Et si notre souci d'amener nos élèves vers quelque
chose qui ressemblerait à l'autonomie n'était que
simple retour à un état quasi-naturel de tout enfant
?
Cet état naturel est propre aux être humains et pas
seulement aux enfants, constitutif de la nature humaine en quelque
sorte. C'est le besoin d'accomplissement, aussi fort chez l'homme
que le besoin de se nourrir et que tous les besoins vitaux en
général.
J'ai l'impression que c'est le système éducatif
français qui annihile l'autonomie des enfants. Un enfant
très jeune n'aspire pas à grand-chose d'autre que
l'autonomie dans ses jeux. Ces : " vouloir se nourrir seul,
se vêtir seul, se mouvoir seul, se faire des bisous seul
" (cf le "stade du miroir"), ne sont que volontés
innées d'être autonome.
Ce qui me gêne dans ce texte, c'est la terme de "naturel".
Je ne sais pas ce que ça veut dire. Je ne sais pas si l'autonomie
est une aspiration naturelle de l'homme et j'aime mieux cette
phrase de Karlin : "éduquer c'est faire sortir l'enfant
du désir des autres". Reconnaître à l'autre
- l'enfant - le droit de désirer de manière indépendante,
pour moi ce ne peut être que cela, l'autonomie. Mais je
ne vois rien de naturel là-dedans. Pour les adultes, l'enfant
sans désir est un enfant sage et malléable. C'est
là la contradiction de l'éducation nouvelle : donner
ce que personne ne veut. Pour être éducable, l'enfant
doit être docile, mais pour être éduqué,
il doit être indocile. Eduquer, c'est travailler avec ce
paradoxe, parce que c'est refuser d'occulter le désir de
l'autre.
En ce qui concerne ce discours, au demeurant très courant,
qui veut que l'école et l'institution scolaire soient intrinsèquement
castratrices et " anti-autonomie ", je le trouve un
peu facile. Dans ma classe, il n'y a que moi qui puisse figurer
l'oppresseur. C'est l'intériorisation que j'ai élaborée
de l'oppression - intériorisation non-consciente évidemment-
qui génère l'oppression vécue par les élèves.
Je ne nie pas le pouvoir coercitif des injonctions institutionnelles
de toutes sortes, mais c'est toujours l'enseignant dans la classe
qui pratique. Je veux simplement dire qu'on ne peut s'en tenir,
en matière d'autonomie, à un simple débat
institutionnel
L'autonomie ne s'oppose pas à la solidarité. Elle n'est pas synonyme d'individualisme. Au contraire. L'école peut-elle avoir un objectif plus fondamental que celui de rendre les individus autonomes ? Quel objectif plus ambitieux ne serait pas déjà inclus dans celui-là ? Sur l'autonomie, un livre très intéressant : Marie-José Barbot, Giovanni Camatarri, Autonomie et apprentissage, PUF, 1999.
Tu as raison, rien dans l'autonomie ne s'oppose à la
solidarité, ni bien sûr à la coopération.
Mais la recherche d'autonomie seule n'a pas grand sens sans un
idéal collectif qui la sous-tend. Rendre des individus
autonomes ne me paraît pas une valeur sûre à
elle toute seule.
On avait demandé il y a quelques années à
des associations de jeunesse de définir trois principes
fondateurs pour une politique de la jeunesse et les actions spécifiques
ou pas leur étant destinées; elles avaient alors
trouvé le triptyque suivant : Autonomie, Universalité,
Globalité. Justement, ces trois "valeurs" s'éclairent
mutuellement et se débarrassent du même coup de leurs
excès. L'autonomie est la conséquence d'un regard
global porté sur soi, sur les autres, sur la société.
L'universalité me relie aux autres et il est très
intéressant que je sois justement relié aux autres
d'une façon autonome et choisie. Saisir la globalité
des nécessités de la vie en société
suppose de l'autonomie.
L'autonomie mérite en effet qu'on s'y arrête et qu'on
y réfléchisse depuis quelques paradoxes :
- pour être autonome, il faut avoir réussi des relations
de dépendance complètes et profondes
- être autonome ne peut pas avoir de sens sans un idéal;
car sinon, l'autonomie devient la loi d'un seul contre tous.
- On confond souvent autonomie et abandon quand on dénie
la demande de relations de l'autre.
- Etre autonome ne s'apprend pas, ne se mérite pas, ne
se prépare pas. Personne n'a le droit de prétendre
juger de la capacité d'autrui à l'exercer: l'autonomie,
ça ne se donne pas, ça se prend ou ça s'arrache!
De là, il faut se méfier de tous les discours de
ceux qui disent: " Je laisserais bien telle ou telle liberté
à mes élèves, mais ils ne sont pas mûrs
pour ça" C'est avec de tels raisonnements qu'on a
tenu des pays entiers en esclavage, et en se donnant bonne conscience
en plus! (l'homme noir est perdu sans l'homme blanc disent encore
aujourd'hui les boers...)
Un être humain, ça commence... et puis, ça
s'arrête. Mais, dans les points de suspension, il pourrait
connaître des moments de bonheur.
Il est certain que l'école pourrait l'aider à se
placer sur ses bons rails. A côté de l'autonomie
"fiche-nous la paix." peut exister la véritable
autonomie dans la construction de sa pensée, de son savoir,
de ses domaines d'expression où l'on n'apprend pas par
accumulation d'éléments séparés mais
par flux tendu comme la vie. Seul, l'enfant vivant, l'enfant en
marche peut construire, épanouir, réaliser sa personnalité.
Même dans les classes à un seul cours, des tendances,
des rééquilibrages peuvent se manifester. Mais dès
qu'on dispose d'au moins deux années, c'est beaucoup plus
sensible. On voit déjà s'ébaucher, s'esquisser,
se former, se préciser, s'établir, se caractériser,
se dessiner des trajectoires. Mais cela suppose un autre type
de pédagogie et d'organisation scolaire. Certaines équipes
pédagogiques l'ont compris. Elles instituent 2C.P.-C.E.1
ou 2 C.E.2-C.M.1. On doit aider l'enfant à se construire.
Cela ne peut se faire que dans la durée, dans la continuité,
dans une non-atomisation du temps.