la coopération

 

 

TOUTE-PUISSANCE DU MAITRE

OU REGLES DE VIE DE LA CLASSE ?

extrait de Second Degré Liaisons, bulletin de liaison des professeurs du Second Degré.


Dans de nombreuses revues à grand public, on peut lire des articles qui décrivent la situation dramatique d'enseignants parachutés dans un établissement difficile. Un professeur leur donne ce conseil : " Ayez de l'autorité !... " Et vous, elle vous est tombée dessus comment, "l'autorité" ? Face au troisième pilier de Notre Dame, comme la foi pour Claudel ?!...

 

Autorité, pouvoir, loi : comment sortir de l’injonction magique et permettre aux enseignants de raisonner leurs pratiques ? Comment sortir de l’affrontement duel, stérile et usant, entre un adolescent révolté et l’adulte ? Comment mettre en place une autre relation éducative, d’autres relatioins de travail… ?

 

I QUELLE AUTORITE ?


Voici l'intervention de Philippe Patrault, professeur à l'IUFM de Caen, en juillet 99, lors d’un stage national d'approfondissement qui réunissait des enseignants du primaire et du secondaire. Il montre d'abord que la question de l'autorité est un débat au sein de la société parce qu'actuellement il n'y a plus de consensus autour des valeurs qui la fondaient. Cette situation est particulièrement perceptible dans l'école : autrefois, l'autorité du maître était fondée de l'extérieur par le prestige de sa fonction, maintenant, c'est l'autorité personnelle du maître qui fonde, provisoirement, la légitimité de son métier.


" La question de l'autorité est beaucoup plus complexe qu'on ne le croit dans la mesure où son examen renvoie à la fois au statut du pouvoir, à la place du droit et aux conditions d'une vie citoyenne à l'école. Au départ de ce travail, il y a une anecdote et un constat.
L'anecdote est la suivante : " s'imposer ", "en imposer ". Ce qui est remarquable, c'est qu'en effet, il y a de plus en plus de situations dans lesquelles, avant de pouvoir faire son métier, l'enseignant va devoir créer les conditions de possibilités de l'exercice de son métier. Ce qui est remarquable, c'est que cette capacité à créer les conditions de l'exercice du métier fasse parler du métier lui-même. Je ne suis pas sûr que l'on ait prévenu cette jeune collègue qu'il ne lui suffirait pas d'enseigner Ronsard à ses 4ème techno, et qu'il lui faudrait d'abord les convaincre de l'utilité de cette tâche. Voilà pour l'anecdote. Passons au constat : plus l'école croisera des situations éducatives peu ou pas construites, plus la question de l'autorité se posera avec insistance. Plus il sera nécessaire que les enseignants y soient préparés et y aient réfléchi. Or cette question de l'autorité, nous n'aimons pas la poser bien qu'il s'agisse d'une question tout à fait centrale dans l'enseignement ; elle ne fait plus recette ni dans la formation continue ni dans le plan de formation initiale des enseignants. Une question qui dérange.

C'est qu'il s'agit d'une question qui touche - du moins, c'est le sentiment qu'on en a - à la personnalité des enseignants, à leur rapport au pouvoir, à l'image qu'ils ont d'eux-mêmes. Quand on examine les rapports d'inspection qui mentionnent des réserves touchant l'autorité des enseignants dans leur classe, on constate que le ton, la gravité des jugements et la solennité du propos est sans commune mesure avec les rapports qui notent une incohérence didactique, une faute d'appréciation des progressions proposées, un style trop directif ou une approximation des méthodes pédagogiques utilisées. Dans ces derniers cas, l'enseignant peut très bien se défendre en considérant que ces critiques révèlent seulement un désaccord de conceptions, voire un conflit de génération ou de fonction (inspecteur qui n'enseigne plus depuis longtemps et enseignant sur le terrain, par exemple). Par contre, quand l'autorité de l'enseignant est mise en doute, c'est la personne même de l'enseignant qui est visée, compromise par ce jugement qui ne dit pas : " Il ou elle devra améliorer ses connaissances didactiques, pédagogiques, méthodologiques, en suivant pas exemple un stage ", mais " Il y a quelque chose dans la personnalité de l'enseignant qui n'est pas à la hauteur de l'exigence professionnelle ". On n'est plus alors dans le même registre. Ce n'est plus une pratique et des choix professionnels que l'on juge, c'est une personne à qui l'on reproche un trait de sa personnalité. Si l'on veut comprendre ce qui se joue dans ce type de critique, il faut mettre à plat le contexte social dans lequel se pose aujourd'hui la question de l'autorité et, d'autre part, définir les contours de cette notion.


Crise générale de l'autorité et spécificité de la situation éducative


Cette question s'inscrit dans un contexte général de crise de l'autorité sur lequel nous reviendrons tout à l'heure. La réflexion sur l'autorité n'a pas aujourd'hui le sens qu'elle pouvait avoir sous la troisième République parce que sa dimension sociale s'est profondément transformée (qu'il s'agisse d'autorité parentale ou d'autorités institutionnelles). Par contre, ce qui demeure identique, c'est le fait que cette question, parce qu'elle se pose dans l'institution scolaire, nécessite un traitement spécifique. Même si nous ne sommes pas dans le même contexte que l'instituteur de la Troisième République, nous n'avons, comme lui, que le choix des moyens éducatifs pour asseoir l'autorité. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce point.

Avant cela, il est nécessaire de clarifier un peu le débat en s'attachant à définir ce qu'il convient d'entendre sous le terme d' "autorité". Il n'est pas sûr que tout le monde désigne sous ce terme la même chose. Certains conçoivent l'autorité sous la forme de charisme, d'autres comme une capacité à imposer ses choix, d'autres enfin y voient l'expression d'un rapport de forces. (Certains collègues, plus radicaux, considèrent que l'autorité est un faux problème, par exemple les formateurs qui pensent qu'on ferait mieux d'apprendre à proposer aux élèves des situations d'apprentissage plus motivantes.)

Il est clair que l'autorité a partie liée avec le pouvoir, mais en même temps, exercer une autorité ne signifie pas la même chose qu'être autoritaire. Personne n'ose demander aux enseignants d'être autoritaires. C'est que l'autorité n'est pas du tout la même chose que la force, il faut même dire que la force contredit l'autorité. C'est quand je ne parviens plus à exercer normalement mon autorité que je me résous (éventuellement) à utiliser la force. De sorte que " faire donner la force " comme disent les militaires, c'est dans une certaine mesure avouer sa faiblesse, son incapacité à faire respecter l'ordre ou le droit autrement qu'en les transformant en rapport de forces, c'est-à-dire en les menaçant. Il y a ainsi de très nombreux pouvoirs qui sont dépourvus d'autorité et qui ne parviennent à se maintenir que par la coercition et la contrainte. Et il en est de même dans certaines classes où règnent un ordre et un calme qui ne reposent que sur la menace et les punitions. On ne peut pas dire qu'il s'agisse d'autorité mais bien plutôt d'un rapport de forces. Et c'est bien parce qu'il s'agit d'un rapport de forces qu'il faut l'imposer à chaque fois, le rétablir à chaque fois en rappelant les sanctions ou les menaces. Cette distinction entre force et autorité en recouvre une autre, tout aussi essentielle, entre ce qui est de l'ordre de la contrainte et ce qui est de l'ordre de l'obligation.


Pas d'autorité sans reconnaissance sociale
cute;alable, c'est que l'enfant soit considéré comme un sujet de droits, c'est-à-dire
comme une personne qui peut répondre d'elle-même. Il y a sur ce sujet un débat, pour ne pas dire une polémique. Certains posent en principe que tout enfant est une personne et qu'à ce titre il a des droits et des devoirs qu'il découvre ou construit à mesure des situations et des aptitudes. C'est la position des mouvements pédagogiques de l'Ecole Nouvelle et le point de vue de la Convention des Droits de l'Enfant. D'autres posent en principe que l'éducation ne peut contraindre l'enfant à prendre des responsabilités puisqu'elle a précisément pour fin de lui donner les moyens qui lui permettront, un jour, de les assumer. C'est, par exemple, la position de Finkelkraut qui avait accueilli la Convention des Droits de l'Enfant en disant (lors d'une émission à France Culture) que  « cette Convention est soit ridicule soit scandaleuse ; et à mon avis les deux à la fois »".

On peut évidemment gloser indéfiniment sur l'âge auquel on devient enfin citoyen (quatre ans, cinq ans, treize ans, l'âge de la majorité). Peu importe. Dans tous les cas, qui peut soutenir l'idée qu'un jour, on cesse d'être enfant pour devenir adulte ? Il s'agit là d'un processus et non d'un événement. Et l'on voit mal comment ce processus pourrait responsabiliser l'enfant sans lui faire occuper concrètement des postures où il éprouve sa liberté de choix, les conséquences de ses engagements et les obligations de concilier sa subjectivité avec les exigences des autres.

Si l'enfant devient citoyen, ce devenir s'amorce dès qu'il y a un soi et des autres ; et il s'amorce dans les premières et difficiles conciliations entre soi et les autres. De sorte que l'on pourrait dire que la citoyenneté à l'école, c'est la découverte par l'enfant de ce que signifie « être libr e » et des conditions sociales de cette liberté. On peut facilement imaginer la difficulté que représente le sacrifice de la toute-puissance narcissique. Il est vrai que la liberté s'éprouve d'abord dans une confusion avec la force. Ce que l'on a la force ou la capacité de faire, voilà ce que recouvre la première ébauche du sentiment de liberté. Et c'est cette position de toute-puissance que l'enfant va devoir abandonner parce que les autres aussi, autour de lui, sont dans la même illusion et font valoir leur force contre la sienne. Quand on confond la liberté avec l'absence de contrainte, c'est-à-dire avec la puissance d'agir, on entre dans l'arène où tout est rapport de forces.

Une des grandes difficultés de l'éducation à la citoyenneté va consister à faire éprouver d'abord la nécessité du droit qui entame sans doute une partie de la puissance d'agir, mais garantit collectivement que dans le cadre de ce droit, l'exercice des droits individuels sera mis à l'abri de la force et de la violence des autres. L'éprouver d'abord pour pouvoir ensuite le comprendre.

Voilà la tâche : construire le sens du droit et son lien constitutif avec la liberté à partir des situations de classe ».



II LES INVARIANTS


Si nous souscrivons à ce que dit Philippe Patrault, c'est que nous y retrouvons un choix philosophique fondé sur le respect de l'enfant. C'est à partir de ce principe que Freinet a défini les Invariants de sa pédagogie. Nous rappelons ici ceux qui éclairent notre réflexion :

Invariant n° 4 : Nul - l'enfant pas plus que l'adulte- n'aime à être commandé d'autorité.
Invariant n°5 : Nul n'aime s'aligner, parce que s'aligner c'est obéir passivement à un ordre extérieur.
Invariant n°6 : Nul n'aime se voir contraint à faire un certain travail, même si ce travail ne lui déplaît pas particulièrement. C'est la contrainte qui est paralysante.
Invariant n° 22 : L'ordre et la discipline sont nécessaires en classe
Invariant n° 23 : Les punitions sont toujours une erreur. Elles sont humiliantes pour tous et n'aboutissent jamais au but recherché. Elles sont tout au plus un pis-aller.
Invariant n° 28 : On ne peut éduquer que dans la dignité. Respecter les enfants, ceux-ci devant respecter leur maître, est une des premières conditions de la rénovation de l'école.


Claude Dumond, qui enseigne l'histoire-géo au lycée, a observé les stagiaires qu'il reçoit dans ses classes, et a ainsi répondu à nos questions sur l'autorité :


 « SDL : Qu'est-ce que c'est, pour toi, qu'un prof qui a de l'autorité ?

C.D. : Il faut avoir un équilibre psychologique pour ne pas avoir peur, et assumer le rôle du prof, c'est-à-dire enseigner aux élèves ce qu'ils ignorent. Les profs chahutés sont des profs qui ne sont pas crédibles : ils punissent les " faiblards ", pas les " gros durs " car ils en ont peur.
Il faut aussi respecter pour se faire respecter : j'avais une stagiaire dont les cours n'étaient pas structurés, n'avaient pas de plan, étaient confus. Elle expliquait le désordre dans la classe en disant : " Moi, je n'ai pas ta carrure et ton expérience ". Je lui ai répondu : " Prépare tes cours pour les élèves ".

Les jeunes stagiaires respectés, c'est aussi ceux qui vont acheter sur leurs deniers le livre qu'ils vont prêter aux élèves, la diapo qui manque. Les autres s'économisent au propre et au figuré.
Ce qui implique l'autorité, c'est aussi le respect de l'adulte envers l'adolescent : il ne cherche pas à humilier les élèves.


SDL : Oui, mais les profs (de maths, souvent, ou de matières dites " importantes ") qui font régner l'ordre par la peur ?

C.D. : Cela marche sur la répression familiale, et cela va dans le sens du prof. Les gosses ont tellement peur d'avoir une mauvaise note qu'ils s'écrasent, craignant en plus la plainte du professeur auprès des parents. Si la même chose se produit en musique ou en dessin, les parents rient et le professeur peut être chahuté...


SDL : Et toi ?

C.D. : Je revendique l'autorité que j'ai sur mes élèves. Au bilan de fin d'année, un quart dit : « Vous êtes un bon prof car il y a de l'ordre dans vos classes ». Même les élèves qui sont en situation d'échec scolaire le ressentent comme tel sans pouvoir expliquer pourquoi.
Je leur propose des activités qui font qu'ils se tiennent tranquilles. Ce qui compte, c'est aussi la qualité du bruit ou du silence dans la classe. »

 


Mais comment passe-t-on de l’autorité d’un seul à la délégation progressive des responsabilités dans le cadre de la « classe-coopérative » ?  

 

 

III LA PAROLE NECESSAIRE

 

Philippe Patrault réfléchit aux conditions de cet apprentissage de la démocratie :

 

« Des lieux et des temps pour parler

            Pour construire la loi et le droit, il faut disposer de la parole, l’avoir à disposition . Cela suppose des compétences linguistiques et langagières dont l’expérience montre qu’elles ne viennent pas spontanément aux enfants. Cela suppose des situations de paroles instituées (des moments, des dispositifs, des procédures), des rituels (pour la prise de parole, sa circulation dans le groupe etc...) et un maître garant du respect des règles.

 

Ce que parler veut dire

            La parole, c’est la médiation par excellence, le fondement de toutes les médiations. De sorte qu’entre moi et moi-même, moi et les choses, et entre moi et les autres, il y a toujours le pouvoir des mots. La parole est cette oeuvre dans laquelle chaque personnalité montre sa capacité ou son impuissance à surmonter le désordre des impressions pour instituer un récit de soi.   

            En apprenant à parler et en comprenant ce que parler veut dire, on entre dans un univers dans lequel il appartient aux hommes de créer le sens.

            Voilà pourquoi, prendre la parole est une des tâches maîtresses de l’homme hors de l’école comme dans l’école.

 

Expression et communication

 

            D’autre part, si mettre de l’ordre dans les mots , c’est mettre de l’ordre entre les pensées, c’est aussi mettre de l’ordre entre les hommes parce que la parole est aussi fondamentalement rencontre. L’homme parle le monde? Mais il ne parle pas au monde, il parle aux autres. La parole est un mouvement de déportation de soi vers l’autre. Un mouvement dans lequel il y a  à la fois une affirmation du sujet et une recherche d’autrui. Je parle à la fois pour me faire entendre et, dans une visée de communication, pour aller aux autres. Cette double fonction de la parole (une expression de soi et une communication avec les autres)  ne va évidemment pas de soi. Tout langage est en effet d’abord reçu. L’enfant le reçoit tout fait du milieu, comme il reçoit sa nourriture. C’est toujours dans la parole des autres, avec les mots des autres, que l’on apprend à parler. Mais en même temps, dans  cette parole en commun, je cherche à exprimer une personnalité qui justement ne peut accepter de se laisser dissoudre dans la communauté. L’enjeu de la parole consiste à se faire entendre de tous pour se faire reconnaître comme personne, c’est-à-dire comme unique. En réalité, expression de soi et communication ne sont pas deux fonctions antinomiques de la parole. La parole est fondamentalement ouverture à autrui, et c’est dans cette communication avec l’autre que se construit l’être que je suis. Pour que je prenne la parole , il faut qu’elle me soit, d’une manière ou d’une autre, donnée par autrui. La parole est, en ce sens, la fonction humaine d’intégration sociale .

            Or c’est cette fonction humaine d’intégration sociale qui paraît le moins bien prise en charge par l’institution scolaire. On voit aujourd’hui que la question de la violence à l’école nous renvoie presque systématiquement au problème de la communication, et en particulier à la place accordée à la parole. 

 

Réinventer le forum

            L’école a trop fait de l’oral le vestibule de l’écrit. Elle a tellement confisqué la parole , tellement contraint le sens à passer par l ’écrit que nos élèves n’ont qu’un accès maladroit, pauvre et le plus souvent affectif avec leur  parole.

            Or la citoyenneté et la démocratie se font sur le forum. D’où l’urgence et la nécessité de reconstruire à l’école les conditions de cet apprentissage. La première institution du droit est dans cette parole donnée que l’on promet de tenir. C’est sur la parole, sur  la certitude collective qu’on la laissera s’exprimer, qu’on l’écoutera et que l’on composera avec elle que l’institution d’un droit à l’école repose. Donner la parole aux élèves n’est pas l’exhortation d’âmes sensibles qui confondraient «animation de groupe» et enseignement, café du commerce et classe, c’est le parti résolu d’une école qui prend le risque d’une éducation à la citoyenneté. »

Philippe Patrault  

 


IV QUELQUES LIVRES À LIRE SUR LA QUESTION



- Construire la loi à l'école, Develay, Lévine, Imbert, Université d'été de Clermont-Ferrand, 1997, CRDP d'Auvergne

- La motivation, Cécile Delannoy, CNDP, 1997 Hachette Education

- Le triangle pédagogique, in La Pédagogie, une encyclopédie pour aujourd'hui, sous la direction de Jean Houssaye, ESF, 1993

- L'autorité ou l'éducation, de Jean Houssaye, ESF, 1998

- Pourquoi vos enfants s'ennuient en classe ? Marie-Danielle Pierrelée, Syros, 1999

- Banlieues : les défis d'un collège citoyen, Jacques Pain, ESF, 1998. Voir la présentation du livre dans le n°112 (octobre 99 du Nouvel Educateur (PEMF)

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