Militants depuis plusieurs années en pédagogie Freinet, des enseignants du Nord se sont engagés depuis deux ans dans un projet d'école expérimentale à Mons en Baroeul. Ils sont arrivés à neuf dans une école de REP (quatre en maternelle et cinq en élémentaire) soutenus par un IEN dans leur volonté de créer une école populaire dans un quartier populaire.
Les questions pédagogiques, sociales et politiques doivent être posées conjointement. Cette évidence permet une cohérence dans les actions de chaque jour et pose les enjeux de nos luttes en tant qu'enseignants, éducateurs et citoyens. Il ne s'agit pas de croire naïvement que le travail pédagogique mené pour une rupture avec l'école libérale et une transformation de l'éducation permettra une transformation de la société. Il ne s'agit pas non plus de se " suffire " de luttes syndicales et/ou politiques pour penser que notre combat anti-capitaliste sera couronné de succès. Le combat pédagogique pour une " école nouvelle " où les apprentissages, les savoirs, la construction de sens et de liens, les droits et devoirs se construisent coopérativement, légitime l'action syndicale et politique. En retour l'action politique et syndicale donne sens et légitime notre volonté de transformation radicale du système éducatif et social.
C'est pourquoi, militants depuis plusieurs années (entre cinq et vingt-cinq ans) en pédagogie Freinet, nous avons fait le choix de " démarrer ensemble " en créant une école dite expérimentale. Il a fallu être reconnus par l'institution, construire un projet fort et créer les conditions " administratives " pour arriver à neuf dans une école de REP. Il a fallu mobiliser les réseaux syndicaux favorables au projet, éviter les oppositions syndicales ou conservatrices du monde enseignant, éviter les pièges tendus par certains, et compter sur l'IEN porteur avec nous du projet pour que parents, enseignants en poste ne s'opposent à l'ouverture de l'école. L'IEN a ainsi pendant près de six mois rencontré les enseignants un par un, les parents, l'IA et ses adjoints et soutenu notre démarche pour une école populaire dans un quartier populaire.
D'autre part, si nous ne démarrions pas en tant qu'enseignants en pédagogie Freinet, nous démarrions ensemble et les enfants, parents étaient " vierges " de toute pratique coopérative Freinet. Chacun d'entre nous avait un e expérience propre, personnelle et coopérative, et nous avions à des degrés divers la maîtrise de certains outils et techniques du mouvement. Nous avions aussi des vécus pluriels qui devaient se compléter.
Le contexte
Notre projet d'école Freinet en milieu " difficile ", dans le REP. de Mons en Barul (à côté de Lille), a démarré en septembre 2001 d'une volonté du groupe régional ICEM relayée par l'Inspecteur de l'Education nationale de Villeneuve d'Ascq - Nord et l'Inspecteur d'Académie. Notre projet et l'existence reconnue d'une équipe posent les questions de l'innovation dans les quartiers difficiles, du type de stratégie éducative, politique et sociale dans des quartiers pudiquement appelés " sensibles " Nous avons fait le choix d'une durée de 5 ans au moins, la stabilité de l'équipe étant important pour nous, pour les enfants. Il est à noter que nous n'avons aucun moyen particulier, que nous travaillons dans les mêmes conditions (précaires et complexes d'une commune très urbanisée) que les autres écoles, que nous avons fait le choix de nous inscrire dans le cadre de la carte scolaire en règle dans la commune et de conserver dans l'école les enfants du quartier. De plus, la commune n'est pas riche et la priorité à l'éducation n'y était pas évidente !
Le fonctionnement interne est resté au départ " traditionnel " dans sa structure, mais nous faisons vivre et construisons l'autogestion au quotidien, par exemple, avec une direction d'école partagée : le conseil des maîtres est pour nous l'instance décisionnelle et les tâches, le " salaire " de directeur sont partagés !
L'école est composée de quatre classes maternelles et cinq élémentaires. Sur un total de cent quatre-vint-douze élèves l'année dernière et d'un peu plus de deux cents cette année, la répartition sociale des familles est de 40% de chômeurs, 35% d'ouvriers, 12% d'employés et 25% d'enfants issus de familles monoparentales. L'école a un statut expérimental, avec un suivi universitaire par le laboratoire de recherche " Théodile " de l'université de Lille III. Les enseignants doivent être proposés par l'ICEM régional pour participer au mouvement vers notre groupe scolaire. Dans le REP, une école semblable est école " témoin " pour l'évaluation universitaire de notre projet.
En élémentaire, le 1er jour de la 1ère semaine, les enfants rentraient avec leurs vécus scolaires antérieurs, leurs habitudes de moqueries, de non respect, de violences, de peurs enfouies qui avaient été construites socialement et scolairement. Ce qui nous frappait également, c'était le manque de repères, l'attentisme de certains, le fatalisme d'autres, le désir de provocation attisée par les grands frères qui traînaient autour de l'école ou dans l'école. Chez les parents aussi, l'attente était forte pour certains, l'absence ou l'inquiétude réelle pour les autres.
Nous avons choisi des modes de mise au travail, des procédures d'apprentissage par tâtonnement expérimental, avec une primauté à l'expression et à la prise en compte des vécus des enfants.
Donc :
- susciter des conduites coopératives ;
- assurer la rigueur des règles et lois mises en place
Nous avons vite instauré deux moments institutionnels d'expression orale pour le règlement des conflits, la construction d'un espace social de vie et une protection des individus : le conseil de classe hebdomadaire et le conseil d'enfants de l'école bi-hebdomadaire où siègent deux enfants délégués et mandatés de chaque classe. Mais cette organisation n'aurait servi à rien si elle n'avait pas été au service de l'expression et de la création de chaque enfant. L'expression qui permet d'être reconnu et estimé, de grandir par une meilleure connaissance de soi au milieu des autres
Des choix, des étapes
Nous avons provoqué et choisi les ruptures :
- dans les activités de création, d'expression "
libre " engagées comme le texte libre, la pratique
des arts plastiques, du théâtre, de la musique, de
l'expression corporelle ;
- dans les recherches libres en mathématiques, français,
étude du milieu provoquées ;
- dans la manière de se parler, de s'écouter pendant
les " quoi de neuf ? " et exposés, présentations
;
- dans la manière de rentrer, sortir des classes et de
l'école (nous étions toujours à cinq aux
entrées et sorties, en récréation, avant
et après la classe par exemple) ;
- dans l'édification de règles claires et précises
qui étaient constamment rappelées, mises à
l'épreuve des faits ;
- dans la mise en place de conseils de classe et d'école,
suivis de décisions minutieusement rappelées et
respectées ;
- dans notre présence forte, constante, calme dans les
cours, à l'entrée de l'école, auprès
des parents matin, midi et soir. Il a fallu discuter, permettre
à des parents de se parler
Il a fallu aussi sortir
fermement des grands frères de l'école, etc
- dans le respect imposé envers tous et de la part de tous.
En classe est apparu le chuchotement en plan de travail, afin
que chacun puisse travailler sereinement ;
- dans l'acharnement à retrouver pour chacun une estime
de soi forte et consciente ;
- en renouant des liens avec l'association de quartier voisine
et en travaillant avec elle.
Même si les difficultés rencontrées en
maternelle n'étaient pas tout à fait du même
ordre, nous avons voulu dès les classes de petits :
- donner les mêmes espaces d'expression, de création,
les mêmes habitudes de travail ;
- élaborer des règlements avec les enfants, qui
seraient reconduits en élémentaire ;
- adopter un comportement cohérent, d'équipe, avec
des exigences et des réponses similaires quelque soit l'adulte
référent.
Notre tâche principale était d'abord de rendre les enfants disponibles aux connaissances et aux patrimoines culturels de proximité, en commençant par les plus " distants culturellement " de l'école. Quelques techniques et outils du mouvement Freinet nous ont bien sûr aidés, nos expériences militantes, nos compagnonnages avec les " anciens " du mouvement également
Comment commencer dans sa classe, chacun et ensemble ?
- La correspondance scolaire : toutes les classes sont en correspondance
scolaire, avec une classe en France et une au Sénégal
(école Freinet de Diawar) ;
- L'écriture - lecture " naturellement " au cycle
2 notamment ;
- Les productions communiquées de textes libres, lettres,
compte rendus et résumés d'expériences et
sorties, exposés ;
- Les recherches mathématiques à partir d'évènements
de classe et de créations d'enfants, personnelles et/ou
coopératives ;
- Les exposés à partir de sujets, vécus,
objets ramenés par les enfants ;
-
Et bien sûr, ni notes, ni punitions, ni récréations
interminables
seulement un travail qui, de nouveau, passionne,
ouvre, enrichit.