LES
NOUVELLES TECHNOLOGIES ET LA PÉDAGOGIE FREINET
Liberté, gratuité et ouverture au plus grand nombre ont constitué la
philosophie initiale de l’ouverture du réseau aux particuliers. Comme on le
verra dans les articles qui suivent, l’usage de l’Internet s’articule autour de
trois pôles :
-la messagerie, boîtes à lettres, news, chat,
-la consultation de sites et banques de données, surf et moteurs de recherche,
-la construction de sites (création et entretien).
Ces trois
dimensions d’usage ont, bien entendu, leur répercussion pédagogique, La place
de la médiation, par l’outil, est fondatrice dans l’ordre des genèses pour ce
qui concerne la pédagogie Freinet. Pourtant elle disparaît, semble-t-il,
lorsqu’on entre dans cette dernière suivant l’ordre des principes qui la
structurent et la fondent – expression libre, tâtonnement expérimental,
coopération. Elle reste pourtant transversale, quatrième axe, quatrième
dimension, qui donne leur existence, leur efficience, leur sens, aux autres, inséparable
et omniprésente « technique de vie » (1). Rappeler ainsi, avec force, la place
de la médiation dans la pédagogie Freinet, sa fonction structurante et
éminemment pédagogique, ne revient pas à accorder d’emblée, à l’outil Internet,
un crédit total et aveugle. Une médiation n’est jamais, par définition,
immédiate ! Et une médiation, objectera-t-on encore, n’est jamais première,
elle est toujours médiation entre une chose et une autre. Il faut bien convenir
toutefois qu’à première vue le réseau est porteur de possibilités déjà
inscrites dans la pédagogie Freinet, et qu’un parallélisme n’est pas difficile
à établir entre :
-correspondance scolaire - messagerie,
-journaux
-site d’école,
-parcours des sites
-recherche documentaire (BT).
Mais ce parallélisme
est trompeur. Il dissimule plus qu’il ne montre. Avec l’Internet, les
différences dans la construction et la structure amènent à des différences de
conception, d’ampleur et de méthode qu’il est nécessaire d’explorer comme des
formes ouvertes.
La question qui se pose alors est de savoir ce qu’apporte de spécifique ce
nouvel outil, comment il déploie et transforme des pratiques existantes,
comment il en stimule ou catalyse de nouvelles. A rester au niveau des
considérations principielles, on ne dirait rien en effet de l’essentiel, à
savoir cette « efficience » tant revendiquée dans la fonction de médiation de
l’outil.
Aussi cette introduction ne se veut qu’un écho préalable (!?) des textes qui
vont suivre, et qu’on peut répartir en trois rubriques :
-Réflexion théorique et lien aux pratiques
-Florilèges d’activités
-Internet pour débuter.
Ces trois rubriques seront réparties sur deux numéros.
Le dossier ainsi constitué souhaite, en faisant le point des pratiques des classes, ancrer durablement, tant au niveau des principes qu’au niveau des pratiques, réseau Internet et pédagogie Freinet. Il se veut aussi incitateur pour les nouveaux venus à la pédagogie Freinet ou à l’informatique ou aux deux. Afin que chacun, réalisant enjeux et difficultés, ait une vision sereine et assurée, loin des encensements béats et démagogiques ou des prophéties apocalyptiques. En référence à la citation de Proust donnée en exergue, on pourrait conclure que communiquer n’est certainement pas consommer, ou pas seulement, mais est au fondement d’une éducation humaniste, ouverte à toutes les formes de développement et d’enrichissement de la personne, à laquelle nous sommes résolument attachés.
Jean-Claude Pomès (Lourdes)
Les « Utilisations pédagogiques d’Internet » sont souvent thèmes de réflexions
et débats. Les « expériences » pédagogiques montrent des possibilités tant au
niveau de l’intérêt des élèves et des maîtres, que de la richesse des contenus.
Saisi sur le site de l’ICEM, « freinet.org »
Pour découvrir les sites des écoles Freinet sur Internet. Page de garde du site
Freinet

Et en « miroir » comment ce nouvel outil technologique peut-il soutenir une dynamique
d’expression, de développement personnel, de compréhension du monde et de
socialisation ?
En quoi, également, l’une comme l’autre (la pédagogie Freinet et l’utilisation
des TNIC), permettent-elles d’envisager une «éducation tout au long de la vie »
nécessaire à l’Homme du XXIe siècle ?
La pédagogie Freinet : les axes fondamentaux
Le mouvement Freinet s'est construit autour d'outils ou de techniques :
Sans présenter ici "La Pédagogie Freinet", voyons-en les axes fondamentaux, avec à l'esprit l'apport possible des TNIC :
- favoriser l'expression personnelle et la communication ;
- permettre le développement de l'individualité ;
- contribuer à la construction des structures mentales permettant la vie sociale ;
- faire émerger la créativité et l'enrichir ;
- former à la curiosité et l'esprit de recherche ;
- développer l'autonomie ;
- appuyer toute construction du savoir sur l'expression et l'intérêt des enfants.
Il n'est pas très difficile de mettre sous chacun des points de cette "philosophie" éducative, un outil, une fonction, offerts par les TNIC que ce soit ordinateur, logiciels ou réseaux.
La technologie actuelle permet d'améliorer ces "outils pédagogiques", d'en faciliter l'usage, souvent d'en multiplier l'impact.
- Le texte libre et le journal avec les traitements de textes, les PAO, les PREAO, le multimédia, les éditeurs HTML... ;
- la correspondance avec la messagerie électronique, les listes de diffusion, les forums, les "IRC", les sites Web personnels... ;
- le travail individualisé avec les logiciels "personnalisables", les fonctions de soutien des traitements de textes, les outils mathématiques... ;
- la recherche documentaire avec les logiciels permettant aux enfants de parvenir à l'autonomie dans le choix de leurs sujets d'étude ou de lecture, avec aussi, bien entendu, l'explosion du corpus d'information et documentation qu'offrent les réseaux ;
- le tâtonnement expérimental pour lequel les limites seront repoussées grâce aux soutiens techniques de machines (calculatrices, appareils de photocopie, photographie, vidéo, scanners...) mais aussi à l'élargissement du monde des "pairs" qui est une composante fondamentale dans le processus de construction des savoirs, savoir-faire, savoir-être, (voir à ce sujet les arbres de connaissance en particulier) ;
- l'organisation coopérative du travail et de la vie de groupe avec les nouvelles formes de communication qui permettent des débats larges, rapides et ouverts; avec aussi les outils d'enregistrement permettant l'observation et l'analyse du fonctionnement de la vie de groupe.
Mais si la pédagogie peut tirer profit de la technologie, en revanche il est rare que la technologie modifie, à elle seule, profondément la pédagogie.Et il est essentiel de comprendre que seules une attitude philosophique et une conception de l'homme, enfant comme adulte, bien spécifiques, permettront d'atteindre les objectifs que nous citions précédemment pour la Pédagogie Freinet et que les partisans de l'usage des TNIC à l'école présentent aussi comme indispensables pour l'éducation des années 2000.
A titre d’exemple prenons trois de nos outils « fondateurs » de la pédagogie Freinet (texte libre, journal, correspondance) qui sont souvent reconnus dans l’apprentissage de la langue. La communication vraie qui met en fonction les structures du langage dans des situations de vie, exige la précision et l’approfondissement de l’expression et justifie les règles (2) permettant la communication sociale.
Mais, au-delà,
c’est la prise de conscience des droits de chacun dans le groupe social qui, à
nos yeux, aura la plus grande importance. Lorsque Freinet met en place le texte
libre et le journal, ce n’est pas seulement pour offrir aux élèves un mode
d’enseignement
moins rébarbatif mais pour démystifier l’écrit, production « des autres », «
des adultes », des « gens qui savent » (3). Avec l’expression libre, l’enfant
prend conscience de son individualité. Il devient émetteur, il est reconnu en
tant que producteur de sens et d’information. Mais l’expression n’a de valeur
que s’il y a communication réelle (pas seulement
à sens unique comme dans la pédagogie traditionnelle). C’est bien pour cela
que, dès les années 20, simultanément à la mise en place du texte libre,
Freinet développa le journal scolaire, pour la communication avec le milieu de
vie et la correspondance (premiers échanges entre la classe de Freinet en
Provence et celle de René Daniel, en Bretagne) qui ouvrit l’école sur d’autres
groupes de vie. L'histoire de la pédagogie Freinet montre qu'à chaque époque
les possibilités technologiques ont été exploitées, avec en parallèle la
recherche de plus de liberté, plus d'autonomie, plus de pouvoir pour les
enfants sur la construction de leurs connaissances et aussi plus d'étendue sur
les plans géographique et humain. Et c’est ce plan qui, ici, nous intéresse. La
pédagogie, elle aussi, a affaire aux tourbillons, aux écueils ! Même, il s’agit
pour nous de situer ici les principes et les pratiques de la pédagogie Freinet
par rapport à l’Internet. Et il convient de rappeler combien cette pédagogie
doit à l’outil. Dans le sens des genèses, on se souviendra que la pédagogie
Freinet doit sa naissance et son instauration à l’introduction inaugurale de
l’imprimerie dans la classe. Par cet acte, C. Freinet instituait
l’indispensable médiation à la parole libre, à la libre expression des enfants.
L’outil imprimerie venait ainsi donner son assise, son sens, son efficience –
les lecteurs de Freinet connaissent bien la récurrence de ce mot au sein de son
œuvre écrite – à des pratiques existantes certes, mais profuses, éphémères,
météoriques. Produire du sens, donner sens à des contenus épars, lier,
structurer. L’imprimerie, puis plus tard la correspondance scolaire, le conseil
de coopérative et autres techniques, se posaient ainsi comme « technique de vie
», la médiation devenant le complément obligé, nécessaire, de l’expression, son
conducteur et son véhicule – comme on dirait du courant électrique.
De la
correspondance « ordinaire » : classes jumelées, « couples d’enfants »
choisis par les enseignants, envois réguliers en alternance, nous sommes passés
à la correspondance « libre », dans les années 60, envois plus informels,
rythme rapide, parfois quotidien selon la force des liens entre les deux
classes, puis à la correspondance dite « naturelle » dans
les années 75, développée avec le concept des réseaux (4).Au « mariage » fixe
(entre classes comme entre enfants), on préféra des échanges non prédéfinis,
partant de situations particulières
-la vie et les
intérêts des enfants déterminant les orientations, les activités du réseau et
de ses différents membres. Comment ne pas chercher à tirer profit des
technologies actuelles ? Nous avons été dans les tout premiers à mettre l’outil
Minitel au service des enfants (messagerie individuelle et listes de diffusion,
magazines vidéotex présentant tous les types de productions des enfants :
textes, créations, recherches, débats) et maintenant bien entendu c’est
d’Internet que nous exploitons les capacités fonctionnelles. Les possibilités
offertes sont bien loin d’avoir été découvertes, comme ce fut déjà le cas des
serveurs vidéotex, mais ici l’explosion
de puissance est telle que l’imagination pédagogique a du mal à suivre. C’est
sans doute la première fois depuis longtemps. En effet jusqu’à maintenant nous
avions des désirs que la technologie ne pouvait satisfaire, actuellement on dit
souvent que le « soft » ne parvient pas à suivre le « hard » (5) mais c’est
pour et par la communication entre les membres.
Tous ces éléments ont une « image » dans l’ensemble des activités mises en avant avec l’essor des technologies. Les sites web d’écoles Freinet présentent des productions d’enfants dans toutes les formes d’expression pratiquées couramment dans la classe (7) :
-des textes qui seront bien sûr des narrations de tranches de vie, des poésies, des sentiments personnels ou des rêves mais aussi des interrogations, des appels à débats, des prises de position, montrant une réflexion permanente sur la vie sociale dans l’école ou le monde extérieur ;
-des albums (textes et dessins ou photos) de création pure ou de reportage ;
-des créations sonores, audio-visuelles, vidéo, multimédia...
La technologie
offre enfin le pouvoir aux enfants de communiquer largement ce qui, souvent, ne
touchait que quelques proches de l’école. Combien de productions riches de
créativité et de conscience du monde environnant sont jusqu’à maintenant
restées inconnues ? Le plus important pour l’enfant est sans doute la
réalisation de l’œuvre qui va faire appel à tous ses sens (recherche, analyse, encore
plus juste sans doute en ce qui concerne l’usage éducatif qui ne parvient à
suivre ni le « hard » ni le « soft ». Une pédagogie d’expression-communication
telle que la pédagogie Freinet ne se limite pas à la correspondance. Le journal
scolaire, les albums (d’expression ou de documentation), les expositions, les
circuits de journaux, de créations artistiques (peintures, bandes son...), de
recherche mathématique, en sont d’autres vecteurs.(synthèse, coopération,
expression, esthétique...) mais quelle reconnaissance de son travail que sa
communication à un large public (avec parfois des réactions émanant de l’autre
bout du monde !) et quelle intégration à la vie sociale lorsque les thèmes de
débats ou de recherche sont ceux qui émanent de son environnement ! La
véritable nature de l’enfant peut se révéler à travers les productions des
classes sur les réseaux. Peut-être pourrons-nous mieux comprendre ce dont les
enfants ont véritablement besoin, leurs droits, leurs devoirs, leurs
potentialités. Il s’ensuivra sans doute une évolution de l’éducation. Dans
l’enseignement traditionnel, la parole de l’enfant, quand elle existe, n’est
reçue que par le maître. En pédagogie Freinet, les récepteurs sont d’abord les
camarades (texte libre communiqué à la classe), puis les adultes de
l’environnement proche (journal scolaire, expositions), puis d’autres groupes
de vie (correspondance, gerbes de poésies, circuits de créations). Les
technologies actuelles, avec la facilité de réalisation de documents
hypermédias, ou pour le moins hypertextes, ouvrent encore plus largement la
porte. La technique s’efface, permettant de concentrer ses efforts sur la
qualité de la réflexion. Avec l’éclatement des barrières d’espace et de temps,
c’est un monde infini qui s’ouvre à l’exploration, la curiosité, qui fournit
les contenus de l’information. La recherche d’information, aux sources autant
que possible, et pour le moins dans les documents, est l’un des autres
fondements de la pédagogie Freinet.
En opposition avec la transmission « scolaire » verticale et pré-digérée
caractéristique de la « leçon » du maître, la pédagogie Freinet, dès les années
20, plonge l’enfant dans la recherche de connaissance de son milieu, dans
l’expérimentation pour découvrir par soi-même (là encore rôle social autant que
projet didactique). L’accumulation de connaissances s’efface alors au bénéfice
de « Apprendre à Apprendre ». La création d’un nouveau concept, la Bibliothèque
de Travail (8), accompagna le développement de nouvelles pratiques pédagogiques
: classes découvertes, expérimentations sur le terrain ou dans la
classe-atelier,
« comptes rendus
» ou « conférences » d’enfants... Depuis 1932, année de sortie du premier
numéro, la BT se diversifia à différents niveaux (du CE au lycée) et sur
différents supports (livrets, cassettes, diapos, disques...). Le CD-ROM et
l’Internet sont les nouvelles étapes.
Réalisation coopérative exceptionnelle, la BT existe grâce à la participation
bénévole de milliers d’enseignants et de classes au cours de six décennies !
Elle traite des sujets répondant aux intérêts des enfants car elle s’appuie le
plus souvent sur des travaux réalisés dans une classe. Elle respecte les
niveaux de langage des lecteurs car son écriture est soumise à des classes
lectrices. L’œuvre « BT » n’a-t-elle pas quelques similitudes (sources
multiples, bénévolat, coopération...) avec certains développements sur Internet
? Sur ce plan de l’information-documentation, il ne semble pas utile de
s’appesantir sur l’immensité nouvelle du corpus de référence qui est maintenant
à la portée des classes (maîtres et enfants). C’est à la source même que
souvent on ira chercher l’information (communication entre enfants et
chercheurs, auteurs, poètes, artistes ou simplement autres enfants). Mais plus
que jamais, il est alors indispensable de prendre conscience de l’immensité de
cette masse d’information, de valeur et d’objectivité inégales. Savoir analyser
cette information, la gérer, l’apprécier ne s’acquiert pas à l’aide de cours
magistraux mais par une pratique en situation de vie. Nous n’utiliserons donc
pas Internet pour en apprendre le fonctionnement ni même pour faire acquérir à
nos élèves la connaissance de l’environnement technologique dans lequel ils
seront appelés à vivre, mais parce que son usage leur permettra d’être
véritablement intégrés, maintenant, à ce monde dans lequel et sur lequel ils
seront acteurs. Sans doute qu’un des points clés est à ce niveau.
L’enseignement classique préparait ou tentait de préparer) à vivre plus tard
dans un monde prévisible. La pédagogie Freinet place l’enfant au cœur de ce
monde et lui donne (ou tente de donner) des outils intellectuels et mentaux lui
permettant de vivre dans le monde inconnu de son avenir. On peut donc
comprendre pourquoi nous ne considérons pas Internet comme une révolution qui
remettrait en cause toute la pédagogie mais comme un outil puissant qui
permettra d’élargir l’espace de communication et les champs de recherche, qui
sera au service de notre action éducative. Dans la pédagogie Freinet, le
développement de l’enfant sous tous ses aspects, à la fois dans le champ
individuel et dans le champ social, est la première des priorités. Les outils
ont un rôle fonctionnel. Ils ne sont donc choisis et conservés que dans la
mesure où ils permettent de renforcer ou faciliter notre action éducative. Les
outils technologiques actuels n’échappent pas à cette règle. L’introduction de
matériel, les possibilités de connexion et même la formation des enseignants à
l’utilisation des nouveaux outils ne seront pas suffisantes pour que l’école
publique joue le rôle qui doit être le sien à l’aube du XXIe siècle. Encore
faudra-t-il accepter de « repenser » l’éducation. La progression géométrique du
savoir, l’imbrication de toutes les connaissances scientifiques, les
interactions de plus en plus rapides et étendues entre les politiques
économiques, sociales, culturelles dans les divers pays, l’accélération des
communications réelles ou virtuelles, la mondialisation, l’aspiration juste des
peuples les plus pauvres à bénéficier des ressources de la planète... ne
permettent pas, si l’on a le moindre respect envers les générations futures, de
continuer à enseigner selon les modèles traditionnels.
L’accumulation de connaissances sans liens entre elles devra être remplacée par
une compréhension plus globale, plus transversale des systèmes ; la formation à
l’application, par le développement des potentialités de création. A la
soumission hiérarchique, on préfèrera l’autonomie et le respect du semblable ;
à la compétition qui génère l’égoïsme et le rejet, la coopération et
l’entraide. Le repli identitaire, souvent fruit d’une certaine « culture »
historique devra faire place à la conscience collective et à l’humanisme. La
parole de l’autre sera d’autant plus respectée que sa propre parole sera reconnue.
Ces qualités que tous ensemble nous cherchons à développer seront
indispensables dans le monde du XXIe siècle, sur le plan individuel comme sur
le plan social et économique. Envisager l’éducation tout au long de la vie ne
se limite pas à organiser des systèmes de formation pour les adultes, qui
offriraient des séquences de mise à niveau pour pallier les pertes de
compétences. C’est plutôt concevoir l’éducation première afin de permettre à
chacun d’être apte à l’auto-formation, la co-formation dans son milieu de vie
ou de travail, c’est développer en chacun ses potentialités de recherche,
d’expression, de créativité, de communication, c’est former des individus
autonomes et riches par leur diversité. Nous sommes convaincus que ces
qualités, indispensables à l’homme du prochain siècle, doivent être cultivées
dès l’enfance. La pédagogie Freinet et l’usage des technologies nous donnent
quelques chances supplémentaires de parvenir à ce but. La pédagogie Freinet
n’est donc pas bouleversée par les nouvelles technologies, elle est renforcée,
elle est validée, elle a l’opportunité de s’exprimer.
Cependant une erreur serait de croire qu’il suffit de transposer. De
l’imprimerie à l’imprimante a-t-on écrit parfois. Certains pensaient peut-être
que l’on changeait seulement de système de reproduction mais cela ne peut être
simplement une évolution matérielle. L’ordinateur et l’imprimante associée
parfois à la photocopie entraînent une nouvelle réflexion sur l’écriture et la
communication du texte libre, les albums, le journal, la correspondance. Les
échanges de correspondance par Internet ne doivent pas être seulement la
multiplication par dix, cent ou mille, du nombre des destinataires.
L’immédiateté, l’espace des correspondants possibles (nombre mais surtout qualité,
culture, diversité), la simplicité d’émission et réception, de sélection de
destinataires, la complémentarité de différents types de documents
transmissibles, montrent que si l’un des principes fondateurs de la pédagogie
Freinet, à savoir l’expression-communication, prend toute sa force avec
Internet, il y a lieu encore de se pencher sur l’outil éducatif «
correspondance scolaire », les réflexions datant de plus de cinq ans étant en
partie obsolètes. La parole de l’autre sera d’autant plus respectée que sa
propre parole sera reconnue.
La
multiplication du nombre des documents consultables est loin d’être l’élément
le plus important qui oblige à repenser la recherche documentaire.
L’encyclopédie BT (et bien d’autres revues documentaires) garde sa force et son
intérêt mais, plus que jamais, elle ne peut être l’unique source d’information.
La présenter sur CD-ROM ou sur site Internet n’aura d’intérêt que si on réussit
à dépasser la simple mise en consultation (aussi hypermédiatisée soit-elle).
Former à la recherche documentaire ne peut donc se confondre avec la pratique
d’outils traditionnels de gestion (index, classification, langages de
recherche...). Noyer les individus dans un océan de données n’est pas donner
l’accès à la connaissance. Les éducateurs ne peuvent se satisfaire de cela, pas
plus que de censurer ou sélectionner les informations. Les praticiens de la
pédagogie Freinet ont su tirer parti du journal scolaire, des albums, des
diverses formes de présentation (expositions, exposés d’enfants, vidéo...),
chacun de ces outils ayant sa spécificité. Aujourd’hui le site web n’a ni à
remplacer ni à copier. Ce ne peut être la copie informatisée du journal
scolaire ! C’est pourquoi je serai très réservé tant sur la « mise en ligne »
du journal que sur la copie papier du site. Tous les outils sont différents et
chacun doit être œuvre à part entière. Le cinéma, dans ses débuts, fut copie de
théâtre puis évolua pour devenir un Le site web ne peut être la copie
informatisée du journal scolaire. Nos balbutiements dans la création des sites
web sont souvent transposition de réalisations antérieures.
Ils devront évoluer afin qu’Internet soit véritable média des diverses
expressions des enfants et outil de leur construction personnelle et sociale.
Les réseaux électroniques ont bouleversé bien des domaines de la vie é c o n o
m i q u e , scientifique ou culturelle, jusqu’à maintenant ils ont à peine
marqué l’éducation. Cependant le potentiel est là quasiment inexploité et la
technologie ne s’arrêtera pas. Qu’en ferons-nous ? Sommes-nous, même praticiens
sérieux de la pédagogie Freinet, toujours totalement satisfaits de ce que
l’école apporte aux enfants ? Sommes-nous convaincus qu’avec le bagage
intellectuel et fonctionnel acquis au cours de la scolarité, les jeunes adultes
seront armés pour traverser avec succès et bonheur le prochain siècle, tant sur
le plan social que sur le plan personnel ? Baisserons-nous les bras devant un
monde qui serait dominé par la puissance technologique de quelques-uns et le
pouvoir hypnotique de quelques gourous ? Si nous voulons respecter l’œuvre de
ceux qui ont créé le mouvement Freinet, philosophie à laquelle nous avons
adhéré, nous nous devons de sans cesse poursuivre notre réflexion sur notre
rôle dans la société et notre action réelle.
« Oublier » l’existence d’Internet serait la négation d’une pédagogie qui se
veut attachée à l’enfant dans son devenir d’homme.
(1) Sur la « fonction médium » en général, on lira par exemple l’article : « Qu’est-ce que la médiologie ? » de Régis Debray dans Le Monde Diplomatique d’août 1999).
(2) Je n’entends pas ici règles de grammaire ou d’orthographe mais règles de vie, de savoir vivre, de reconnaissance et respect de l’autre.
(3) On comprend d’autant mieux le sens social et révolutionnaire de cet acte quand on connaît les actions de Freinet à la même époque sur les plans syndical, politique, coopératif.
(4) Réseau dans
le sens de groupe humain organisé pour et par la communication entre les
membres.
(5) En simplifiant car le hard-matériel et le soft logiciel se confondent
souvent maintenant.
(6) Pas toujours
si primitif d’ailleurs ! Pensons par exemple aux interventions des classes, en
direct, dans un colloque sur les droits des enfants, à l’Unesco, grâce à des
messages Minitel qui s’inscrivaient sur l’écran de l’amphi quelques secondes
seulement après leur envoi sur le serveur Acti ! Ou encore aux informations
météo présentées simultanément par plusieurs écoles de diverses régions, le
tout en direct bien sûr ! Tout cela il y a une douzaine d’années !
(7) Voir en particulier sur le web à l’adresse http://freinet.org/creactif.
(8) La BT : « La plus importante aventure éducative depuis la grande Encyclopédie de Diderot ! » selon Jean Vial. Internet : un outil puissant qui permet d’élargir l’espace de communication et les champs de recherche.
Bernard Monthubert bernard.monthubert@freinet.interpc.fr
Extrait du dossier Pédagogie Freinet et technologies de l'information du Nouvel Educateur n°113
* Jean-Claude Pomès et Bernard Monthubert sont deux des piliers du secteur
Informatique de l’ICEM, Informaticem. Jean-Claude Pomès est auteur de nombreux
logiciels éducatifs diffusés par Informaticem, Bernard Monthubert a été à
l’origine du serveur ACTI (Minitel), il est actuellement responsable du site
web freinet.org, de la Fimem (Fédération internationale des Mouvements d’École
Modernne