Deux modes d'organisation coopératifs et interactifs apparaissant comme essentiels dans la classe : la mise en place de l'entraide et la construction d'une méthodologie de l'aide.
I MISE EN PLACE DE L’ENTRAIDE
La mise en place des réseaux d'aide, parallèlement aux règles de la classe, permet une organisation à la fois coopérative et respectueuse des activités et des apprentissages de chacun dans le groupe. Comme dans toutes les institutions de celle-ci, le rôle du maître paraît primordial, aussi bien dans la dynamique qu'il va impulser qu'en cours de réalisation où il aura là aussi une action prépondérante.
A travers les règles de la classe, déclinées
en termes de droits et de devoirs
Droits - Devoirs
On a le droit de se déplacer pour travailler. On doit se
déplacer sans gêner.
On a le droit au calme pour travailler On doit chuchoter pendant
le travail.
On a le droit d'utiliser le matériel de la classe. On doit
respecter le matériel
On a le droit d'être aidé. On a le devoir d'aider.
Extrait des règles de la classe
Pour les élèves, ce cadre, instauré par un
certain nombre de règles, constitue un appui, une référence
importants aux activités de la classe. Celles-ci ont été
élaborées coopérativement par le groupe au
sein du Conseil de la classe.
A travers le Conseil de la classe
Cet espace de régulation permet la construction et la discussion
des règles qui régissent le groupe, ainsi que les
modes d'organisation et de travail. Toute décision prise
ne l'est que dans un cadre qui prend en compte la loi et les textes
régissant l'Ecole. Les transgressions, les comportements
qui gênent le travail y sont aussi envisagés. Le
groupe cherche les raisons et les solutions qui permettront une
aide à celui qui a transgressé. Il est le lieu même
de responsabilisation, où chacun peut prendre sa place,
exister dans le groupe... devenir sujet.
Il s'agit aussi d’un lieu d'élaboration des projets Ils sont discutés, régulés, planifiés. On en tire des enseignements sur les projets à construire.
Il est contradictoire d'affirmer une coopération dans le travail et de maintenir une relation de soumission à l'adulte : le conseil permet donc au groupe-classe de gérer les modes de relation qui le régissent. Il n'empêche que le rôle du maître reste prépondérant. A la fois garant de la sécurité de tous, il permet à la parole de circuler, de progresser dans la forme et dans le fond ; il conserve également son statut dans le groupe-classe et par là même son droit de veto sur toute décision qui mettrait en péril un élève ou l'institution elle-même.
Le réseau d'aide de la classe, entre pairs
Il s'est mis en place parce que chacun a la possibilité
de dire au groupe ses difficultés et ses réussites.
Toutes les relations d'aide engagées librement entre élèves,
pour parvenir à la maîtrise d'une tâche scolaire,
d'un savoir-faire ou d'un savoir, se régulent quotidiennement
au bilan du soir. Ce moment de bilan quotidien permet en effet
à chacun de signifier au groupe ce qu'il a appris dans
la journée, mais aussi les difficultés apparues
et les demandes d'aide qui en découlent. Chacun peut alors
formuler des demandes explicites qui doivent trouver des réponses
précises pour le lendemain ou les jours à venir.
Exemple de demande d'aide lors d'un bilan
:
- J'ai besoin d'aide en divisions.
- Tu en es où ?
- Aux divisions à deux chiffres.
- Avec les nombres décimaux ou pas ?
- Non non, sans !
Plusieurs mains se lèvent. Amélie fait alors son
choix et cette nouvelle aide est indiquée au tableau. Dès
le lendemain, elle pourra aller solliciter " l'aidant "
pour débloquer sa panne.
L'observation de ce mode d'organisation nous amène à penser que le groupe s'est muni au fur et à mesure de repères et de règles, en particulier en ce qui concerne le choix et les compétences des partenaires. Ces aides sont visualisées sur un tableau afin d'en permettre l'utilisation quotidienne.
Extraits du tableau d'aide de la classe
Johnny aide Abdoullah en technique opératoire
(niveau B2)
Shéhérazade aide Anaïs en divisions (à
deux chiffres)
Kévin aide Soufiane en orthographe
Alfred aide Jeanne dans son organisation de travail
Marie aide Jean dans la tenue de son cahier du jour
Cette entraide permanente dans la classe permet-elle à la fois des rapports d'égalité et de partage entre enfants ? Nous aurions tendance à le croire lorsqu'on observe les outils à disposition de chaque élève, en particulier celui relatif à la reconnaissance des compétences de chacun (voir extrait du livret de formation). En effet, chacun est amené à aider et être aidé dans des domaines très divers... et donc à être reconnu aussi à travers ceux-ci.
Nous allons tenter de mieux percevoir la mise en place de ces
réseaux d'aide entre pairs dans la classe :
- Première étape : faire reconnaître et valoriser
les savoirs, savoir-faire et compétences de chacun dans
le groupe, même (et surtout) ceux qui ne sont pas reconnus
et valorisés habituellement. Cela passe par l'explicitation
de ces savoirs par les élèves, avec l'aide du maître,
grâce à des outils de visualisation et une explicitation
verbale
- Deuxième étape découlant immédiatement
de la première : permettre à ces savoirs d'être
échangés, de se connecter entre eux. Tout le monde
sait quelque chose et si personne ne sait tout, il y a nécessité
d'échange, de coopération. La classe s'organise
alors sur la base de savoirs réciproques, tournée
vers une intelligence collective, une dynamique d'apprentissage.
Nous pouvons donc discerner une nette emprise des " interactions cognitives ". Il ne s'agit pas de se mettre ensemble pour passer le temps, pour seulement être bien, même si l'on sait que ces interactions sociales sont primordiales dans l'acte d'apprendre. Nous ne reviendrons pas sur le rôle prépondérant des interactions sociales dans la construction des savoirs.
Mais on ne peut mettre en place ce type d'activité partagée sans penser aux dysfonctionne-ments possibles inhérents à ce processus. Même si l'enseignant n'y a pas pensé, les élèves ont tôt fait de les mettre à l'ordre du jour. Les moments d'échanges à ce propos deviennent alors riches de sens. Nous touchons alors aux compétences métacognitives. " Les élèves pourront analyser leur propre fonctionnement, ils pourront penser leur pensée. " disent M.Grangeat et Ph. Meirieu
Cette mise en place de l'entraide dans la classe n'existe que par la volonté première du maître. Sa démarche pédagogique, qui lui a permis d'initier cette forme de travail et donc par là-même de transformer son rôle, envisage les multiples interactions dans l'appropriation des savoirs dans la classe.
II UNE « METHODOLOGIE DE L’AIDE » CONSTRUITE AVEC LES ELEVES
Il nous paraît difficilement envisageable d'organiser des formes coopératives d'apprentissages et d'activités partagées sans revenir régulièrement sur celles-ci. Ce que nous avons perçu dans cette classe à travers les temps de " retours méthodologiques " nous amène à penser qu’ils permettent de travailler à la fois l'argumentation, l'objectivation de la pensée et le recul réflexif. Ils nous apparaissent comme indispensables à l'analyse de ce type de pratiques.
Extrait d'échanges méthodologiques
menés avec les élève … et visualisés
dans la classe
Comment aide-t-on ? Je ne dis pas la réponse,
je ne me moque pas, je dois utiliser le tableau des brevets ou
le tableau d'aide.
Je peux donner un exemple, expliquer avec mes mots, dire ce qu'il
faut faire, lire la consigne avec lui, aider à observer
ou le laisser deviner...
Celui qui aide doit comprendre de quoi il s'agit. Sinon, je renvoie
à quelqu'un d'autre ou au maître.
Celui qui se fait aider : Il faut d'abord essayer de comprendre
par soi-même. Il faut écouter celui qui aide.
L'efficacité de l'action semble donc dépendre
étroitement de certaines conditions liées à
la coopération et à l'opposition :
- envisager la coopération entre pairs par une participation
authentique mais aussi par une décentration et une coordination
de leurs actions grâce à l'argumentation
- envisager la coopération en permettant les oppositions
tout en cherchant à les dépasser en excluant les
conditions de dépendance
- construire une réponse par ajustement des points de vue
...
François Le Ménahèze
extrait d'un mémoire de maîtrise " Coopérer...pour
apprendre "
observations tirées d'une classe Freinet
Je crée dans ma classe chaque année un "tableau
d'entraide mutuelle". Il est constitué d'une feuille
fixée au mur et divisée en trois colonnes : aide
demandée - a besoin d'aide - peut aider.
Le contenu de la première est extrêmement varié
et peut concerner un savoir-faire ( les nœuds, les opérations,
utiliser un fichier... ) ; il est aussi lié au comportement.
Par exemple, la capacité d’accueil (un enfant se
propose de guider dans la classe ou l'école un nouveau
), ou celle d’organiser son plan de travail... Tous les
champs de la vie de la classe peuvent être couverts.
Dans la seconde, j'inscris les enfants qui m'ont sollicité
ou que j'ai vus en difficulté particulière, pour
laquelle je pense que ce type d'aide peut être efficace.
Compte tenu de l'ouverture de la colonne précédente,
il est évident que beaucoup d'enfants y sont inscrits.
Il serait dangereux en effet qu'apparaissent toujours les mêmes
en difficulté.
Dans la troisième colonne sont notés les enfants
qui se proposent pour aider avec l'accord de celui qui a besoin
d'aide. De temps à autre, nous faisons le point et si nous
apercevons qu'un type d'aide n'est plus utile, la ligne est barrée.
AVANTAGES: Installé en début d'année, cet outil permet de faire prendre conscience aux enfants que l'aide est non seulement permise, mais en plus valorisée. Il n'est pas rare en effet de voir en début d'année des enfants s'abriter derrière un livre pour ne pas être "copiés". Cette attitude disparaît assez rapidement... En ouvrant au maximum le champ des possibles, tout le monde a l'occasion de voir qu'il peut être aidé mais aussi devenir aidant ; or, pour certains en grande difficulté dans les matières instrumentales, il y a lieu de valoriser tout ce qu'ils peuvent apporter… Chacun est utile aux autres, chacun possède des savoirs. A nous de les trouver... Le maître n'étant pas toujours disponible, cet outil lui permet de ne plus être le seul recours. Cela s'inscrit dans la panoplie d'aides aux apprentissages fournie par la classe. Je constate aussi au fil du temps que les enfants pensent spontanément à aller voir un copain en cas de difficulté sans passer forcément par le cadre institutionnel du présent tableau. Dans ce cas, n'est-ce pas que la vie coopérative est déjà bien installée dans la classe?
Christian Montcriol CE2 avril 93