COMMENT GERER LE " BRUIT "...
J'aimerais beaucoup avoir des avis et des expériences
sur la manière dont vous gérez le "bruit"
dans vos classes : bruit nécessaire, parasite, sous-groupe
qui travaille...
Ayant installé le travail individuel depuis quelques temps,
je suis souvent confronté à des enfants qui ne savent
pas chuchoter ou qui peuvent perturber la réflexion des
autres... D'autre part, en terme de comportement, comment gérez-vous
les enfants qui, régulièrement, ne respectent pas
ces règles ? Imposez-vous des temps de travail en "silence"
? Y-a-t-il des sanctions ? Lesquelles ?
S'il y a du "bruit", c'est qu'ils ont des choses
à se dire. Cela n'est pas en soi punissable mais pose problème.
Des choses à se dire ? Certaines n'ont rien à voir
avec le travail, d'autres oui, qui sont même utiles à
l'avancement du travail, sinon indispensables. Sanctions et décrets
ne viendront pas à bout d'une situation qui relève
plutôt de l'analyse. Communiquer est un besoin, bien communiquer
nécessite un apprentissage. Un apprentissage qui n'a pas
à s'ajouter aux autres - il y en a déjà beaucoup
- mais qui peut se faire pour et par les autres : à l'occasion
des autres apprentissages, et en même temps pour les faciliter.
Cela implique de revoir un peu l'organisation de la classe. Le
travail individuel ne suffit pas. Mais il peut servir de prétexte,
de support, pour gagner lui-même en efficacité. Une
solution pratique consiste à instituer un temps d'échanges
après chaque séance de travail individuel, ce qui
autorise à interdire les échanges pendant la phase
de travail individuel, ou à les limiter au strict nécessaire.
Solution simple dans son principe, mais qui va faire appel en
cascade à d'autres exigences :
1) Pour que ce temps d'échanges ne soit pas factice, il
faut qu'il corresponde à un réel besoin. Le besoin
de communiquer est toujours là, en toile de fond, mais
il faut lui donner encore plus de sens : l'associer au besoin
d'accomplissement, au besoin d'avancer dans son travail, au sentiment
qu'on peut avancer dans son travail grâce à cet espace
quotidien de communication.
2) Se pose alors le problème du contenu du travail individuel.
Si, cas extrême, l'individualisation est poussée
si loin, par perfectionnisme mal compris, que chaque élève
a un programme différent, les échanges ne correspondent
plus à aucune utilité, et ce temps d'échanges
sonne faux. Si, au contraire, le programme est le même pour
tous, les échanges répondent alors au besoin de
comprendre et de mieux comprendre, au besoin de trouver les repères
qui vous permettent de ne pas rester passif devant le travail.
Ce temps d'échanges surajouté devient alors un moment
attendu, et bientôt LE moment carrefour de tous les apprentissages.
3) Cela suppose aussi que l'on se donne alors le temps : le temps
de permettre aux "faibles" de prendre les repères
dont ils ont besoin pour avancer, et que l'on travaille alors
sur une période assez longue et sur un programme plus chargé.
Plus chargé, car on travaille par exemple sur quinze jours
ou trois semaines, mais aussi parce que le moment d'échanges
va faciliter les apprentissages et permettre ainsi d'élever
un peu le niveau d'exigence.
4) Le programme peut alors être le même pour tous,
en gros, mais les progressions seront en revanche très
individualisées. Individualisées et même libres,
chacun décidant le moment venu de ce qu'il va faire en
fonction de ce qu'il se sent capable de faire. Liberté
essentielle : décider de ce que l'on va faire implique
une analyse préalable. Entraînement indispensable
qui justifierait à lui seul une organisation de classe
ad hoc car la capacité à s'auto-évaluer est
centrale dans le profil du "bon élève",
je veux dire de l'élève qui connaît son métier.
Et le "bruit" dans tout cela ?
L'organisation de classe ainsi conçue en réduit
la nécessité et la possibilité. Elle contribue
en outre à orienter les profils d'élèves
dans le sens du sérieux, et les élèves qui
connaissent leur métier ne sont pas ceux qui sont les plus
producteurs de bruit.
Indépendamment des règles et institutions pour
gérer le bruit, j'ai remarqué une chose qui marche
vraiment très souvent : quand l'enseignant se met à
chuchoter lui aussi, le niveau sonore de la classe diminue. Quand
il élève la voix, le bruit reprend car les enfants
parlent plus fort. Il m'arrive d'avoir des problèmes avec
ma propre voix. Je sais que je peux faire classe sans parler fort,
parce que justement, quand je ne peux pas faire du bruit, ils
en font moins. Cette année, je commence même à
"parler " par signes pour certaines choses. Cela marche
très bien, car quand un enfant de ma classe fait quelque
chose pour attirer mon attention, ce n'est pas la peine que je
parle, il suffit que je lui fasse signe pour que tout rentre dans
l'ordre. Je crois même que c'est plus efficace.
Ma difficulté aussi c'est d'avoir le calme dans la classe
pour travailler avec les CP (même en collectif) et que les
GS soient occupés sans bruit et sans nous déranger.
Je me souviens d'une leçon d'écriture où
je leur apprenais les transformations pour voir les lettres en
script dans les lettres en écriture cursive. Comme je parlais
de magie pour transformer les lettres, j'ai fait toute la leçon
en chuchotant. Non seulement les CP étaient très
attentifs, mais les GS étaient exceptionnellement "sages
"!
Mais ce n'est pas facile non plus pour nous, adultes, surtout
quand on a le statut d'enseignant, de s'astreindre à parler
bas. Et quand ils se mettent à faire du bruit, on a tout
de suite l'automatisme de parler plus fort pour couvrir le bruit
existant et croire qu'ils nous entendent. En pratique, je crois
qu'il faut faire le contraire.
Pour ce qui est des institutions et règles pour gérer
le bruit, c'est un sujet à aborder en Conseil. D'une année
à l'autre, nous ne trouvons pas exactement les mêmes
choses. C'est à construire et ajuster avec eux.
Je suis aussi un adepte du langage des signes, mais j'ai rencontré,
il y a quelques semaines, une petite limite en SEGPA (6èmes
-5èmes). Les élèves m'ont dit qu'ils n'étaient
plus des bébés et qu'ils préféraient
qu'on leur crie dessus...
Nous en avons, bien sûr, discuté, mais j'ai été
de prime abord, très étonné de leur désir.
J'ai quand même persisté, avec bonheur. Non seulement
ils parlent moins fort, mais en plus ils adoptent entre eux les
mêmes stratégies et mettent le doigt sur la bouche
au lieu de faire chhhhut ou pire...
Lorsque je débarque dans une classe bruyante (je suis remplaçant
et je vois un peu de tout...), je trouve généralement
une approche gestuelle. Si elle ne suffit pas, j'annonce des chiffres
: 2, 0, 4 et je fais semblant de noter sur un papier. En général,
les enfants sont inquiétés par ces notations basses
et se taisent, en tout cas, sont prêts à entendre
mon message. Je leur dis alors qu'il s'agit de notes de chuchotement
et que les moyennes ne vont pas être terribles. Mon petit
effet passé, j'en discute (il n'y a bien sûr pas
de notes de chuchotement) et en général, ça
fait son effet, et nous avons une bonne connivence en ce qui concerne
le bruit.
Certaines classes mettent plusieurs minutes pour se mettre au
travail. Plutôt que de râler et d'énerver tout
le monde, je regarde ma montre, sans rien dire. Il arrive toujours
un moment où un élève remarque mon manège
et me demande ce que je chronomètre. Je lui dis que je
regarde combien de temps il leur faut pour s'installer et en deux
jours, de bouche à oreille, le problème est réglé.
ATTENTION, ces petits trucs ne dispensent pas d'une bonne discussion
en Conseil, c'est juste pour attirer l'attention sur un dysfonctionnement.
Les " cris et les châtiments " ne sont que rarement
générateurs de sains climats de travail.
J'intercale de temps à autre, des moments de silence absolu,
histoire de réhabituer l'oreille et éviter l'inflation
sonore. Certaines classes sont très souples et peuvent
faire varier à volonté le niveau sonore, d'autres
sont très lourdes et toute dérive tendra à
s'AMPLIFIER !
J'utilise aussi un petit piano électronique (5cm de large
;-) au son très gracile (pas plus bruyant qu'une carte
de voeux musicale). Si on ne l'entend plus, c'est que le niveau
est trop fort. Plutôt que de demander le silence, je pianote
quelques notes et ça suffit.
Il m'arrive de demander le silence en faisant chanter " un
peu de silence, s'il vous plaît " (Do ré mi
fa sol fa mi ré do), ou pire Drubeeeee ! auquel les élèves
doivent crier Yeeeehhh ! (c'est une technique de griot). Après
ce court défoulement, la classe est prête au travail
(ça surprend un peu les classes voisines ; Attention, dans
une classe agitée, il y a le risque que les élèves
s'emparent de la commande rien que pour le plaisir de pouvoir
crier...
En dernier ressort, si le bruit te dérange, je crois que
tu dois en discuter avec tes élèves et leur dire
(ça peut être que tu as peur des réflexions
des collègues, que ça te donne des maux de tête,
ou tout simplement que tu trouves le niveau incompatible avec
une bonne concentration). Vous pourrez ensuite trouver des solutions
pour le limiter ensemble.
Un dernier avis, ne tolère jamais plus que ce que tu peux
accepter. Je te quitte sur la pointe des pieds.
Pendant le temps de travail individuel, deux colonnes au tableau
: explications, corrections.
Les enfants viennent s'inscrire. On peut se déplacer silencieusement.
Cela évite de s'interpeller à travers la classe.
La colonne " Explications " est traitée en priorité
: il s'agit de débloquer une situation que l'entraide n'a
pas suffi à débloquer. Quand l'enfant a eu son explication,
il efface son nom au tableau et retourne à sa place. Idem
pour les corrections. L'enfant qui vient s'inscrire place devant
son nom le numéro suivant. Quand je suis en forme, je me
déplace de table en table. Quand je ne le suis pas, je
vais m'asseoir dans un coin et j'appelle les enfants. Les deux
pratiques ont leurs avantages et leurs inconvénients.
Pour éviter les interpellations et les dérangements
fréquents, j'ai deux boîtes sur mon bureau. Dans
la boîte à rendez-vous, celui qui veut un rendez-vous
met un papier avec son nom. Je réponds dès que j'ai
un moment en faisant venir les enfants près de moi. Dans
un casier à courrier, chacun place ce qui nécessite
une correction de ma part.
La boîte à "rendez-vous" me permet de faire
le tri entre les urgences et ce qui peut attendre. J'ai aussi
un bâton de pluie.
Et puis, bien sûr, il y a aussi des moments où rien
ne marche, où je supporte moins bien. C'est tout à
fait vrai également que ce n'est pas tant le nombre d'élèves
qui importe que le nombre de m2 par personne et l'on vit drôlement
mieux dans 100m2 que dans 50 entassé les uns sur les autres,
toutes les conditions étant réunies pour créer
bruit et énervement.
Je ne suis pas vieux dans le métier, c'est ma deuxième
année d'enseignement, et au même niveau (CE1). Si
je compare avec l'année passée, je trouve que les
enfants travaillent mieux, que je peux être plus près
de ceux qui le nécessitent. Il y a tout simplement une
atmosphère de travail qui devient la règle sans
que cela passe uniquement par l'enseignant. La discipline n'est
pas difficile à faire respecter car ce n'est pas l'enseignant
qui se met au travail, mais les enfants eux-mêmes qui s'y
mettent. Et la "gestion du bruit" n'est plus vraiment
un problème, alors que l'année dernière,
oui. La tranquillité avec laquelle je travaille est un
gain : je sais maintenant, pour moi, que c'est possible. La pédagogie
même "active", même constructiviste, modèle
transmis en IUFM, ne questionne pas du tout ce fantasme de maîtrise
totale qui fait tant de mal à l'enseignant et aux enfants.
Cette tranquillité-là n'a donc pas qu'un intérêt
de confort individuel, mais aussi un effet libérateur pour
laisser des initiatives aux enfants.
Vendredi, le jour du Conseil, après la lecture des petits
papiers ("X embête Y " "Z ne travaille pas"...)
mis dans la boîte durant la semaine, j'écris au tableau
: "Qu'est-ce que vous voudriez apprendre, étudier,
faire, construire?". J'ai été tout heureux
que les enfants proposent beaucoup d'exposés. Sans doute
d'autres projets d'une autre nature émergeront aussi, à
la faveur de cette dynamique.
Ce qui m'enchante, c'est cette articulation plurielle du travail
que je vois s'installer , la seule supportable pour moi : Travail
individuel (plan, le même pour tous mais traité à
la vitesse de chacun) / Leçons, situations problèmes,
formalisations (en groupe, localisées dans le temps)/ Projets
individuels (différents pour chacun, inscrits dans une
durée).