le moule en sable dur d'une action est une sorte de luxe gratuit et inutile.
Oui mais
agir, c'est facile à dire. Mais quelle action entreprendre ? Qu'est-ce que je
pouvais tenter ? Comment fallait-il que je m'y prenne ? Evidemment je n'avais
nul secours à attendre de personne. J'étais même dans l'obligation de tout inventer
puisque je ne pouvais mappuyer sur rien que je connusse déjà. Face à cette
coterie d'intellectuels - qui avaient tout de même l'élégance d'introduire des loups
hirsutes dans leur bergerie peignée - je me trouvais totalement désarmé. Ce n'était
pas la peur qui me retenait car ma colère m'aidait à faire fi de mes petites
susceptibilités et même de mes grosses inquiétudes, c'était mon dénuement extrême
d'expérience.
Alors, dans
la grande incertitude où je me trouvais, je me résolus à tenter plusieurs choses.
J'écrivis d'abord, à tout hasard, une série d'espèces de poèmes de tous genres. Et je
les affichai sur le plus grand panneau qui fût et qui se trouvait « évidemment par
pur hasard » à la porte du poète que je contestais.
Pour un
non-poète, ces textes étaient des plus rassurants : il n'y avait pas de quoi tomber
roide d'admiration. Ils ne planaient pas ; ils marchaient en sabots dans la boue. Ils
visaient surtout à sécuriser, à introduire au désir d'écrire, à susciter la pensée
suivante : « Eh bien, si ce mec ose afficher des trucs pareils alors, pas de
doute, moi je peux y aller aussi de mes petites créations ! »
Voici trois
exemples :
« Ce
n'est pas difficile d'écrire
Il faut
laisser aller sa main
au
départ, il n'est pas besoin
D'avoir
même quelque chose à dire.
« Quand
les Bretonnes se choisissent une peau pour leur visage, elles prennent toujours la taille
en-dessous. Et les fronts lisses se bombent ; et les pommettes saillent ; et les bouches
petites se ferment. »
« Le
doux, le discret, le secret, l'indicible
A basse
et intelligible petite voix
Voilà
ce que je voudrais que vos doigts
Transmutent
en beaucoup d'audible ».
Mais il n'y
eut aucune réaction ; pas même de moquerie. Non, l'indifférence la plus absolue.
Cela ne faisait pas mon affaire. Alors, j'imaginai de recopier des poèmes d'auteurs
modernes. Mais ce n'était pas encore cela. Puis, j'essayai d'entraîner certains
étudiants dans cette aventure. J'avais repéré ceux qui avaient réagi positivement à
mon agression plénière. Et je réussis à les persuader d'afficher anonymement certains
de leurs poèmes anciens à côté des miens. Peine perdue : la pompe refusait
obstinément de s'amorcer. Aucun poème nouveau ne venait s'ajouter aux nôtres.
Il y eut
cependant une réaction. Un jour, en consultant notre panneau, nous découvrîmes une
plaquette de vers avec la mention suivante : « La poésie, ça s'édite et
ça se vend. S'adresser à la porte 165. »
Cela ne
manqua pas d'ajouter quelques brindilles supplémentaires au feu de ma colère. Mais rien
ne se nouait pour autant : mes poèmes-à-terminer restaient en attente, mes
commencements d'acrostiches séchaient sur pied, mes vers-à-trous ne se remplissaient
pas.
Alors, je
décidai de tenter un grand coup : moi, le nouveau, l'effarouchable, la sixième roue
du carrosse, j'annonçai en plénière devant une cinquantaine d'adultes intimidants,
l'ouverture d'un atelier pour non-poètes, à tel jour, telle heure, tel endroit.
Au jour
prévu, dans une salle un peu retirée, j'attendais sans illusion le résultat de ma
dernière proposition. Evidemment, personne à l'heure dite ! Une fois de plus,
c'était râpé. Il allait encore falloir que j'invente autre chose. Malheureusement, mon
imagination commençait à être au bout de son rouleau.
Mais,
soudain, un pas se fit entendre à l'entrée du couloir. Encore quelqu'un qui s'était
perdu ! Mais non, c'était bien pour moi. Un garçon se glissa dans la salle. Et nous
restâmes là un moment, tous les deux, gênés par notre silence. Mais presque aussitôt,
un couple arriva. Puis des isolés. Si bien qu'assez rapidement, on se trouva à dix
autour d'une grande table. C'était plus qu'il n'en fallait pour commencer. Cependant, je
continuais à me taire. Je n'y comprenais rien : j'étais comme paralysé. Mais
qu'est-ce que j'attendais donc pour démarrer puisque l'initiative devait venir de
moi ? C'est sans doute que je n'arrivais pas à y croire suffisamment. Ils étaient
pourtant là, présents, vivants, sous mes yeux. Mais ce n'était pas possible ! Il y
avait quelque chose de faussé dans le système. Il était évident que seule une
curiosité malsaine pouvait être à l'origine de leur démarche. Oui, ils étaient
simplement curieux de voir de plus près ce mec, cet opposant aux installés. Et, en
outre, ils devaient avoir le secret espoir de le « voir se casser la gueule en
beauté. »
Oui mais,
si je me trompais ? S'ils ruisselaient intérieurement de bonne volonté et d'attente
vraie ? Alors j'étais dans de beaux draps car tous mes ruisseaux de réponse
étaient à sec. Je ne savais absolument pas par quel bout prendre la chose. Après tant
d'échecs, je n'avais pas dû croire à la possibilité d'un succès de cette dernière
tentative. Une fois de plus, plein d'insouciance infantile, j'avais dû me dire :
« On verra bien sur place ». Et j'étais sur place ; et je ne voyais
rien. Je me trouvais au pied du mur, le cerveau vide, démuni.
Heureusement,
alors que mon esprit en panique commençait à chercher fébrilement une issue dans le
labyrinthe obscur de mon cerveau une lueur apparut soudainement. Et l'on put enfin
démarrer. Je venais en effet de me souvenir, juste à temps, d'une expérience que
j'avais tentée en mai 68 avec une équipe sécurisante de camarades très fortement unis
par des liens politiques, syndicaux, sportifs et pédagogiques, dans cette atmosphère
d'explosion de tous les possibles.
Aussi, dans
l'indigence extrême de toute solution où je me trouvais, je me précipitai sur mon idée
de mai. Elle était d'ailleurs d'une très grande simplicité : puisqu'il fallait, à tout
prix, empêcher les gens de retomber dans l'antique ornière de la peur des jugements, il
était indispensable d'éviter les productions individuelles. Tout devait rester collectif
pour que personne ne puisse se sentir repérable, donc responsable et donc, naturellement,
coupable.
Je proposai :
« On
prend une feuille et on y écrit un mot, n'importe lequel, le premier qui nous passe par
la tête. Et on donne la feuillle au voisin de droite, qui écrit à son tour un mot et
qui passe au voisin de droite, etc. On s'arrêtera quand les feuilles auront fait un
tour... ».
Et chose
curieuse, cela marcha. Le rapprochement inattendu de certains mots éveilla même quelques
légers sourires. C'était gagné. Personne n'avait été traumatisé par cette première
expérience. Et un soupçon de gaieté avait même flotté. Sans perdre une seconde, je
proposai :
- Si vous
voulez, on va essayer de recommencer. mais avec plusieurs mots cette fois-ci.
Ils voulurent bien. Et ce fut le départ définitif.
J'ai tenu à évoquer l'atmosphère d'incertitude du début de cette aventure d'écriture pour souligner la difficulté de la levée de la parole et comment il a fallu un certain concours de circonstances et un hasard heureux pour qu'on découvre une porte de sortie.
Si le lecteur était animé d'un souci identique de déblocage de
la parole des autres et de la sienne propre -
il pourrait s'intéresser aux tactiques et aux techniques que les étudiants de
l'I.U.T.Carrières Sociales de Rennes et moi, nous avons mises au point au fil des
années. Mais il faut qu'il sache également qu'on peut prendre avec bonheur d'autres
chemins que les nôtres. Cependant il se peut - mais comment le savoir vraiment ? -
que nos pratiques aient une valeur générale. Personnellement, j'ai pu tester la
valabilité au cours de 800 séances de trois heures que j'ai animées dans les milieux
les plus divers. En outre, beaucoup d'animateurs et d'enseignants ont pu vérifier sur le
terrain, la justesse de certaines de nos solutions. Ce texte est également pour eux. Il
pourrait leur donner le désir de reprendre le bâton de pèlerin de la parole libre. Car
il n'est pas possible de s'arrêter à un seul type d'expérience : l'oppression de
la parole est si généralisée qu'il faudrait que nous soyions une multitude à nous
mettre en marche pour en soulever la chappe... Et pour transformer cette affreuse
réalité de l'incommunication qui fait tant souffrir les êtres. Ce document n'est pas un
condensé de tout ce qu'il faut savoir mais une provocation à poursuivre l'aventure et à
en multiplier les effets de façon buissonnante. Il ne cherche pas à faire de
littérature mais à en généraliser l'expérience. Il se veut pratique ou, plutôt,
prat... théor..., prat... théor... ique.
(La séance initiatique ?)
L'une de
nos principales découvertes, c'est que l'on avait presque tout découvert le premier
jour. Et maintenant encore, plus de huit années après, nos « séances
initiales » débutent par les mêmes formules.
Pour armer
immédiatement le lecteur et lui permettre de passer rapidement à la pratique, je vais
décrire en détail le déroulement de « notre »» première séance car elle
pourrait être une excellente introduction à une aventure passionnante. Mais même si son
destin était de rester unique, elle forme un tout suffisamment complet pour apaiser
déjà certaines faims, à défaut d'en susciter d'autres...
Donc, on a
déjà très bien saisi que le danger des dangers pour les participants, c'est qu'un
enième échec ne les bloque définitivement et ne les fasse se retirer pour toujours des
terres de l'écrit. Alors, le problème est très simple : comment se créer le plus
de chances de réussir la première séance, quelles que soient les circonstances, la
personnalité des participants, le style de l'animateur, etc. ?
Evidemment,
il ne saurait y avoir de réponse infaillible. Cependant, en y réfléchissant longuement
avec les étudiants et à partir de nos propres expériences, on peut déjà fournir
quelques éléments intéressants.
On pourrait
commencer par dire qu'un nombre de dix à quinze personnes est optimal ; que la
pièce doit être petite, à l'écart, pas trop éclairée ; que les participants
doivent être assis assez près les uns des autres pour faciliter la création d'une
atmosphère de groupe. Mais, en réalité, il y a trop d'impondérables pour que l'on
puisse décréter que tel ou tel élément est indispensable. A vrai dire, on n'en sait
trop rien. C'est d'ailleurs accessoire ; l'essentiel n'étant pas là. En fait, il
n'y a qu'une précaution à prendre : que personne ne puisse jamais se sentir en
situation d'être jugé sur sa production. Il faut donc éviter toute création
individuelle repérable et donc critiquable. C'est pour cette raison que nous restons,
autant qu'il est nécessaire, au niveau collectif. Et souvent même, nous nous y enfermons
définitivement car, la plupart du temps, on ne songe plus à s'en écarter quand on
en a vraiment découvert les plaisirs.
Voici donc,
d'une façon détaillée, comment l'animateur que je suis construit toutes ses premières
séances :
Le mot tournant
Nous sommes
assis autour d'une table devant une feuille blanche. Je donne la première consigne :
- On écrit un mot sur une feuille.
- Un mot ? mais quel genre de mot ?
- N'importe
lequel, le premier qui vous vient à l'esprit. On est libre... Et on passe la feuille au
voisin qui écrit un second mot et qui passe au voisin ; et ainsi de suite.
Quand les
feuilles ont fait un tour - si on est moins de huit, il vaut mieux en faire deux pour que
le texte soit suffisamment long - chacun lit le « poème » qu'il a devant lui.
- Mais
celui qui lit le premier est désigné par le sort : on fait tourner un stylo à
bille sur la table et la pointe indique quel sera le premier lecteur.
Nous avions
commencé ce truc par fantaisie. Mais nous l'avons conservé parce qu'il introduit une
rupture entre le temps de l'écriture et celui de la lecture. Il provoque un certain
déclic, comme l'éclair qui précède la pluie.
Et de plus,
et surtout, il établit une égalité entre les participants. Le premier lecteur n'est pas
l'animateur ou quelqu'un qu'il désigne - un préféré ? Une bête noire ? -
non, non, c'est vraiment le hasard qui en décide.
Ça a l'air
d'un détail. Mais il ne faut jamais perdre de vue que les gens sont prompts à s'effrayer
d'un rien. Ils sont naturellement enclins à percevoir une hiérarchie dans le groupe. Et
comme le pessimisme de soi est presque automatique, c'est toujours au bas de l'échelle
qu'ils ont toujours tendance à se situer. Alors, il faut supprimer l'échelle dès le
départ pour dissiper les nuages de méfiance qui sont prêts à s'amonceler.
Voici, au hasard, un exemple de ce que ça peut donner :
« -
Soleil - ciel - mer - oiseaux - la tristesse souci - je passe - zizi encombrant
cache-toi - j'ai peur - mon désir est fou - rutabaga. »
- Oh !
mais, à « la tristesse », il y a deux mots. Et on avait
pourtant dit qu'on ne devait en mettre qu'un.
- Ça n'a
pas d'importance, on est toujours libre de dépasser la consigne. On est même libre de
faire des fautes d'orthographe. Ici, l'orthographe ne compte pas. »
Je ne me
souviens plus très bien, mais c'est sans doute moi qui avait écrit : « zizi
encombrant ». En effet, je sentais que c'était mal parti : on s'incrustait dans
une banalité démobilisante. Et la mayonnaise de l'expression risquait de ne pas prendre.
Il fallait absolument rompre le cercle maléfique. Et, pour cela, on ne fait jamais appel
en vain à la sexualité ou au délire. Il se produit alors un ébranlement : les couches
profondes de l'être commencent à se mouvoir. Le groupe renonce un peu plus, alors, aux
mots prudents, aux mots neutres, aux mots inoffensifs. Et on fait un tout premier pas vers
le desserrement.
Evidemment,
en ce début, on peut constater que ça ne va pas très loin. Et pourtant la lecture des
mots rapprochés par hasard n'en déclenche pas moins, très souvent, quelques petits
rires provoqués par l'impression de déraison. Et ces premiers petits rires, c'est déjà
un bon petit commencement. Je demande :
- Ca
va ? Vous tenez le coup ? Vous n'êtes pas traumatisés ? On peut tenter un
deuxième truc ?
Et sans attendre de réponse, je propose la deuxième
consigne :
La phrase tournante
« On
recommence comme précédemment à écrire et à donner sa feuille au suivant qui écrit
à son tour et qui passe au suivant... Mais au lieu d'un mot, on en écrit trois ou
quatre.
- Trois ou quatre ?
- Ou deux
ou cinq. On est libre.
- Il faut
lire ce qui précède.
- Pas nécessairement, on est libre.
- Ce sont des mots séparés ou ça doit faire des phrases ?
- Comme on
veut. Ce qui vous passe par la tête. On est libre. N'essayez pas d'avoir l'air
intelligent, vous n'y arriverez pas. D'ailleurs, plus c'est con, mieux c'est. On n'est
surtout pas là pour s'emmerder. »
On le
voit : je parle relâché pour favoriser le relâchement des paroles. Dès le
départ, il faut que je brise mon image de prof-au-dessus, ou d'animateur sérieux. Pour
cela, je parle moins tenu que les participants, je me laisse aller, je leur offre un
contre-modèle. Tout ce qui peut contribuer à provoquer une détente est bon.
Cette fois
encore, quand les feuilles ont fait un tour complet, c'est-à-dire quand on retrouve la
feuille qu'on avait lancée, on lit les poèmes ainsi constitués, après un nouveau
tirage au sort par stylo tournant. Et, déjà, née de la cocasserie des rapprochements,
l'ambiance de rire s'installe fortement ou se prolonge. Et des choses commencent à se
dire.
Exemple de
phrase tournante :
« Le
ciel est bleu - Les arbres sont verts - La porte est fermée - Je vois une hirondelle - Le
petit chat est mort - Le gros chien est vivant - Moi, j'aime les nouilles-- Un plaisir de
citrouille - Une douleur de cinq trouilles - Un parfum de liberté - Une abeille de retard
- Ils sont cinglés ces mecs - Ils sont mecqués ces singles Oh ! mais je ne
peux pas vous suivre - Pourtant, nous cinglons vers la Mecque - Alors,
attendez-moi. »
Comme on
peut le constater, il y a une certaine résistance à se laisser aller au délire. La
règle morale qui veut qu'on ne doive parler que pour signifier est encore très présente
à l'esprit de certains. Mais, déjà, quelques-uns s'en libèrent. Et ils vont entraîner
les autres. C'est ainsi qu'après une série de notations extérieures et banales, il est
brusquement question de la mort du petit chat. Cette référence culturelle insolite
semble déclencher une sorte de réaction en chaîne qui libère une énergie de
fantaisie. Et cela se produit tout naturellement car il est tout naturel et normal à homo
- sapiens - démens de délirer par moments, de se laisser aller, de se détendre un
peu, de ne plus surveiller avec une si fatigante tension d'esprit tout ce que son être
exprime.
- Et
puisque, ça semble être la règle du jeu dans ce groupe il faut bien que je me mette au
diapason, sinon je ne vais pas être comme les autres. Il faut bien obéir,
non ? »
L'histoire
tournante
Puisqu'on
est si bien parti, on peut essayer un troisième truc :
CONSIGNE
On écrit
la première ligne d'une histoire qu'on invente et on donne la feuille au suivant qui
écrit une ligne à son tour. Et l'on continue à faire tourner les feuilles.
- Est-ce
que l'histoire doit se tenir ? Doit-on suivre l'histoire du précédent ?
- On est
libre. On lit ce qui précède, si l'on veut ou bien on ne lit que la dernière ligne.
L'animateur
veille à ce que ça ne traîne pas trop. Il propose en cours de route :
- Vous
pouvez naturellement tout lire. mais si les feuilles s'accumulent près de vous en
attendant votre participation, il vaudrait mieux ne lire que la dernière ligne.
Il faut
veiller à ce qu'il n'y ait pas de blocage. Si quelqu'un bute et semble avoir besoin d'un
peu plus de temps, on fait signe à son suivant de le court-circuiter en prenant une des
feuilles en attente. Et on conseille :
- Surtout,
ne vous fatiguez pas. Prenez la première idée qui vous passe par la tête. Parlez de
votre bagnole, de votre boulot, de Vercingétorix, du purgatoire...
Jusqu'ici,
l'histoire tournante n'a jamais manqué son but. En effet, avec le mot et la phrase chacun
a déjà pu vérifier qu'il y a réellement dissolution de tout jugement dans la création
collective. Alors, il n'hésite plus à desserrer sa censure et à déboutonner sa
fantaisie. Et le rire atteint aussitôt presque toute sa dimension.
Je
ne donne qu'un exemple choisi entre mille :
« La
balançoire était accrochée aux dents du grand-père. Alors, l'enfant mit dans son
panier son petit ragoût de chat et trois oeufs crus dont il se promettait de faire un
usage magique quand il franchirait les portes de l'église. il se dit :
-
Je vais le faire rire.
C'est
alors que le chat se tordit les boyaux dans un virage et on ne vit plus que les ailes
diaphanes des beaux de nuit. Revenons au départ - Où est le chat ? - il se tord les
boyaux dans le ragoût suspendu aux dents du grand-père. Mais le ragoût qui aime la
liberté aime aussi l'évanescente monelle aux corneilles amusées. Voilà, vous avez
toutes les données en mains. Cherchez la suite de l'histoire. Bonne chance ! Il
suffisait de casser les trois oeufs et d'ajouter un peu de E241 émulsifiant.
- Merde,
les dents du grand-père tremblent, Attention n'ajoutez plus rien sur la
balançoire !
Alors
pour plus de sûreté la balançoire s'accrocha aux dents de l'enfant. Et le grand-père
se suspendit par les dents aux dents de la balançoire. »
Je ne sais
si un tel texte peut amuser le lecteur trop extérieur à l'événement. Mais j'ai encore
trop présentes aux oreilles les clameurs hennissantes qui accompagnaient les lectures
successives pour ne pas continuer de me réjouir de cette intense production de joie. Le
rire ayant essentiellement pour origine l'inattendu et le flirt avec les interdits, il
suffit de proposer ces feuilles tournantes qui font se juxtaposer des choses
hétéroclites pour que le rire se déclenche rapidement. Ici, l'interdit qui est
grignoté c'est celui du non-sens, de la folie. Cela fait régulièrement se déployer les
gorges au plus large de leur spi. A cela, s'ajoute parfois le voisinage de personnalités
opposées. par exemple, on devine bien que « l'évanescente monelle aux corneilles
amusées » et « les ailes diaphanes des beaux de nuit » appartiennent au
même type de personne. Et les suivants sont bien obligés de faire face à ce dévoiement
surprenant. Ils s'en sortent en revenant à la réalité : « Revenons au
départ » ou « Voilà, vous avez toutes les données en mains. »
Cette
disparité des tonalités personnelles ajoute à l'incohérence, ce qui est excellent.
Pour ma part, moi, l'animateur, je participe au dérèglement en introduisant des jeux de
mots - les pires sont les meilleurs et moi, je suis le meilleur pour les pires - des
idées farfelues, des contre-pieds, des faux-sens, des contresens, des retournements...
qui contaminent plusieurs personnes qui peuvent, alors, déchaîner leur génie de
l'absurde si longuement retenu.
Mais il
faut consolider la position ; il faut se hâter de transformer l'essai. Aussi, je
m'empresse de proposer, à la suite, une technique qui est d'invention récente mais qui
donne invariablement de si bons résultats que je l'ai installée définitivement dans le
canevas de démarrage. Il s'agît essentiellement de faire craquer le corset de la
politesse.
-
Précisons qu'il ne s'agit pas d'amener les gens à franchir, à tout prix, leurs limites.
Il ne faut pas les forcer ; ils y parviendront d'eux-mêmes, s'ils en ont
suffisamment envie. Et qui n'a pas considérablement envie, ne serait-ce qu'une seule fois
de briser les cordes qui enserrent si étroitement et depuis si longtemps la parole ?
il n'y a aucune contrainte à exercer, il suffit d'avoir confiance. Dans tout groupe, il
existe au moins une personne prête à faire un pas de plus. Et son audace, involontaire
ou non, se révélera certainement très contagieuse car la pulsion de dire des insanités
est forte en chacun. Et la censure qui la jugule ne résiste généralement pas au premier
coup de canif que l'on donne dans le contrat de la bienséance obligée.
L'injure
tournante
CONSIGNE
On écrit
une injure sur une feuille et on la donne au voisin qui fait de même - c'est toujours le
même procédé - On écrit des injures classiques, ou bien on en invente. Si vous n'êtes
pas très inspiré : pensez à quelqu'un. Profitez-en !
Généralement,
ça démarre assez faiblement. Mais cela peut déjà fournir l'occasion à ceux qui n'ont
jamais pu dire « merde » de leur vie - ils existent, je les ai rencontrés -
de le faire une bonne fois pour toutes. Mais ça s'emballe assez rapidement car les
audaces font boule de neige. Ceux qui vous précèdent vous donnent également des idées.
Et, soudain, vous vous découvrez beaucoup plus riche que vous ne le croyez dans ce
domaine.
Voici un
exemplaire de ce que ça peut donner.
- Fesse
de religieuse croupie dans l'eau bénite.
- Mon
pauvre vieux, tu es bien obligé maintenant de te contenter de tes vieux souvenirs.
-
Tu vois loin, mais tu voles bas...
- Mets
ta main devant ta bouche quand tu bailles, on voit ton slip.
-
Ah ! Si ta mère avait pu connaître la contraception.
- Dix
centimètres et encore, en tirant fort.
-
Poitrine de vélo. Député.
- Si tes
lèvres n'avaient pas l'odeur de la saucisse de Strasbourg.
-Enfant
d'homosexuelles.
-
Mais non, tu es assez belle pour essuyer le gaz.
-
Tu souris comme la fermeture-éclair d'une braguette de cardinal coincée...
- Je
vais secouer la terrine de riz au lait qui te sert de tronche et ça va faire des
grumeaux.
Ceux qui
ont la pratique de cette technique s'étonneront de la faiblesse des insultes que je
m'autorise à reproduire. Chaque groupe peut aller aussi loin - ou aussi peu loin - qu'il
le veut. Cela dépend du consensus qui s'établit implicitement entre les membres du
groupe.
Je dois
signaler, sans aucune honte que je réutilise souvent certaines de ces phrases dans les
groupes nouveaux. Car ce qui compte, ce n'est pas que je témoigne d'une créativité
exceptionnelle dans ce domaine, mais que le but soit atteint. Et presque toujours, grâce
à cet ensemencement, on parvient au rire homérique qui fait disparaître les dernières
contractures.
Cependant,
il y a parfois des résistances. Il faut avouer que, pour certains, le pas est parfois
difficile à franchir. Je me souviens que, dans un stage d'instituteurs, deux dames
lisaient du bout des lèvres, avec une répugnance visible, un certain nombre d'horreurs
qui leur passaient sous les yeux. Et puis, soudain, elles ont éclaté : elles se
sont mises à rire, inextinguiblement, plus fort que tous les autres qui s'étonnaient de
les voir redémarrer inlassablement sur des mots insignifiants. Mais aussitôt après, je
les ai senties beaucoup plus intégrées au groupe qu'elles avaient rejoint en se mettant
à égalité de culpabilité - merveilleusement impunie -du crime de malséance.
Mais, en
cette occurrence, ce qui pousse vraiment au rire, c'est le système de lecture que je
propose. Au lieu de débiter le chapelet d'injures qui figure sur sa feuille, chacun
dialogue avec la personne qui lui fait face. On choisit, si possible, quelqu'un de l'autre
sexe et on modifie les accords, si nécessaire. Ce qui est réjouissant, en la
circonstance, c'est que l'on profère des injures que personne ne peut nous imputer. On a
le plaisir de dire des obscénités et on n'en est pas responsable : 'est uniquement
de la faute des autres. Quel plaisir !
Autre
élément important : orsqu'on dialogue ainsi, on a toute liberté de prendre les
voix que l'on veut : gressive, argotique, écurée, dramatique, puérile,
prétentieuse, sinistre, pleurarde, tendre... Tout un jeu peut alors s'installer, qui
ajoute au comique et qui élargit en même temps la liberté de chacun. On ose
jouer ;on ose se détacher du cadre normalisé de la communication. Et c'est en outre
un premier pas vers la création orale. -Car, est-l besoin de le souligner, l'écrit ne
sera qu'un moment à l'intérieur de tout un ensemble -On conçoit qu'avec tant
d'éléments positifs, on puisse difficilement renoncer à utiliser cette technique des
injures tournantes.
Mais pour
en tirer le profit maximal, il faut se hâter d'introduire dans la foulée :
Le
vers tournant
CONSIGNE
On écrit un vers.
Quoi,
un vers, un alexandrin ?
-On écrit
un vers, un vers de poésie et on donne au suivant qui en écrit un à son tour. Il ne
faut surtout pas se soucier de la rime. La poésie, ce n'est plus automatiquement la rime.
Qu'est-ce qu'un vers ? Disons que c'est simplement une ligne. On écrit une ligne.
Mais, attention, on n'a pas le droit d'utiliser cette phrase « On écrit une
ligne », ce serait trop facile.
Voici deux
exemples pour que l'on voie ce que ça peut donner dans divers registres :
« Dans
l'univers moléculaire
un mec
est surpris
de
découvrir les jouissances de l'amour
C'est un
chinois, il s'est noyé.
Les
libellules à tête chercheuse
ont
suivi le chemin parcouru
par un
spermatozoïde égaré
Vous
chantiez eh bien dansez maintenant
C'est
facile à dire
quand on n'a qu'une queue pour nager
et pas
de bras pour saisir les rives. »
« Si
je me réveille dans le songe de la nuit
Je
me perds dans une immense peur.
J'arrive
à percevoir au fond de cet espace
Un
tragique espoir renaissant de la mort
Dans
ces flammes morbides je me débats
Comme
le loup pris au piège
Mes
efforts seront-ils vains
Je
peux dire ce que je sens
On
ne me prend pas au sérieux
Je
n'inquiète plus personne
Personne
pour moi perd la boussole
Si
je me réveille dans le rêve
Je
me perds dans la peur
De
l'ennui qui me perce
La
vie ressemble à un rêve de glace
Où
je me fonds silencieusement. »
Ca alors,
c'est la surprise générale ! Comment, après les éclats de rire provoqués par les
injures, peut-on aussi brusquement passer à l'opposé et s'engager résolument dans une
expression aussi sérieuse ? Alors, qu'on était simplement venu là pour jouer.
C'est que
la progression a été soigneusement mise au point. On se trouve insensiblement introduit
au plaisir d'écrire. Chacun s'y trouve plongé sans avoir eu à éprouver l'angoisse du
basculement irrémédiable pour le plongeon. Tout se fait en continuité heureuse, sans
qu'il y ait eu, à aucun moment, à franchir un fossé qui aurait pu faire effet de
gouffre aux effarouchables. Tout se passe dans la douceur du liquide amniotique, dans la
complicité fusionnelle du groupe.
C'est comme
une naissance sans violence.
Maintenant,
on peut dire que cette première séance atteint régulièrement son but. En effet à
cette occasion, chacun goûte vraiment à l'expression écrite malgré les humilités
acceptées, les résistances incrustées, les complexes enracinés et les conditionnements
sociaux séculaires. Il faut dire que, jusque-là, la plupart des gens n'avaient guère eu
la possibilité de goûter à l'écriture pour soi. Ils n'avaient jamais écrit que pour
l'autre, en rédigeant des textes imposés, dans des cadres définis par autrui, sur des
sujets qui leur étaient extérieurs, pour recevoir en retour une copie annotée de rouge
et ornée d'une note chiffrée rarement enthousiasmante. Et, évidemment, cela les étonne
au plus haut point de découvrir que l'écriture, ça pourrait être vraiment autre chose.
Mais avant
de parvenir à mettre cette première séance définitivement au point, il nous a fallu
longtemps chercher. Je pense que le récit de nos tâtonnements pourrait permettre au
lecteur de cerner les difficultés qui ne manquent jamais de surgir et de voir comment on
peut y pallier.
En ce qui
concerne les deux premières techniques « le mot » et « la
phrase », nous n'avons pas eu à chercher puisque c'est cela que nous avons trouvé
du premier coup. Par contre, il nous a fallu beaucoup de temps pour mettre à sa juste
place, la troisième : « l'histoire tournante ». Il a fallu d'abord la
détacher de sa sur siamoise : l'histoire à thème initial. Et ça a été une
opération difficile.
C'est parce
que je craignais - trop pessimistement - que les gens n'aient pas assez d'imagination que
j'avais songé à cette technique. Aussi, je leur fournissais de la matière première
pour démarrer. Par exemple, chacun écrivait une première ligne : « le
policier regarda la chaussette rouge de la concierge » ou bien
« Ce jour-là, tout allait de travers » ou encore « Cétait un être né sans os ».
Et, à partir de là, on pouvait délirer librement.
Mais
c'était trop enfermer l'imagination dans le misérabilisme. Et puis, je ne faisais pas
assez confiance ; je sous-stimais les possibilités des gens. Et, en outre, je leur
faisais effectuer un pas en arrière puisque je les remettais à nouveau en situation
d'obéir à une consigne impérative et limitante alors qu'ils venaient à peine
d'entreprendre quelques petits pas vers leur liberté. Mais, comme on en était au tout
commencement, mon audace était très réduite ; je craignais terriblement l'échec.
Je me disais :
-
Jusqu'ici, tel qu'il est, ce canevas de séance a bien rempli sa mission de lancement. Si
je retire cette pierre de la construction, est-ce que tout ne va pas dégringoler.
Mais je
m'aperçus assez rapidement que cette pierre était défectueuse et qu'on pouvait
améliorer l'assise de l'ensemble en recourant directement à l'histoire tournante qui
introduit plus rapidement au plaisir d'écrire.
- Cependant
cette histoire à thème initial pourra ressurgir utilement, plus tard, quand il n'y aura
plus rien à craindre.
Donc, nous
avons disposé très tôt de trois solides techniques. Mais pour atteindre la vitesse de
satellisation nécessaire à la mise définitive sur orbite, il fallait, au moins, une
fusée à cinq étages. J'avais longtemps pensé, à la suite d'expériences assez
réussies, que l'écriture automatique pouvait constituer un quatrième étage efficace.
Et je l'utilisais avec succès jusqu'au jour où l'une des participantes éclata en
sanglots en lisant le texte qu'elle venait de rédiger. Et par sympathie, les vingt-cinq
personnes présentes se mirent également à pleurer. Mais qu'est-ce qui se passait ?
Quelle était cette nouveauté ?
C'était
facile à comprendre : avec ce procédé, nous débouchions beaucoup trot tôt sur
une création individuelle qui pouvait être l'objet d'un jugement. Le changement était
trop brutal. Mais pour que j'en prenne conscience, il avait fallu que s'ajoute à cela une
circonstance particulière : en effet, j'étais tombé sur une personne qui n'avait
jamais été écoutée pendant son enfance. Et voilà que, brusquement, une vingtaine de
personnes se trouvaient prêtes à lui accorder toute leur attention. Ce silence d'attente
positive l'avait saisie : il m'avait fallu ce gros événement pour que je prenne
conscience de la délicatesse d'emploi de l'écriture automatique. - Evidemment, on pourra
toujours me dire que ce n'est pas du tout négatif de pleurer. Peut-être. Mais pour
commencer, moi, je préfère qu'on s'en tienne au rire. C'est plus sûr. Ajoutons que
l'E.A. provoque souvent un affleurement du subconscient. Et cela peut surprendre ceux qui
n'y sont pas préparés. Aussi, est-il préférable de reculer dans le temps l'apparition
de cette précieuse technique d'écriture.
Par chance,
pour ce quatrième étage j'ai pu, assez rapidement, m'appuyer sur le vers tournant. Ça,
c'était du solide. Et, en outre, je le faisais immédiatement suivre du marché de
poèmes ; c'est-à-dire qu'on faisait tourner une seconde fois, les poèmes
collectifs qui venaient d'être rédigés. Et chacun relevait sur une feuille blanche ce
qu'il avait plus particulièrement apprécié. C'était facile comme tout. Et
absolument sans danger.
Eh bien, un
jour, une institutrice refusa tout net de jouer à ce jeu :
-
Ca alors, vous m'étonnez ! Pourquoi refusez-vous ?
-
.
- Mais qu'est-ce que vous
craignez ?
- ......................
..
-
C'est pourtant simple, vous choisissez ce qui vous plaît sur les feuilles qui repassent
devant vous...
-
.
Mais
qu'est-ce qui lui prenait donc à celle-là, de se buter ainsi comme un âne mort ?
Sur le coup, je ne trouvais aucune explication à son attitude. Ce n'est que beaucoup plus
tard, que je compris où gîtait le lièvre. Évidemment, c'était facile : on
choisissait librement les mots. Oui mais, voilà, le choix était individuel, Et, par
conséquent, on pouvait être jugé sur le choix que l'on avait fait !! J'en tombais
des nues. Jamais je n'aurais pu penser que la peur puisse aller jusque-là ! Il
suffisait donc d'une infime possibilité de jugement pour que certains s'en trouvent
paralysés !! Il a donc fallu que je diffère également l'introduction du marché de
poèmes.
Heureusement,
j'ai pu intercaler en numéro quatre, cette histoire des injures tournantes qui est
parfaitement à sa place. En effet, elle donne un tel coup sur le trapèze qu'emporté par
son élan, on crève la toile limitatrice du cirque pour « aller rouler dans les
étoiles. » Alors les antennes en parapluie du vers tournant peuvent se déplier. Et
le satellite de parole rentre enfin en service.
Mais je
sens qu'il faut que j'ouvre ici une parenthèse. En effet, certains lecteurs seront
peut-être choqués par la place faite à ces injures. Alors j'explique ma position :
cet ouvrage se veut polyvalent. Aussi, je suis obligé d'y inclure des techniques dont
lusage ne sera pas nécessairement généralisé. Il est évident que certains
groupes peuvent passer directement au vers tournant car ils sont prêts, sans autre
préambule, à s'inscrire dans une expression très engagée. Cependant, on peut être
sûr que ce qui va d'abord apparaître dans l'expression libérée, c'est la parole
réprimée au cours de l'enfance et de l'adolescence. Et les besoins de rattrapage, de
réparation, de rééquilibration ne sont pas les mêmes pour tous. Aussi faut-il
s'efforcer d'offrir le maximum de pistes de libération à ceux qui en ont besoin. Donc,
que le lecteur se rassure : s'il trouve un peu longuet le temps des allusions à la
sexualité, il faut qu'il sache que si on donne parfois beaucoup d'importance à cette
expression, cela ne dure qu'un certain moment. On débouche assez rapidement sur d'autres
perspectives.
Revenons
maintenant au canevas de la séance initiale. je dois signaler que pour qu'il fonctionne
à plein rendement, il faut rester vigilant. C'est ainsi que, récemment, je me trouvais
dans un stage de formation à l'enseignement des enfants inadaptés. Malheureusement, le
directeur avait demandé à participer à la séance d'écriture avec les stagiaires. Je
n'avais pas osé lui dire non. Aussi, tout en animant la séance, je me posais des
questions : Quelle attitude va-t-il prendre lors des injures ? Faut-il tout de
même les proposer ? Il vaudrait peut-être mieux les remplacer par les compliments
tournants. Et pourtant, ces enseignants vont vivre dans des milieux difficiles. Il
faudrait les préparer...
Tant pis,
après quelques précautions oratoires, je présentais l'exercice. Cet enseignant me
précédait dans la ronde et je guettais sa première production : « C'est
pas parce que t'es moche que tu doives pisser sur tes godasses. » Je respirais.
C'était sauvé ; nous étions entre partenaires.
Cette
question du vêtement social des personnes s'est d'ailleurs souvent posée à moi. Une
certaine fois, je m'étais trouvé en face d'un groupe de professeurs d'expression et de
communication dans les écoles d'ingénieurs, les I.N.S.A., les I.U.T... Il y avait là
des agrégés, des docteurs, un directeur de Supélec... J'avais pareillement hésité. A
tort, car le rire avait été extraordinaire.
Même
situation embarrassante devant des chrétiens de S.O.S.Amitiés que je croyais prudes,
pudiques et pudibonds. Non, là aussi ça avait bien marché. Et c'était une bonne
préparation à recevoir ce qu'ils allaient être amenés à entendre.
Et,
récemment, dans un stage, où il y avait des religieux...
A vrai
dire, je n'ai essuyé qu'un seul refus catégorique de dire des « gros mots. »
C'était dans une formation de travailleurs d'un établissement hospitalier. J'en avais
profité pour faire traiter, par écrit tournant, du problème de la politesse. Le groupe
était composé de personnes âgées de 25 à 50 ans. Les plus fortes résistances se
situaient au niveau des 35 ans. Les autres avaient une expérience ou personnelle ou
familiale du langage vert. Cela avait conduit à une plus grande compréhension, à un
élargissement des acceptations, à une interrogation sur ses propres attitudes et
convictions. Et, là-dessus, s'était greffé un riche débat oral. Et comme il s'agissait
d'un stage d'expression écrite et orale, nous étions restés dans le projet initial.
On pourrait
s'étonner de la difficulté de la libération de la parole au niveau de la classe
ouvrière. Mais on peut en comprendre les raisons. Les travailleurs vivent dans un milieu
dur, au sein d'une violence constamment sous-jacente. Dans notre société économique où
il y a peu de boucs émissaires définis, où chacun peut devenir, arbitrairement, une
victime sacrifiable, il faut se garder de donner prise sur sa parole. Aussi, faut-il
éviter, par-dessus tout, de se distinguer par une parole personnelle. Et on se contente
de véhiculer des paroles toutes faites : « le travail, c'est la
santé ! » « Omo lave plus blanc » « Ouf merci Aspro »
« Quel sale temps » « Tas vu Saint-Etienne » « A la télé,
ils ont dit »... Il existe ainsi une grande quantité de meubles-silences de ce
genre. Faire déboucher les travailleurs sur une parole libre, ce nest pas une
petite affaire. Nous reviendrons probablement sur cette aliénation, sur cette frustration
d'imaginaire.
Complètement
à l'opposé, il faut veiller au danger d'une parole trop libre des adolescents.
Évidemment, ça leur fait du bien. Mais l'environnement scolaire ou social n'est pas
toujours prêt à l'accepter. Aussi faut-il établir préalablement des conventions et
s'entendre sur des limites. Cela n'empêchera d'ailleurs pas que les choses se disent.
Mais elles resteront plus longtemps au niveau du camouflage symbolique, en prenant parfois
le masque de la parole poétique.
Un instant,
j'avais cru trouver une bonne solution en proposant, en lieu et place des injures des
compliments tournants. En voici des exemples :
- Tes chants de grenouille me remplissent l'âme de joie.
- 0 mon
doux bébé, dis : a-re, a-re, à la société.
- Ce que j'aime en toi, c'est ta
voiture, ta maison de campagne et les bijoux de ta mère.
- Quand nos regards se croisent, je voudrais loucher
comme toi pour te voir double.
- 0 mon
gnan-gnan-gnan, mon petit guili-guili.
- Mon
petit poulet mignon.
-
Ma petite crotte.
-
Adorable chérie, je te prendrai dans mes bras, je glisserai mes mains le long de ton
corps, je les remonterai le long de ton cou et, crac ! Je le casserai.
Donc, on le
voit, on peut proposer aussi les compliments qu'on lit également en dialogue. mais le
rire est d'une autre sorte puisqu'il a pour base une régression à l'enfance et la
parfaite inadéquation des mots gentillets et frêles que l'on applique à des personnes
solidement assises, sérieuses, épaisses, adultes...
Sous ce
couvert des compliments, on peut dire des choses agressives : tant pis, c'est que
l'on aura dévié. Mais l'animateur ne pourra être tenu pour responsable de ce
débordement de la consigne. Cela peut le protéger de l'institution et lui éviter des
« affaires ».
Ce récit
de la lente mise au point de la première séance nous a fait toucher du doigt certaines
difficultés de l'entreprise. Mais il en est une qui réside dans l'animateur lui-même...
Dans ce
début, son principal souci doit être une attention continue aux fragiles, aux
effarouchables qu'il faut aider à se dépouiller de leur peau de chrysalide hérissée,
trop étroite pour leur rêve de papillon libre. Il faut les soutenir dans leurs premiers
pas parce qu'ils n'ont pas encore découvert qu'ils n'ont rien à craindre. Il faut
parfois leur souffler un mot pour qu'ils ne butent pas, sinon ils se butent.
-
Je n'ai pas d'inspiration.
- Tu écris
ça : « Je n'ai pas d'inspiration »
- Vous
êtes trop forts pour moi.
- Tu écris
ça. Ou bien : « temps pourri », « vipère silencieuse » ou
« colonne penchée » n'importe quoi, tout ce qui te passe par la tête.
D'ailleurs, plus c'est con et mieux c'est.
En
réalité, on a rarement à se faire du souci : le rire, la confirmation grandissante
de la sécurité et la confiance montante dans le groupe opèrent d'eux-mêmes la
métamorphose. Généralement, rassurés par la promesse de sécurité donnée, ils ont
vraiment choisi de participer à ces « jeux écrits ». Et ils peuvent se
donner à croire qu'ils pourront se retirer du jeu quand ils le voudront - ce qui est
d'ailleurs exact - mais ils ignorent qu'ils portent en eux un grand désir secret d'aller
plus loin. Ils ne savent pas qu'ils ont un moteur intérieur très puissant. Mais ils ne
sauront qu'ils avaient des ailes dans leur dos que lorsqu'elles auront commencé à se
déplier.
Il faut
veiller au grain car l'échec de l'un pourrait être l'échec de tous. La première
précaution à prendre, c'est de démolir l'image du pouvoir scolaire. L'animateur ne doit
jamais être un manipulateur extérieur et, encore moins un observateur-interprétateur.
Non, il participe au groupe ; il se fond dans le groupe ; on ne doit pas pouvoir
distinguer sa participation.
Dans ces
conditions, ça marche à chaque fois. Seulement, voilà, il faut prendre au départ le
parti d'être directif. Et, dans l'idéologie non-dialectique du tout ou rien actuelle,
cela peut poser des problèmes à certains. La solution est d'ailleurs très vite
trouvée : les groupes qui refusent toute animation initiale s'effondrent dès
le départ. Pour moi, les choses sont claires : je dois prendre mes responsabilités.
Je suis là pour le « forçage de la liberté » ; pour aider de premiers
petits pas dans un possible nouveau palais. Puis, peu à peu, je m'effacerai. D'autres
proposeront des techniques ; on acceptera les incidents, on réinvestira les
incompréhensions. Mon souci principal sera alors de protéger toute expression, toute
invention formelle sans que jamais celui qui propose puisse être mal accueilli.
-
Essayons ! On ne sait jamais par avance ce que cela peut donner.
Et c'est
vraiment vrai qu'on ne peut savoir par avance. Mais, cela, il faut le savoir
d'avance ; il faut déjà avoir osé y croire.
Personnellement,
mon véritable désir, c'est d'abandonner le plus tôt possible mon animation pour me
dissoudre dans le groupe et vivre son aventure dans toute son imprévisibilité.
Seulement, la vie est contrariante : « Quand on veut une chose, on ne l'a pas.
Et quand on ne la veut plus, on l'a ! ».
Moi, dans
la suite de 68, j'avais des rêves d'autogestion. Et je voulais très vite abandonner, ou
tout au moins partager, mon pouvoir de proposition. Mais il n'intéressait pas les
étudiants. Parce que je le leur octroyais. Et il n'est de véritable plaisir que de le
conquérir.
Alors, j'en
ai pris mon parti : maintenant, je continue de proposer sans plus me poser de
questions, jusqu'au moment où quelqu'un s'exclame :
- Je ne
comprends pas comment vous pouvez ainsi obéir à Paul et faire toujours tout ce qu'il
dit !
Je
m'empresse de sauter sur l'occasion.
- C'est
vrai ! Qu'est-ce que tu proposes
- Eh bien, on pourrait...
Alors, là,
il faut marcher à fond. Il faut tout faire pour que ça réussisse. Et, peu à peu, le
groupe devient également créateur de formes nouvelles.
Mais il est
long le chemin qui conduit de la consommation reposante à la co-animation responsable.
Rien dans la vie ne prépare à cela. Alors, au départ, il faut prendre les gens comme
ils sont. Dans leurs comportements habituels. Sans vouloir forcer les choses. Mais il ne
faut pas moins garder constamment à l'esprit, son « projet »»
« politique » afin de se précipiter pour favoriser la moindre contestation du
pouvoir. Ou la moindre proposition spontanée.
On devine
bien que tous ces « jeux » de départ sont sous-tendus par un projet non dit.
Mais il n'y aura pas à imposer quoi que ce soit pour le réaliser : les personnes
seront seules maîtresses de ce qu'elles désireront développer.
Je voudrais
insister sur un autre point : l'acceptation de ce qui se passe. Par exemple, le
rendement du vers tournant est variable avec les groupes. La plupart du temps, on passe
sans transition des injures à une expression engagée de soi. Mais il reste parfois, chez
l'un ou chez l'autre, un parfum du rire précédent. On pourrait s'en agacer. Il vaut
mieux pas : c'est que tout le monde n'est pas dans la même disposition d'esprit en
même temps. Certains ont encore besoin de se maintenir dans la dérision, en tournant
tout à la blague. Il suffît alors, parfois, que quelques-uns se maintiennent fermement
dans leur nouvel engagement pour qu'on bascule tous dans une plus grande implication.
Mais, quelquefois, on reste entre les deux. Ce n'est pas plus mal. Là encore, il faut
accepter ce qui se présente, car beaucoup de choses peuvent s'exprimer sous le manteau de
la plaisanterie. Et le cocktail de l'engagé et du distancié est souvent riche de
répercussions profondes. Et il ouvre plus largement le champ des possibles.
Enfin, il
me semble qu'il faut signaler une erreur à éviter à tout prix. Dans le vers tournant,
on sent que les choses commencent à se dire. Et qui ne sont pas repérables parce
qu'elles sont diffuses et inconscientes. Au début de mon expérience, je proposais de les
repérer. Après le vers tournant, on faisait à nouveau circuler les feuilles. Et chacun
relevait tout ce qu'il avait écrit. C'était : « faire son marché de
poèmes. » Mais je me suis très vite interdit cette pratique parce qu'elle pourrait
placer certaines personnes devant des constantes de leur expression. Ce qui risquait de
leur faire se poser des questions inopportunes.
Les gens ne
doivent pas avoir à se méfier. Ils sont là sur un contrat de plaisir à éprouver et
pas pour autre chose. Il faut qu'ils se sentent en totale sécurité.
Certains
étudiants, désireux de jouir tout de même de leur récent « supposé
savoir » ont voulu parfois transgresser cette règle dans leurs propres structures
d'animation. Mais ils ont vite compris qu'elle était intangible. Si on veut sincèrement
aider à la libération de la parole, il ne faut pas l'effrayer. D'ailleurs, si on ne joue
pas sincèrement le jeu, le jeu ne se joue pas. Aussi, il faut se garder de faire des
commentaires sous quelque forme que ce soit. Il faut même éviter les compliments
individuels : les autres les prendraient pour un désaveu de leur personne. Il faut
même parfois déchirer les feuilles en fin de séance ou les laisser emporter par les
participants. Sinon, quelqu'un pourrait se mettre à penser : - « Ouais, il
ramasse les feuilles. Il va étudier notre production chez lui. Et il va y découvrir des
trucs. Faut se méfier de lui. C'est peut-être un psycho-schtroumpf. »
Mais de
toute façon, il faut veiller à ce que les feuilles ne traînent pas trop. Car
l'institution pourrait s'y intéresser.
Pour résumer tout ce qui a été dit de l'attitude de
l'animateur on peut songer aux mots : responsabilité, acceptation, facilitation et
neutralité. C'est évidemment,. à la portée de tout le monde. Donc, tout le monde peut
réussir une première séance.
Cette question m'a souvent été posée : est-il également possible de programmer aussi positivement une seconde séance ? Cela paraît très difficile. Et il semble bien que, seul, le canevas de la première séance puisse avoir valeur générale. En effet, à cette occasion, on a toujours affaire à des groupes qui se trouvent dans une même situation de départ, dans un identique état d'indifférenciation. Mais, à l'arrivée, les choses sont toujours différentes. Car il est évident que chaque groupe constitue une communauté distincte avec des personnes singulières, à des moments particuliers de leur vie, sur des trajectoires spécifiques et dans la circonstance spéciale qui les a réunies. On conçoit aisément qu'un même canevas initial posé sur des substrats différents donne nécessairement des résultats variables. Si bien qu'avant d'entamer une seconde séance,