Avec le questionnement « Quelle école … pour quelles valeurs ? » le salon des apprentissages pose la question essentielle du choix des valeurs dans notre engagement pédagogique et philosophique et dans notre projet politique inscrit dans le mouvement social qui vise le changement.
Dans tous les discours électoraux, la question des valeurs est présentée tel un postulat récurrent et indiscutable, une vérité prouvée et éprouvée : « les valeurs qu’on partage » mais lesquelles ? « les valeurs de la République » mais lesquelles ? « les valeurs de l’école » mais lesquelles ? … Tous les candidats les prônent telles des égéries, des muses qui inspireraient les hommes et les femmes politiques pour guider les citoyens et les citoyennes vers le paradis sur terre …républicaine !
Mais qu’elles sont ces valeurs proclamées ? Pour l’instant peu d’expansions proposées !
Est-ce celles qui justifient un ministère de l’immigration et de l’identité nationale, la chasse aux sans papiers qui jette ses filets sur les enfants et les petits enfants de ces désireux de France jusque dans les écoles !
Celles qui mettent en exergue les origines ethniques, sociales, religieuses des individus et qui provoquent les discriminations et nourrissent les peurs ?
Est-ce celles qui incitent à la délation, aux informations indiscrètes tous azimuts pour renseigner des bases de données informatiques, des fichiers sanitaires, des registres scolaires …. ?
Au nom de quelles valeurs place-t-on en garde à vue les citoyens coupables d’être solidaires des opprimés et des exclus ?
Au nom de quelles valeurs culpabilise-t-on les chômeurs, les malades, les familles nombreuses et les suspectent de tricherie et d’abus de biens sociaux ?
Au nom de quelles valeurs stigmatise-ton les jeunes issus des banlieues, cette jeunesse inéducable qu’il faut surveiller, punir, réprimer voire enfermer ?
Les valeurs que nous reconnaissons comme fondamentales définissent le type d'humanité que nous voulons réaliser. Ces valeurs se retrouvent dans les institutions de nos écoles et dans les relations de coopération qui s’y établissent.
Ce ne sont pas celles qui valident le recul des missions de Justice au profit de celles de Police ?
Ni celles qui dénient le droit à l’éducation à une partie de la jeunesse en l’excluant du système éducatif par l’échec, par l’orientation précoce et par l’apprentissage junior.
Ce ne sont pas celles qui écartent, concentrent les indésirables dans des établissements périphériques par la suppression de la carte scolaire ?
Ni celles qui soumettent la formation professionnelle aux diktats des entreprises locales, peut-on obtenir une formation de photographe lorsqu’on vit dans l’univers d’Arcelor à Dunkerque ou des chantiers navals à Saint-Nazaire ?
Ce ne sont pas celles qui motivent le désengagement de l’Etat et limitent son rôle aux fonctions régaliennes : défense, police et justice délégant les services publics aux organismes privés soumis à concurrence, diminuant le nombre des fonctionnaires, appauvrissant l’école publique, les hôpitaux, gestion purement comptable des moyens humains, menaçant les associations éducatives complémentaires avec des diminutions drastiques des subventions.
Ce ne sont pas celles qui rognent la laïcité en subventionnant à égalité les écoles publiques et privées, en favorisant le communautarisme et le repli religieux ?
Ni celles qui prônent un modèle économique du tout financier où l’humain n’a de place que s’il rapporte plus qu’il ne coûte et ceci qu’importent les moyens : fermetures d’usine, délocalisations, précarisation, discriminations, conditions de travail, …
Ce ne sont pas celles qui transforment en marchandise tout ce qui existe, de la molécule qui guérit à celle qui tue, de l’embryon aux organes, de la semence breveté du paysan indien à la forêt amazonienne, de la goutte d’eau à l’océan, de la poussière d’or aux barils de pétrole, de l’œuvre d’art à la chaîne de télévision …
Nous ne pouvons nous satisfaire de ces valeurs qui écrasent les droits fondamentaux de l’homme, de la femme et de l’enfant au détriment des valeurs fondatrices qui sont les nôtres : la laïcité, la liberté, la solidarité, la fraternité, l’égalité, le respect, la justice, la paix, la coopération, la compréhension, la dignité…
Alors, quelle école … pour quelles valeurs ?
L’année 2006 fut largement occupée par les annonces autoritaires de notre Ministre de l’Education nationale et par ses modifications de programmes inspirées de ceux du début du siècle dernier : l’apprentissage de la lecture, du calcul, de la grammaire et plus récemment du vocabulaire et de l’éducation civique. Méprisant les enseignants, la pédagogie, la recherche, Gilles de Robien a prolongé le projet démagogique de son prédécesseur François Fillon et sous couvert de démocratisation, d’égalité des chances et de réussite scolaire, il a tenu et tient encore des discours nostalgiques voire réactionnaires.
Le principe pédagogique que le Ministre affiche « du plus simple au plus complexe » révèle une idéologie élitiste de l’éducation qui réserve l’approche, la confrontation à la complexité aux héritiers des classes dominantes et aux plus méritants des écoles populaires, réduisant ainsi l’école obligatoire à la transmission de savoirs simplifiés par ceux qui détiennent les savoirs complexes.
Les valeurs émergentes de ce système éducatif suintent dans le socle commun des connaissances. Ces valeurs ne sont pas les nôtres, elles sont conformes à celles du modèle économique capitaliste libéral : l’individualisme, la compétition, les bonnes attitudes civiques (telle la docilité et l’obéissance), l’esprit d’entreprise, la méritocratie, la responsabilité individuelle ( celle de son échec et de sa formation), la mobilité …
A l’inverse de l’empilement, du cloisonnement et de l’émiettement des connaissances, faire entrer la complexité dans l’éducation populaire est certainement révolutionnaire et fortement humaniste. C’est vouloir que tous les individus aient un autre regard sur le monde et perçoivent l’interdépendance de l’homme, de la société et de la planète, c’est vouloir que chacun s’enrichisse des contradictions comme : individu et société, unité et diversité, égalité et différence, dépendance et autonomie, invariance et changement, ouverture et fermeture, harmonie et conflit,... C’est offrir à chacun et à tous le terreau sur lequel pourront croître les valeurs qui sont si précieuses pour l’avenir de l’Humanité
Il est urgent de transformer le système éducatif dans son ensemble.
Pour qu’il respecte un continuum de la maternelle à l’université avec une école polytechnique pour tous, laïque et populaire, émancipatrice et coopérative ; une école qui donnera à chaque individu la possibilité d’entrer dans la complexité du monde afin d’être créateur et architecte du monde d’humanité que nous souhaitons tous ici.
C’est bien cette idée de complexité qui rassemble les fondamentaux de la Pédagogie Freinet : la méthode naturelle, le tâtonnement expérimental, l’expression, la création, la communication et la coopération. Cette formidable pédagogie que vous allez rencontrer et apprécier pendant ces deux jours de réflexion et de présentation.
Merci de votre attention et bon salon à toutes et à tous.
Catherine Chabrun