FAIRE DE LA CLASSE UN MILIEU RICHE

 

Qu'est-ce qu'un milieu riche ?


La pédagogie Freinet invite à organiser les apprentissages à partir de la vie de l'enfant, de ses problématiques, de ses désirs. Ceci oblige à recevoir toutes les propositions, quelles que soient leurs origines sociales et culturelles. Il revient alors à l'enseignant de privilégier tous les moyens d'expression et d'aider les enfants à s'ouvrir à toutes les cultures, toutes les formes de culture. Le maître devient alors "passeur de culture"

Cette organisation qui puise dans la culture de l'enfant, qui alimente la classe de tous les champs culturels possibles, et qui utilise toutes les techniques d'expression et de communication fait de la classe ce milieu riche, condition intrinsèque d'un apprentissage de tous et de chacun.

 

L'inévitable "Quoi de Neuf ?"


" Les enfants arrivent à l'école. Il faut éviter à tout prix qu'ils se dédoublent et se dépersonnalisent en en franchissant le seuil, la pensée et l'affectivité de l'enfant restant à la porte, l'écolier pénétrant dans la classe qui lui impose ses normes. Pas de salut obséquieux, pas d'alignement militaire. L'enfant qui sait à quel point l'Ecole continue la vie, arrive les yeux vifs, la bouche confiante, les mains pleines de richesses qui l'ont arrêté en chemin. C'est la vie dans toute sa complexité qui vient battre comme une marée invincible les murs et la porte de l'Ecole. Nos élèves ont tant à dire, tant de questions à poser, tant de renseignements à obtenir, tant de " glanes " à montrer… Toute cette richesse, ce sera la nourriture de base de notre Ecole... ". C'est en ces termes que Freinet parle de l'entretien du matin. Cette causette, petite fenêtre ouverte sur le quotidien, encore souvent baptisé "Quoi de Neuf ?" reste l'une des techniques incontournables de la pédagogie Freinet. C'est grâce à cette parole régulièrement donnée à l'enfant que la vie entre dans la classe. C'est à travers cette vie exprimée que naît une dynamique de travail, une motivation à bâtir des projets au sein de la classe. Cette technique est aussi un moyen d'expression qui permet à l'enfant de " dire " et de " se dire ", monologue qui devient dialogue et qui, grâce à une qualité d'écoute qui se construit, permet à chacun d'exister en tant qu'être reconnu au sein de sa communauté. C'est aussi pour l'enfant un remarquable outil d'apprentissage de la parole qui, grâce à la structuration du langage, permet l'accession au statut de sujet

L'entretien du matin est l'une des techniques les plus couramment essayées par les débutants. Nécessitant peu ou pas de matériel, peu exigeante en temps, facile à mettre en place, elle se révèle aussi très décevante si certaines précautions ne sont pas prises. " Ils racontent toujours les mêmes banalités !... Ils ne prennent plus la parole !... Ils veulent tous parler et ça me prend beaucoup de temps !... " sont les écueils les plus fréquemment repérés. Cette parole de l'enfant constitue le terreau des apprentissages. Si l'entretien est un espace clos d'où rien ne ressort, il s'eutrophise rapidement. Cette richesse apportée par l'enfant doit permettre d'initier et d'organiser le travail d'écriture, de réflexion sur la langue, de recherche documentaire, de pratiques artistiques, de situations mathématiques. A cette condition là, le "Quoi de Neuf ?" devient l'une des sources principales du milieu riche que peut être la classe.

 

Le conseil coopé : clé de voûte de la classe coopé


Quand on est désireux d'un autre rapport à l'enfant, d'un autre rapport à l'autorité, les instances de régulation dans la classe se font rapidement sentir. Le conseil coopératif, c'est l'organe institutionnel et décisionnel de la classe. Tous les auteurs qui se sont penchés assez sérieusement sur la question de la citoyenneté sont unanimes sur un point : il est illusoire de faire vivre un groupe d'individus dans un espace commun sans qu'existent des moments de régulation. Ce sont d'ailleurs ces moments de régulation qui permettent à la somme d'individus de se transformer en groupe en se construisant une culture commune. De plus, cet espace de parole reste, dans une classe coopérative le moment privilégié de l'organisation de la vie collective et du travail dans la classe qui se règle par le débat. Cette éducation au politique, vise, comme le précise Alain Mougniotte, non pas à faire adhérer à certaines valeurs ou à une certaine forme d'organisation de la cité, mais plutôt à " informer sur les problèmes politiques et à donner le goût de les comprendre et d'en débattre, en en faisant saisir la portée et l'intérêt pour soi et pour les autres, et de fournir aussi la capacité d'argumenter à leur propos ". De plus, ce pouvoir partagé permet à l'enseignant de se préserver des dérives de sa toute-puissance : c'est l'instauration du débat démocratique dans la classe. Gestion des conflits, organisation des tâches et du travail, partage du pouvoir…

Cependant, le conseil coopé, rapidement ressenti comme nécessité n'en effraie pas moins les débutants qui, confrontés à la tension née de la volonté de partage du pouvoir et du désir de toute-puissance de l'enfant, craignent les risques de débordement, redoutent de voir la classe et les enfants leur échapper car, comme le remarque Jacques Carbonnel , " les élèves coopératifs discutent, critiquent, tâtonnent, refusent, acceptent, demandent des droits et veulent prendre des initiatives. Ce sont des élèves vivants, dynamiques, parfois râleurs, qui veulent être pris en permanence pour des personnes ". Dans cet espace pré- démocratique qui tente de remettre entre les mains des enfants tout ce qu'il est possible de leur remettre, l'enseignant n'en reste pas moins garant de leur sécurité et leurs apprentissages. C'est dans ce sens que Fernand Oury se réservait un droit de veto sur d'éventuelles décisions, et que les praticiens Freinet parlent volontiers de garde-fous. Il appartient donc à chacun de circonscrire l'espace de liberté des enfants aux frontières de ce que l'enseignant est capable de cerner.

En formation initiale comme en formation continue, il n'existe aucun espace de formation à la gestion et régulation de conflit. Les seules possibilités offertes résident chez des enseignants Freinet ayant une pratique du conseil relevant davantage d'une expertise construite sur des schèmes de pensée et d'action qui se sont construits sur l'expérience, sur l'analyse de l'expérience et sur l'échange. Faute d'être accompagné d'échange et d'analyse de son travail, privé des garde-fous possibles, le conseil coopé dans les mains du débutant devient rapidement soit une inextricable machine qu'on pilote difficilement, soit un espace vide de sens que les enfants désinvestissent rapidement.

 

La mise en projet

 

Si le journal scolaire, la correspondance, le texte libre sont souvent cités comme techniques rapidement mises en place, la recherche documentaire occupe une place privilégiée. Cet attrait pour la recherche documentaire que l'on appelle exposé ou conférence d'enfants, ou qui se traduit encore par la réalisation de panneaux d'expositions ou d'albums peut s'expliquer de différentes façons. C'est l'une des activités préférées des enfants ; il recouvre des objectifs de lecture, d'écriture, de tri et de sélection de l'information ; il balaie un grand nombre de champs disciplinaires ; il se nourrit généralement du " Quoi de Neuf ? " et permet de valider, de mettre en valeur les apports des enfants, d'organiser le travail à partir de leurs préoccupations ; il permet le travail en groupes et en autonomie ; il incite les enfants à entrer dans de véritables projets individuels ou de groupes.

Cette mise en projet n'est pas sans poser des difficultés. Déjà dévoreuse de temps, l'activité de recherche documentaire nécessite une banque de documents conséquente dans la classe. On retrouve d'ailleurs là l'une des quêtes permanente de Freinet et de son mouvement. En effet, la BTj, née avec Freinet, a traversé l'histoire et les chantiers de l'I.C.E.M. travaillent encore à la réalisation d'outils documentaires, preuve que la documentation reste l'un des outils essentiels de la pédagogie Freinet.

A côté de l'équipement documentaire sont évoqués des problèmes de gestion, d'organisation du travail. Comment contrôler ce que fait chacun ? Comment s'assurer que chaque enfant va au bout de son travail ? Comment évaluer les apprentissages ?... En résumé, comment continuer à contrôler le travail des enfants à qui on souhaite donner de l'autonomie, dans une classe où l'activité finit par être bouillonnante, débordante ? C'est l'un des écueils majeurs rencontré par les débutants en Pédagogie Freinet  qui semble se résoudre progressivement par l'expérience nourrie de l'échange.

 

Vers l'individualisation du travail

 

Plans de travail individualisés, contrats hebdomadaires, fichiers, grilles de suivi, autocorrection, brevets… Voilà quelques mots-clés pour définir cette organisation du travail qui favorise l'autonomie des enfants et permet une réelle individualisation des apprentissages que d'autres ont aussi appelé différenciation. C'est aussi l'une des plus belles réponses à la gestion de l'hétérogénéité et à la gestion des cours multiples. Ces moments de travail sont ceux que les débutants souhaitent rapidement mettre en place. A cela, une raison très simple : au cours du travail individuel, les enfants sont de grands consommateurs d'exercices traditionnels. Exercices de lecture, d'orthographe, de numération, de géométrie prennent l'avant de la scène et déballent un véritable marché où personne ne fait la même chose, où chacun, à coups de couleur verte, orange ou rouge gère son propre travail, avance à son propre rythme. La classe prend alors des allures de ruche quasi-silencieuse réglée par le ballet des déplacements autorisés et nécessaires. Seuls, les chuchotements des enfants qui s'entraident ou du maître qui s'entretient avec un enfant en difficulté rompent l'apparent silence. Le travail individualisé, c'est de la modernité dans la tradition scolaire.

Modernité car effectivement, l'individualisation du travail exalte les vertus de l'autonomie, de la différenciation, du rythme de l'enfant, de la responsabilisation, de la confiance, de l'autoévaluation. Tradition car l'une des dérives majeures, et souvent constatée, c'est de céder à la " fichite ", de ne plus faire que cela. En effet, les plus scolaires finissent grands consommateurs d'exercices. Succomber est certes facile, c'est faire plaisir aux enfants, faire plaisir aux parents, et se rassurer en remplissant l'espace de travail par un empilement d'exercices, mais c'est transformer l'apparente différenciation en de "l'occupationnisme" organisé. Le travail individuel ne prend son sens que s'il s'articule aux activités d'expression de la classe et si les exercices proposés aux enfants correspondent à des besoins individuels constatés. Il n'est en aucun cas une fin en soi.

 

Extrait DESS université Nancy II - Dominique Tibéri

Démarrer en pédagogie Freinet : pourquoi ? comment ?

 

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