LES NOUVELLES TECHNOLOGIES ET LA PÉDAGOGIE FREINET


Liberté, gratuité et ouverture au plus grand nombre ont constitué la philosophie initiale de l’ouverture du réseau aux particuliers. Comme on le verra dans les articles qui suivent, l’usage de l’Internet s’articule autour de trois pôles :

-la messagerie, boîtes à lettres, news, chat,

-la consultation de sites et banques de données, surf et moteurs de recherche,

-la construction de sites (création et entretien).

Ces trois dimensions d’usage ont, bien entendu, leur répercussion pédagogique, La place de la médiation, par l’outil, est fondatrice dans l’ordre des genèses pour ce qui concerne la pédagogie Freinet. Pourtant elle disparaît, semble-t-il, lorsqu’on entre dans cette dernière suivant l’ordre des principes qui la structurent et la fondent – expression libre, tâtonnement expérimental, coopération. Elle reste pourtant transversale, quatrième axe, quatrième dimension, qui donne leur existence, leur efficience, leur sens, aux autres, inséparable et omniprésente « technique de vie » (1). Rappeler ainsi, avec force, la place de la médiation dans la pédagogie Freinet, sa fonction structurante et éminemment pédagogique, ne revient pas à accorder d’emblée, à l’outil Internet, un crédit total et aveugle. Une médiation n’est jamais, par définition, immédiate ! Et une médiation, objectera-t-on encore, n’est jamais première, elle est toujours médiation entre une chose et une autre. Il faut bien convenir toutefois qu’à première vue le réseau est porteur de possibilités déjà
inscrites dans la pédagogie Freinet, et qu’un parallélisme n’est pas difficile à établir entre :

-correspondance scolaire - messagerie,

-journaux

-site d’école,

-parcours des sites

 -recherche documentaire (BT).

Mais ce parallélisme est trompeur. Il dissimule plus qu’il ne montre. Avec l’Internet, les différences dans la construction et la structure amènent à des différences de conception, d’ampleur et de méthode qu’il est nécessaire d’explorer comme des formes ouvertes.
La question qui se pose alors est de savoir ce qu’apporte de spécifique ce nouvel outil, comment il déploie et transforme des pratiques existantes, comment il en stimule ou catalyse de nouvelles. A rester au niveau des considérations principielles, on ne dirait rien en effet de l’essentiel, à savoir cette « efficience » tant revendiquée dans la fonction de médiation de l’outil.
Aussi cette introduction ne se veut qu’un écho préalable (!?) des textes qui vont suivre, et qu’on peut répartir en trois rubriques :

-Réflexion théorique et lien aux pratiques

-Florilèges d’activités

-Internet pour débuter.

Ces trois rubriques seront réparties sur deux numéros.

Le dossier ainsi constitué souhaite, en faisant le point des pratiques des classes, ancrer durablement, tant au niveau des principes qu’au niveau des pratiques, réseau Internet et pédagogie Freinet. Il se veut aussi incitateur pour les nouveaux venus à la pédagogie Freinet ou à l’informatique ou aux deux. Afin que chacun, réalisant enjeux et difficultés, ait une vision sereine et assurée, loin des encensements béats et démagogiques ou des prophéties apocalyptiques. En référence à la citation de Proust donnée en exergue, on pourrait conclure que communiquer n’est certainement pas consommer, ou pas seulement, mais est au fondement d’une éducation humaniste, ouverte à toutes les formes de développement et d’enrichissement de la personne, à laquelle nous sommes résolument attachés.

 

Jean-Claude Pomès (Lourdes)


Les « Utilisations pédagogiques d’Internet » sont souvent thèmes de réflexions et débats. Les « expériences » pédagogiques montrent des possibilités tant au niveau de l’intérêt des élèves et des maîtres, que de la richesse des contenus. Saisi sur le site de l’ICEM, « freinet.org »

 


Pour découvrir les sites des écoles Freinet sur Internet. Page de garde du site Freinet



Et en « miroir » comment ce nouvel outil technologique peut-il soutenir une dynamique d’expression, de développement personnel, de compréhension du monde et de socialisation ?
En quoi, également, l’une comme l’autre (la pédagogie Freinet et l’utilisation des TNIC), permettent-elles d’envisager une «éducation tout au long de la vie » nécessaire à l’Homme du XXIe siècle ?

 

La pédagogie Freinet : les axes fondamentaux

Le mouvement Freinet s'est construit autour d'outils ou de techniques :

Sans présenter ici "La Pédagogie Freinet", voyons-en les axes fondamentaux, avec à l'esprit l'apport possible des TNIC :

- favoriser l'expression personnelle et la communication ;

- permettre le développement de l'individualité ;

- contribuer à la construction des structures mentales permettant la vie sociale ;

- faire émerger la créativité et l'enrichir ;

- former à la curiosité et l'esprit de recherche ;

- développer l'autonomie ;

- appuyer toute construction du savoir sur l'expression et l'intérêt des enfants.

Il n'est pas très difficile de mettre sous chacun des points de cette "philosophie" éducative, un outil, une fonction, offerts par les TNIC que ce soit ordinateur, logiciels ou réseaux.

La technologie actuelle permet d'améliorer ces "outils pédagogiques", d'en faciliter l'usage, souvent d'en multiplier l'impact.

- Le texte libre et le journal avec les traitements de textes, les PAO, les PREAO, le multimédia, les éditeurs HTML... ;

- la correspondance avec la messagerie électronique, les listes de diffusion, les forums, les "IRC", les sites Web personnels... ;

- le travail individualisé avec les logiciels "personnalisables", les fonctions de soutien des traitements de textes, les outils mathématiques... ;

- la recherche documentaire avec les logiciels permettant aux enfants de parvenir à l'autonomie dans le choix de leurs sujets d'étude ou de lecture, avec aussi, bien entendu, l'explosion du corpus d'information et documentation qu'offrent les réseaux ;

- le tâtonnement expérimental pour lequel les limites seront repoussées grâce aux soutiens techniques de machines (calculatrices, appareils de photocopie, photographie, vidéo, scanners...) mais aussi à l'élargissement du monde des "pairs" qui est une composante fondamentale dans le processus de construction des savoirs, savoir-faire, savoir-être, (voir à ce sujet les arbres de connaissance en particulier) ;

- l'organisation coopérative du travail et de la vie de groupe avec les nouvelles formes de communication qui permettent des débats larges, rapides et ouverts; avec aussi les outils d'enregistrement permettant l'observation et l'analyse du fonctionnement de la vie de groupe.

Mais si la pédagogie peut tirer profit de la technologie, en revanche il est rare que la technologie modifie, à elle seule, profondément la pédagogie.Et il est essentiel de comprendre que seules une attitude philosophique et une conception de l'homme, enfant comme adulte, bien spécifiques, permettront d'atteindre les objectifs que nous citions précédemment pour la Pédagogie Freinet et que les partisans de l'usage des TNIC à l'école présentent aussi comme indispensables pour l'éducation des années 2000.

A titre d’exemple prenons trois de nos outils « fondateurs » de la pédagogie Freinet (texte libre, journal, correspondance) qui sont souvent reconnus dans l’apprentissage de la langue. La communication vraie qui met en fonction les structures du langage dans des situations de vie, exige la précision et l’approfondissement de l’expression et justifie les règles (2) permettant la communication sociale.

Mais, au-delà, c’est la prise de conscience des droits de chacun dans le groupe social qui, à nos yeux, aura la plus grande importance. Lorsque Freinet met en place le texte libre et le journal, ce n’est pas seulement pour offrir aux élèves un mode d’enseignement
moins rébarbatif mais pour démystifier l’écrit, production « des autres », « des adultes », des « gens qui savent » (3). Avec l’expression libre, l’enfant prend conscience de son individualité. Il devient émetteur, il est reconnu en tant que producteur de sens et d’information. Mais l’expression n’a de valeur que s’il y a communication réelle (pas seulement
à sens unique comme dans la pédagogie traditionnelle). C’est bien pour cela que, dès les années 20, simultanément à la mise en place du texte libre, Freinet développa le journal scolaire, pour la communication avec le milieu de vie et la correspondance (premiers échanges entre la classe de Freinet en Provence et celle de René Daniel, en Bretagne) qui ouvrit l’école sur d’autres groupes de vie. L'histoire de la pédagogie Freinet montre qu'à chaque époque les possibilités technologiques ont été exploitées, avec en parallèle la recherche de plus de liberté, plus d'autonomie, plus de pouvoir pour les enfants sur la construction de leurs connaissances et aussi plus d'étendue sur les plans géographique et humain. Et c’est ce plan qui, ici, nous intéresse. La pédagogie, elle aussi, a affaire aux tourbillons, aux écueils ! Même, il s’agit pour nous de situer ici les principes et les pratiques de la pédagogie Freinet par rapport à l’Internet. Et il convient de rappeler combien cette pédagogie doit à l’outil. Dans le sens des genèses, on se souviendra que la pédagogie Freinet doit sa naissance et son instauration à l’introduction inaugurale de l’imprimerie dans la classe. Par cet acte, C. Freinet instituait l’indispensable médiation à la parole libre, à la libre expression des enfants. L’outil imprimerie venait ainsi donner son assise, son sens, son efficience – les lecteurs de Freinet connaissent bien la récurrence de ce mot au sein de son œuvre écrite – à des pratiques existantes certes, mais profuses, éphémères, météoriques. Produire du sens, donner sens à des contenus épars, lier, structurer. L’imprimerie, puis plus tard la correspondance scolaire, le conseil de coopérative et autres techniques, se posaient ainsi comme « technique de vie », la médiation devenant le complément obligé, nécessaire, de l’expression, son conducteur et son véhicule – comme on dirait du courant électrique.

 

De la correspondance « ordinaire » : classes jumelées, « couples d’enfants » choisis par les enseignants, envois réguliers en alternance, nous sommes passés à la correspondance « libre », dans les années 60, envois plus informels, rythme rapide, parfois quotidien selon la force des liens entre les deux classes, puis à la correspondance dite « naturelle » dans
les années 75, développée avec le concept des réseaux (4).Au « mariage » fixe (entre classes comme entre enfants), on préféra des échanges non prédéfinis, partant de situations particulières

-la vie et les intérêts des enfants déterminant les orientations, les activités du réseau et de ses différents membres. Comment ne pas chercher à tirer profit des technologies actuelles ? Nous avons été dans les tout premiers à mettre l’outil Minitel au service des enfants (messagerie individuelle et listes de diffusion, magazines vidéotex présentant tous les types de productions des enfants : textes, créations, recherches, débats) et maintenant bien entendu c’est d’Internet que nous exploitons les capacités fonctionnelles. Les possibilités offertes sont bien loin d’avoir été découvertes, comme ce fut déjà le cas des serveurs vidéotex, mais ici l’explosion
de puissance est telle que l’imagination pédagogique a du mal à suivre. C’est sans doute la première fois depuis longtemps. En effet jusqu’à maintenant nous avions des désirs que la technologie ne pouvait satisfaire, actuellement on dit souvent que le « soft » ne parvient pas à suivre le « hard » (5) mais c’est pour et par la communication entre les membres.

Tous ces éléments ont une « image » dans l’ensemble des activités mises en avant avec l’essor des technologies. Les sites web d’écoles Freinet présentent des productions d’enfants dans toutes les formes d’expression pratiquées couramment dans la classe (7) :

-des textes qui seront bien sûr des narrations de tranches de vie, des poésies, des sentiments personnels ou des rêves mais aussi des interrogations, des appels à débats, des prises de position, montrant une réflexion permanente sur la vie sociale dans l’école ou le monde extérieur ;

-des albums (textes et dessins ou photos) de création pure ou de reportage ;

-des créations sonores, audio-visuelles, vidéo, multimédia...

La technologie offre enfin le pouvoir aux enfants de communiquer largement ce qui, souvent, ne touchait que quelques proches de l’école. Combien de productions riches de créativité et de conscience du monde environnant sont jusqu’à maintenant restées inconnues ? Le plus important pour l’enfant est sans doute la réalisation de l’œuvre qui va faire appel à tous ses sens (recherche, analyse, encore plus juste sans doute en ce qui concerne l’usage éducatif qui ne parvient à suivre ni le « hard » ni le « soft ». Une pédagogie d’expression-communication telle que la pédagogie Freinet ne se limite pas à la correspondance. Le journal scolaire, les albums (d’expression ou de documentation), les expositions, les circuits de journaux, de créations artistiques (peintures, bandes son...), de recherche mathématique, en sont d’autres vecteurs.(synthèse, coopération, expression, esthétique...) mais quelle reconnaissance de son travail que sa communication à un large public (avec parfois des réactions émanant de l’autre bout du monde !) et quelle intégration à la vie sociale lorsque les thèmes de débats ou de recherche sont ceux qui émanent de son environnement ! La véritable nature de l’enfant peut se révéler à travers les productions des classes sur les réseaux. Peut-être pourrons-nous mieux comprendre ce dont les enfants ont véritablement besoin, leurs droits, leurs devoirs, leurs potentialités. Il s’ensuivra sans doute une évolution de l’éducation. Dans l’enseignement traditionnel, la parole de l’enfant, quand elle existe, n’est reçue que par le maître. En pédagogie Freinet, les récepteurs sont d’abord les camarades (texte libre communiqué à la classe), puis les adultes de l’environnement proche (journal scolaire, expositions), puis d’autres groupes de vie (correspondance, gerbes de poésies, circuits de créations). Les technologies actuelles, avec la facilité de réalisation de documents hypermédias, ou pour le moins hypertextes, ouvrent encore plus largement la porte. La technique s’efface, permettant de concentrer ses efforts sur la qualité de la réflexion. Avec l’éclatement des barrières d’espace et de temps, c’est un monde infini qui s’ouvre à l’exploration, la curiosité, qui fournit les contenus de l’information. La recherche d’information, aux sources autant que possible, et pour le moins dans les documents, est l’un des autres fondements de la pédagogie Freinet.
En opposition avec la transmission « scolaire » verticale et pré-digérée caractéristique de la « leçon » du maître, la pédagogie Freinet, dès les années 20, plonge l’enfant dans la recherche de connaissance de son milieu, dans l’expérimentation pour découvrir par soi-même (là encore rôle social autant que projet didactique). L’accumulation de connaissances s’efface alors au bénéfice de « Apprendre à Apprendre ». La création d’un nouveau concept, la Bibliothèque de Travail (8), accompagna le développement de nouvelles pratiques pédagogiques : classes découvertes, expérimentations sur le terrain ou dans la classe-atelier,

« comptes rendus » ou « conférences » d’enfants... Depuis 1932, année de sortie du premier numéro, la BT se diversifia à différents niveaux (du CE au lycée) et sur différents supports (livrets, cassettes, diapos, disques...). Le CD-ROM et l’Internet sont les nouvelles étapes.
Réalisation coopérative exceptionnelle, la BT existe grâce à la participation bénévole de milliers d’enseignants et de classes au cours de six décennies ! Elle traite des sujets répondant aux intérêts des enfants car elle s’appuie le plus souvent sur des travaux réalisés dans une classe. Elle respecte les niveaux de langage des lecteurs car son écriture est soumise à des classes lectrices. L’œuvre « BT » n’a-t-elle pas quelques similitudes (sources multiples, bénévolat, coopération...) avec certains développements sur Internet ? Sur ce plan de l’information-documentation, il ne semble pas utile de s’appesantir sur l’immensité nouvelle du corpus de référence qui est maintenant à la portée des classes (maîtres et enfants). C’est à la source même que souvent on ira chercher l’information (communication entre enfants et chercheurs, auteurs, poètes, artistes ou simplement autres enfants). Mais plus que jamais, il est alors indispensable de prendre conscience de l’immensité de cette masse d’information, de valeur et d’objectivité inégales. Savoir analyser cette information, la gérer, l’apprécier ne s’acquiert pas à l’aide de cours magistraux mais par une pratique en situation de vie. Nous n’utiliserons donc pas Internet pour en apprendre le fonctionnement ni même pour faire acquérir à nos élèves la connaissance de l’environnement technologique dans lequel ils seront appelés à vivre, mais parce que son usage leur permettra d’être véritablement intégrés, maintenant, à ce monde dans lequel et sur lequel ils seront acteurs. Sans doute qu’un des points clés est à ce niveau. L’enseignement classique préparait ou tentait de préparer) à vivre plus tard dans un monde prévisible. La pédagogie Freinet place l’enfant au cœur de ce monde et lui donne (ou tente de donner) des outils intellectuels et mentaux lui permettant de vivre dans le monde inconnu de son avenir. On peut donc comprendre pourquoi nous ne considérons pas Internet comme une révolution qui remettrait en cause toute la pédagogie mais comme un outil puissant qui permettra d’élargir l’espace de communication et les champs de recherche, qui sera au service de notre action éducative. Dans la pédagogie Freinet, le développement de l’enfant sous tous ses aspects, à la fois dans le champ individuel et dans le champ social, est la première des priorités. Les outils ont un rôle fonctionnel. Ils ne sont donc choisis et conservés que dans la mesure où ils permettent de renforcer ou faciliter notre action éducative. Les outils technologiques actuels n’échappent pas à cette règle. L’introduction de matériel, les possibilités de connexion et même la formation des enseignants à l’utilisation des nouveaux outils ne seront pas suffisantes pour que l’école publique joue le rôle qui doit être le sien à l’aube du XXIe siècle. Encore faudra-t-il accepter de « repenser » l’éducation. La progression géométrique du savoir, l’imbrication de toutes les connaissances scientifiques, les interactions de plus en plus rapides et étendues entre les politiques économiques, sociales, culturelles dans les divers pays, l’accélération des communications réelles ou virtuelles, la mondialisation, l’aspiration juste des peuples les plus pauvres à bénéficier des ressources de la planète... ne permettent pas, si l’on a le moindre respect envers les générations futures, de continuer à enseigner selon les modèles traditionnels.
L’accumulation de connaissances sans liens entre elles devra être remplacée par une compréhension plus globale, plus transversale des systèmes ; la formation à l’application, par le développement des potentialités de création. A la soumission hiérarchique, on préfèrera l’autonomie et le respect du semblable ; à la compétition qui génère l’égoïsme et le rejet, la coopération et l’entraide. Le repli identitaire, souvent fruit d’une certaine « culture » historique devra faire place à la conscience collective et à l’humanisme. La parole de l’autre sera d’autant plus respectée que sa propre parole sera reconnue. Ces qualités que tous ensemble nous cherchons à développer seront indispensables dans le monde du XXIe siècle, sur le plan individuel comme sur le plan social et économique. Envisager l’éducation tout au long de la vie ne se limite pas à organiser des systèmes de formation pour les adultes, qui offriraient des séquences de mise à niveau pour pallier les pertes de compétences. C’est plutôt concevoir l’éducation première afin de permettre à chacun d’être apte à l’auto-formation, la co-formation dans son milieu de vie ou de travail, c’est développer en chacun ses potentialités de recherche, d’expression, de créativité, de communication, c’est former des individus autonomes et riches par leur diversité. Nous sommes convaincus que ces qualités, indispensables à l’homme du prochain siècle, doivent être cultivées dès l’enfance. La pédagogie Freinet et l’usage des technologies nous donnent quelques chances supplémentaires de parvenir à ce but. La pédagogie Freinet n’est donc pas bouleversée par les nouvelles technologies, elle est renforcée, elle est validée, elle a l’opportunité de s’exprimer.
Cependant une erreur serait de croire qu’il suffit de transposer. De l’imprimerie à l’imprimante a-t-on écrit parfois. Certains pensaient peut-être que l’on changeait seulement de système de reproduction mais cela ne peut être simplement une évolution matérielle. L’ordinateur et l’imprimante associée parfois à la photocopie entraînent une nouvelle réflexion sur l’écriture et la communication du texte libre, les albums, le journal, la correspondance. Les échanges de correspondance par Internet ne doivent pas être seulement la multiplication par dix, cent ou mille, du nombre des destinataires. L’immédiateté, l’espace des correspondants possibles (nombre mais surtout qualité, culture, diversité), la simplicité d’émission et réception, de sélection de destinataires, la complémentarité de différents types de documents transmissibles, montrent que si l’un des principes fondateurs de la pédagogie Freinet, à savoir l’expression-communication, prend toute sa force avec Internet, il y a lieu encore de se pencher sur l’outil éducatif « correspondance scolaire », les réflexions datant de plus de cinq ans étant en partie obsolètes. La parole de l’autre sera d’autant plus respectée que sa propre parole sera reconnue.

La multiplication du nombre des documents consultables est loin d’être l’élément le plus important qui oblige à repenser la recherche documentaire. L’encyclopédie BT (et bien d’autres revues documentaires) garde sa force et son intérêt mais, plus que jamais, elle ne peut être l’unique source d’information. La présenter sur CD-ROM ou sur site Internet n’aura d’intérêt que si on réussit à dépasser la simple mise en consultation (aussi hypermédiatisée soit-elle).
Former à la recherche documentaire ne peut donc se confondre avec la pratique d’outils traditionnels de gestion (index, classification, langages de recherche...). Noyer les individus dans un océan de données n’est pas donner l’accès à la connaissance. Les éducateurs ne peuvent se satisfaire de cela, pas plus que de censurer ou sélectionner les informations. Les praticiens de la pédagogie Freinet ont su tirer parti du journal scolaire, des albums, des diverses formes de présentation (expositions, exposés d’enfants, vidéo...), chacun de ces outils ayant sa spécificité. Aujourd’hui le site web n’a ni à remplacer ni à copier. Ce ne peut être la copie informatisée du journal scolaire ! C’est pourquoi je serai très réservé tant sur la « mise en ligne » du journal que sur la copie papier du site. Tous les outils sont différents et chacun doit être œuvre à part entière. Le cinéma, dans ses débuts, fut copie de théâtre puis évolua pour devenir un Le site web ne peut être la copie informatisée du journal scolaire. Nos balbutiements dans la création des sites web sont souvent transposition de réalisations antérieures.
Ils devront évoluer afin qu’Internet soit véritable média des diverses expressions des enfants et outil de leur construction personnelle et sociale. Les réseaux électroniques ont bouleversé bien des domaines de la vie é c o n o m i q u e , scientifique ou culturelle, jusqu’à maintenant ils ont à peine marqué l’éducation. Cependant le potentiel est là quasiment inexploité et la technologie ne s’arrêtera pas. Qu’en ferons-nous ? Sommes-nous, même praticiens sérieux de la pédagogie Freinet, toujours totalement satisfaits de ce que l’école apporte aux enfants ? Sommes-nous convaincus qu’avec le bagage intellectuel et fonctionnel acquis au cours de la scolarité, les jeunes adultes seront armés pour traverser avec succès et bonheur le prochain siècle, tant sur le plan social que sur le plan personnel ? Baisserons-nous les bras devant un monde qui serait dominé par la puissance technologique de quelques-uns et le pouvoir hypnotique de quelques gourous ? Si nous voulons respecter l’œuvre de ceux qui ont créé le mouvement Freinet, philosophie à laquelle nous avons adhéré, nous nous devons de sans cesse poursuivre notre réflexion sur notre rôle dans la société et notre action réelle.
« Oublier » l’existence d’Internet serait la négation d’une pédagogie qui se veut attachée à l’enfant dans son devenir d’homme.

(1) Sur la « fonction médium » en général, on lira par exemple l’article : « Qu’est-ce que la médiologie ? » de Régis Debray dans Le Monde Diplomatique d’août 1999).

 (2) Je n’entends pas ici règles de grammaire ou d’orthographe mais règles de vie, de savoir vivre, de reconnaissance et respect de l’autre.

(3) On comprend d’autant mieux le sens social et révolutionnaire de cet acte quand on connaît les actions de Freinet à la même époque sur les plans syndical, politique, coopératif.

(4) Réseau dans le sens de groupe humain organisé pour et par la communication entre les membres.
(5) En simplifiant car le hard-matériel et le soft logiciel se confondent souvent maintenant.

(6) Pas toujours si primitif d’ailleurs ! Pensons par exemple aux interventions des classes, en direct, dans un colloque sur les droits des enfants, à l’Unesco, grâce à des messages Minitel qui s’inscrivaient sur l’écran de l’amphi quelques secondes seulement après leur envoi sur le serveur Acti ! Ou encore aux informations météo présentées simultanément par plusieurs écoles de diverses régions, le tout en direct bien sûr ! Tout cela il y a une douzaine d’années !
(7) Voir en particulier sur le web à l’adresse http://freinet.org/creactif.

(8) La BT : « La plus importante aventure éducative depuis la grande Encyclopédie de Diderot ! » selon Jean Vial. Internet : un outil puissant qui permet d’élargir l’espace de communication et les champs de recherche.

 

Bernard Monthubert bernard.monthubert@freinet.interpc.fr

Extrait du dossier Pédagogie Freinet et technologies de l'information du Nouvel Educateur n°113


* Jean-Claude Pomès et Bernard Monthubert sont deux des piliers du secteur Informatique de l’ICEM, Informaticem. Jean-Claude Pomès est auteur de nombreux logiciels éducatifs diffusés par Informaticem, Bernard Monthubert a été à l’origine du serveur ACTI (Minitel), il est actuellement responsable du site web freinet.org, de la Fimem (Fédération internationale des Mouvements d’École Modernne

 

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