NAVIGUER : petit manuel de l'apprenant numérique

De: alava@cict.fr

La mutation documentaire à laquelle nous assistons doit progressivement nous conduire à définir les caractéristiques d'un apprentissage s'appuyant sur des informations numériques. L'ère de l'oralité a peu à peu promu l'agora comme espace de rencontre et d'apprentissage. L'ère de l'écrit a progressivement construit et valorisé la bibliothèque comme espace de mémoire et de connaissance. L'ère du numérique a fait émerger les réseaux comme espace d'interaction et d'information.

Chaque technologie et chaque espace exige des modalités sociales et cognitives spécifiques à l'utilisation de ces potentialités. La parole, la rhétorique, la lecture, l'analyse restent des outillages fondamentaux pour l'apprenant de demain, mais le "CYBERSPACE" comme espace d'information et d'apprentissage nécessite le développement chez l'utilisateur de modalités cognitives complémentaires : la navigation et le lien.

La navigation est à la fois une opération technique de déplacement dans un document et une opération de création des liens entre les différentes parties du document. Le "CYBERSPACE" offre donc à chacun un espace d'information, de création et de découverte. Naviguer est la nouvelle façon d'apprendre, mais.....

" Sur l'hypertexte on s'y perd, on s'y perd.....Autant lire à colin-maillard !"
LAUFER,Roger et SCAVETTA, Dominique, 1992

Naviguer devient le protocole de lecture des nouveaux supports documentaires. Mais naviguer sans se noyer nécessite la construction d'un certain nombre d'outils cognitifs et techniques spécifiques à la circulation numérique.

Le projet :

Naviguer sans but, sans un projet réaliste ou utopique, ce n'est que barboter. Il y a en matière documentaire des navigateurs de plaisance ne quittant jamais le port, inquiets devant la moindre difficulté documentaire et des grands navigateurs adorant prendre des risques et cherchant toujours à tracer leur propre route. Sans un projet de recherche les outillages technologiques ne peuvent conduire qu'à la visite guidée, jamais à l'aventure. Le but documentaire déterminera souvent le parcours et la qualité de l'utilisation des hyperdocuments. Ce n'est pas parce que les hypermédias sont conviviaux qu'ils permettent de se passer d'un objectif de recherche. L'usager bien souvent ne sait pas ce qu'il cherche, ne nous étonnons pas alors qu'il ne sache pas ce qu'il trouve !!!

 

La manoeuvre.

Pour savoir circuler dans des documents hypermédias, il faut savoir manoeuvrer le navire informatique. Cet apprentissage technologique ne peut être réalisé à vide par des démonstrations. La compétence à acquérir est une compétence en actes. Bien souvent, l'utilisateur découvre par lui même les premiers éléments techniques il a besoin de se construire des "styles" spécifiques et adaptés de navigation.
Chaque navigateur n'utilise pas les même stratégies de lecture pour se documenter. Il doit se construire ces stratégies de navigation. L'autre difficulté réside dans la maîtrise de la lecture numérique. Le regard est souvent perdu dans le défilement incessant du texte. L'utilisateur est perdu dans l'ensemble des icônes ou menus de son tableau de bord.
Sans cette maîtrise technique, l'aventure est impossible. Avec cette maîtrise elle devient possible mais non certaine.

Le point.

Faire le point est indispensable dans la recherche sur multimédia. Pour celui qui veut maîtriser la vitesse et la capacité de stockage des outils informatiques, la capacité à faire le point reste un des éléments indispensables. Parfois, il suffit de se poser la question " où suis-je ?" pour découvrir que nous ne savons pas. Pour faire le point, il faut disposer à la fois d'une représentation générale du document (carte) et d'une vision nette du parcours accompli.
Cela veut dire donc que l'utilisateur doit noter les étapes sur un livre de bord, indiquer les avancées documentaires et tenter d'anticiper sur les éléments informationnels lui faisant défaut.

Il peut exister plusieurs points dans la course numérique :

Le point technique ( ai-je bien cherché dans la bonne rubrique , ai-je bien noté ou copié les éléments pertinents, ai-je bien manoeuvré dans mes actions ?)

Le point documentaire ( que me manque-t-il pour mon sujet ou pour le mode de communication prévu, quelle est la qualité/validité des informations recueillies ?)

Le point peut être enfin disciplinaire ( que m'apprend ce document, ai-je appris quelque chose de nouveau, ce que je lis a-t-il un rapport avec ce que je cherchez ou avec le cours de l'enseignant ?) Sans cette capacité à faire le point on navigue à l'aveuglette et donc on n'apprend rien.

La carte.

a capacité à construire une représentation spatiale des documents activés est au centre de nombreuses recherches à la fois en didactique et en informatique . Le coeur de la démarche hypertextuelle est la capacité de l'utilisateur à créer des liens physiques ou cognitifs entre les noeuds ou îlots documentaires mis en valeur. Cette capacité n'est pas innée chez l'utilisateur. Bien souvent l'usager découvre des îlots informationnels sans les lier obligatoirement ni à un but ni aux îlots précédents. Pourtant, on n'apprend pas ou rarement par découverte inopinée de la bonne solution. On apprend par la capacité à relier, hiérarchiser et confronter des informations éparses, mais judicieusement repérées.

" La désarticulation des messages et leur multiplication dans l'espace et le temps crée alors une illusion de connaissance dont la superficialité est la conséquence la plus tragique."

RHEAUME, Jacques, 1991.

Il est donc important d'aider l'utilisateur à construire sa carte informationnelle et lui permettre ainsi de relier et de structurer son espace d'apprentissage. Notons d'ailleurs que les produits multimédias proposent rarement des représentations cohérentes et utilisables des informations proposées. Enfin l'utilisateur ne navigue pas dans une "terra incognita". Il sait toujours quelque chose ou il est en capacité de mobiliser ses connaissances sur ce sujet. Pour atteindre cette cartographie, il est alors utile de faire une pause, de dialoguer et d'interagir afin que de façon collective, l'espace de la recherche se trouve délimité et structuré.

 

 

La vigie.

Pour construire une représentation de sa recherche ou même pour trouver les informations, le navigateur numérique doit avoir des repères ou des critères de recherche. C'est le souffle qui trahit la baleine et la mouette qui annonce une terre proche. De même dans chaque recherche documentaire et plus encore dans une recherche sur multimédia, il est nécessaire que l'utilisateur sache repérer les éléments typographiques, la mise en page, les codes couleurs permettant d'arrêter la course au large pour prendre le temps du regard et de la lecture. Le paratexte mais aussi les mots-clés ou les mots-liens, sont autant d' éléments
rendant possible la découverte d'un îlot alors encore inexploré, ou indiquant de façon stratégique les nœuds à explorer ou à laisser de côté.

L'ancre et la soute.

n voyage sans arrêt ne peut qu'être un simple survol. Pour apprendre avec des documents numériques, il faut s'avoir jeter l'ancre, ce qui signifie savoir s'arrêter et lire les documents mais aussi savoir ancrer les éléments lus dans des savoirs antérieurs disciplinaires. Cette opération est de loin la plus difficile tant la lecture sur ordinateur demande la mise en place de stratégies de lectures adaptées. Enfin, la lecture des images et des sons est un des domaines peu maîtrisés par les utilisateurs. L'ancrage disciplinaire permet à l'utilisateur de valider les informations mais aussi de construire les savoirs faisant l'objet de sa recherche. Par l'arrêt, le navigateur numérique rompt avec la vitesse et la quantité des informations pour rechercher la qualité et la validité des informations qu'il sera utile de ramener dans la soute.
Sans cette collecte et donc sans la maîtrise des manipulations techniques de la sauvegarde de texte, d'images et de sons, le sujet risque fort de ne se souvenir de rien à la fin de son parcours. Prendre des notes, copier/coller, sauvegarder sont les éléments indispensables du navigateur numérique. Ils lui permettront enfin d'atteindre son but, c'est à dire de construire des savoirs nouveaux à partir d'informations mises en liens et structurées.

Le livre de bord.

e retour dans sa cabine, le navigateur numérique doit accomplir la dernière tâche essentielle afin de pouvoir considérer qu'il a atteint son but. Il doit consigner ses aventures, les détails de ses trouvailles, l'utilité de ses choix, la pertinence de ses découvertes afin de rendre compte de son travail, soit au commanditaire, soit à lui même. Cette activité de méta cognition est aussi une activité essentielle de verbalisation et donc de structuration des stratégies documentaires. L'autonomie documentaire se construit au travers des voyages, mais aussi des échanges avec les pairs et avec le documentaliste afin de clarifier les choix informationnels.

De retour de voyage, le navigateur expose ses trouvailles et vante à chacun les beauté entrevues, les richesses collectées. C'est alors que nous sommes à même de vérifier les compétences du marin et les qualités d'un réseau ou d'un produit.

Naviguer sur des supports multimédias, c'est progressivement construire l'outillage technique, informationnel et cognitif de cette navigation. Il s'agit de devenir le capitaine de son propre navire et de parcourir ainsi les hypermédias afin d'agrandir peu à peu son espace informationnel et donc de rendre possible ces futurs apprentissages.

" Nous disons plus crûment que ce n'est pas parce que l'information est en mouvement par des liens et des clics qu'il y a meilleur apprentissage. Non, dans l'hypermédia, la question du sens est toujours entièrement sous le contrôle de l'usager. L'hypermédia est un révélateur de sens informatisé mais seul un usager éveillé peut en prendre conscience...S'il veut acquérir le mode de pensée de l'expert, en consultant un hypermédia, il devra rester le capitaine de sa propre navigation." RHEAUME, Jacques, 1991.

Séraphin ALAVA, 6 mai 1998,
Directeur de l'UFR des Sciences de l'Education
Université Toulouse II

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