la coopération

Coopération : la part du maître


Le conseil de coopé : clé de voûte de la classe coopérative

Dans le système scolaire traditionnel, nous dit René Lourau(1), " l'enseignant doit imposer et faire respecter l'emploi du temps, les programmes, le rythme et le contenu des contrôles, les modalités de sanctions… Mais aussi les normes de fonctionnement, les modes de relation, la discipline, la morale de l'éducation. Il est le juge suprême du bien et du mal. Il encourage, détourne, récompense, sanctionne les enseignés selon qu'ils parviennent à aimer ou ne pas aimer l'institution dans toutes ses particularités. "

Désireux d'un autre rapport à l'enfant, d'un autre rapport à l'autorité, les instances de régulation dans la classe se font rapidement sentir. Le conseil d'enfants est rapidement évoqué par les débutants. C'est de plus, à leurs yeux, le liant, la technique qui va permettre cette mise en cohérence des différentes activités de la classe. Le conseil coopératif, c'est l'organe institutionnel et décisionnel de la classe. Tous les auteurs qui se sont penchés assez sérieusement sur la question de la citoyenneté sont unanimes sur un point : il est illusoire de faire vivre un groupe d'individus dans un espace commun sans qu'existent des moments de régulation. Ce sont d'ailleurs ces moments de régulation qui permettent à la somme d'individus de se transformer en groupe en se construisant une culture commune. De plus, cet espace de parole reste, dans une classe coopérative le moment privilégié de l'organisation de la vie collective et du travail dans la classe qui se règle par le débat. Cette éducation au politique, vise comme le précise Alain Mougniotte(2), non pas à faire adhérer à certaines valeurs ou à une certaine forme d'organisation de la cité, mais plutôt à " informer sur les problèmes politiques et à donner le goût de les comprendre et d'en débattre, en en faisant saisir la portée et l'intérêt pour soi et pour les autres, et de fournir aussi la capacité d'argumenter à leur propos. " . De plus, ce pouvoir partagé permet à l'enseignant de se préserver de lui-même, des dérives de sa toute puissance, c'est l'instauration du débat démocratique dans la classe.
Gestion des conflits, organisation des tâches et du travail, partage du pouvoir… c'est bien une conception de l'école où, " par la coopération scolaire, ce sont les enfants qui prennent en main, effectivement, l'organisation de l'activité, du travail et de la vie dans leur école. " (3)
Cependant, le conseil coopé, rapidement ressenti comme nécessité n'en effraie pas moins les débutants qui, confrontés à la tension née de la volonté de partage du pouvoir et du désir de toute puissance de l'enfant, craignent les risques de débordement, redoutent de voir la classe et les enfants leur échapper car, comme le remarque Jacques Carbonnel (4), " les élèves coopératifs discutent, critiquent, tâtonnent, refusent, acceptent, demandent des droits et veulent prendre des initiatives. Ce sont des élèves vivants, dynamiques, parfois râleurs, qui veulent être pris en permanence pour des personnes ". Dans cet espace pré démocratique qui tente de remettre entre les mains des enfants tout ce qu'il est possible de leur remettre, l'enseignant n'en reste pas moins garant et de leur sécurité, et de leurs apprentissages. C'est dans ce sens que Fernand Oury se réservait un droit de veto sur d'éventuelles décisions, que les praticiens Freinet parlent volontiers de garde fous. Il appartient donc à chacun de circonscrire l'espace de liberté des enfants aux frontières de ce que l'enseignant est capable de cerner.
En formation initiale comme en formation continue, il n'existe aucun espace de formation à la gestion et régulation de conflit. Les seules possibilités offertes résident chez des enseignants Freinet ayant une pratique du conseil relevant davantage d'une expertise construite sur des schèmes de pensée et d'action qui se sont construits sur l'expérience, sur l'analyse de l'expérience et sur l'échange. Faute d'être accompagné d'échange et d'analyse de son travail, privé des garde-fous possibles, le conseil coopé dans les mains du débutant devient rapidement soit une inextricable machine qu'on pilote difficilement, soit un espace vide de sens que les enfants désinvestissent rapidement.

Dominique Tibéri

1/ R. Lourau, in Les pédagogies autogestionnaires, p. 24.
2/ A. Mougniotte, in La pédagogie Freinet, mises à jour et perspectives, p. 205.
3/ C. Freinet, " La coopération à l'école moderne ", L'Educateur n° 18, juin 1946.
4/ J. Carbonnel, in Cahiers pédagogiques n°347, p. 60.

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