DU
LIVRE DE VIE DE CLASSE AU CD-ROM EN PASSANT PAR INTERNET
« Le livre de vie » : un patchwork d’écrits vrais et diversifiés
En 1925, dans Clarté, Célestin Freinet écrivait : « La vie familiale et sociale apportée en classe par les dits et écrits (manuscrits) des élèves constituèrent, une fois imprimés, un ensemble de centres d’intérêts émanant directement des élèves et respectant leurs intérêts immédiats. » D’après Emile Thomas, en relation avec Mme Daniel, chaque enfant avait son « livre de vie » constitué des pages de vie, textes libres de la classe et de celles des correspondants. Ce livre de vie ne contenait pas autre chose, chaque texte était numéroté et daté. Freinet utilisait l’expression « Livre de vie », alors que René Daniel, le premier correspondant de Freinet de 1926-1927, l’appelait " Notre Livre ».
Le livre de vie est un véritable journal car c’est en quelque sorte un
patchwork d’écrits vrais et diversifiés, qui s’élabore au quotidien. Il est
constitué de comptes rendus tapés en direct sur clavier par l’élève secrétaire
pour la semaine, comptes rendus relatant tout ce qui se passe dans la journée.
A ceux-ci sont juxtaposés des poésies inventées, des textes inventés ou vécus
par tout un chacun, des recettes de cuisine réalisées lors des ateliers, des
expériences, des recherches mathématiques, des exposés divers, des contes, des
lettres envoyées ou reçues, des messages électroniques, des scripts
d’interviews ou de débats, bref toute une juxtaposition d’écrits qui montrent
que dans la classe « la vie est ». Et ces dires, ces écrits montrant cette vie,
c’est possible de les mettre noir sur blanc pour non seulement aider les
enfants à entrer dans l’écrit-lire, mais aussi pour les aider à la
communication. Communication avec les classes correspondantes avec qui on échange
les journaux scolaires. Communication avec les familles puisque chaque enfant
aura hebdomadairement la photocopie de la page du livre de vie.
De plus ce livre de vie crée des souvenirs, des repères, un vécu. Les
Instructions officielles recommandent de « mettre l’enfant au centre du système
éducatif, au centre de ses apprentissages » et ceci n’est qu’un moyen parmi
d’autres d’y parvenir.
Cette juxtaposition de textes diversifiés est à ce titre très différente de ce
que l’on peut trouver dans le « magazine », qui ne va que reprendre certains
des écrits de « ce livre de vie » mais d’une façon plus journalistique, plus
ciblée pour un public extérieur.
« L’enseignement, pour Vygotsky, devrait être organisé de telle manière que le
fait de lire et d’écrire soit nécessaire à quelque chose. Lire et écrire
doivent être des choses dont l’enfant a besoin. L’écriture doit être en rapport
avec la vie (1). »
70 ans après, le livre de vie consultable par Internet
« La
classe,explique Jacques Terraza, doit être organisée pour accueillir et
susciter l’expression libre de l’enfant mais, également, pour qu’elle
s’inscrive dans un réseau de communication, de production et d’échange. » Alors
pourquoi ne pas créer, avec tous ces écrits, un site Internet ? Et
effectivement, cela se peut. Les enfants ont pris leur site en charge et ont
créé leurs pages en copiant-collant leurs écrits du livre de vie sur des pages
au format HTM grâce à un logiciel simple qui permet par des liens hypertextes,
d’insérer
des images. Mais cela ne s’est pas fait sans tâtonnements, essais et erreurs :
Chloé se trompe et au lieu de sélectionner « image » clique sur « imagemap »;
et ça a été une énorme découverte pour la classe car elle avait sélectionné un
rectangle sur une photo aérienne délimitant la maison de Mickaël. Elle a fait
un lien avec ce rectangle, et ce lien emmenait sur la page personnelle de
Mickaël.
Page d’entrée
du site de l’école de Saint-Simon-de-Bordes

Elle s’est empressée de donner la recette à Mickaël pour qu’il fasse la même
chose pour elle,
car sur la photo aérienne, on voit également sa maison. Cette découverte a
permis de réaliser des liens sur des cartes. Cela a donné également l’idée à
Julius et Benoît de créer un jeu de rôle où le lecteur navigue d’une page à une
autre selon ses choix. Le livre de vie devient ainsi interactif, en couleur, et
de plus on peut insérer des sons. ! Lorsque tous les liens fonctionnent
sur le disque dur, il ne reste plus, avec un autre logiciel, qu’à envoyer
toutes les pages sur le site freinet.org/creactif. Néanmoins, sur le site,
n’ont été mis en ligne que des extraits sonores de débats, d’interviews, de
reportages vue la taille d’un fichier sonore.
Un large public
Ainsi les
classes correspondantes peuvent consulter le livre de vie par Internet. Des
courriers électroniques sont échangés : les enfants ont ainsi reçu, d’une
classe de Louvain-la-Neuve, des dessins illustrant les chapitres d’un roman qu’ils
avaient créé. Ces illustrations ont été intégrées aux pages du roman et mises
en ligne. Mais le site est également visité par un public plus large : c’est
ainsi qu’une journaliste du Washington Post a envoyé un courrier électronique
pour remercier les enfants des renseignements qu’ils donnent sur l’estuaire de
la Gironde, renseignements dont elle avait besoin pour un article et qu’elle a
trouvés sur le site.
Un enseignant québecois, ravi des peintures qu’il a vues, désire faire
consulter le site à ses lèves. Une
chaîne de télévision a diffusé des extraits sonores en présentant le site. On
n’écrit pas « pour » Internet, on écrit « via » Internet. Cependant, les
enfants n’ont pas réalisé leurs interviews ou leurs débats pour mettre sur
Internet, mais parce qu’ils avaient envie de débattre entre eux de tel ou tel
sujet, ou d’interviewer par exemple deux papis qui avaient vécu une dure
journée en juillet 44. Marie voulait questionner Marc Lavoine qui passait à
Jonzac, Chloé et Amélie désiraient expliquer à leurs copains de classe comment
se fabriquent le pineau et le cognac, et puisqu’elles pouvaient en plus
communiquer leurs travaux, tant écrits que sonores sur Internet, autant les
mettre sur le site pour que d’autres classes, d’autres personnes en profitent.
Les CE n’ont pas fait des maracas pour Internet, les petits maternelles n’ont
pas vendangé pour Internet, les CP n’ont pas créé de pages poétiques pour
Internet, mais tous ont écrit pour leur plaisir et les CM ont mis en pages. Internet
n’est qu’un outil parmi tant d’autres, comme le crayon ou le livre, un outil de
communication réel et authentique,
et non pas un faire-valoir. On n’écrit pas pour Internet, on écrit grâce ou via
Internet, même si, parfois, le fait de communiquer certaines choses par ce
média permet des motivations supplémentaires.
Les enfants ne sont pas des objets, mais doivent être des auteurs, auteurs de
leurs dires, de leurs écrits, de leurs actes, de leurs apprentissages, de leur
vie, car « la vie est », si le pédagogue leur donne les moyens d’« être » et de
« faire » par coopération, recherche d’autonomie et tâtonnement par essais et
par erreurs.
Le livre de vie sur CD-ROM
Fin mai, l’école
est dotée d’un graveur. Pourquoi ne pas mettre tous ces écrits sur CD-ROM ?
D’autant plus que les écrits sonores ne seront plus des extraits, mais entiers.
Les personnes non connectées par Internet pourraient ainsi lire les pages. Une
coopération très intense va s’instaurer dans le groupe classe des CM : en
effet, personne n’a jamais utilisé un graveur.« Moi j’essaie » dit l’un, « je
vais t’aider » répond un autre. « Moi je prépare une maquette pour l’étiquette
: présentation, échanges, modifications», ça y est l’étiquette est au brouillon.
Le logiciel de création d’étiquettes est en anglais ; Julius, d’origine
anglaise, prend en charge, deux autres imprimeront. Certains préparent la
jaquette. D’autres enregistrent sur disque dur à partir des cassettes. Enfin,
dernière semaine de juin, tout est prêt : la gravure commence et, en
coopération
avec l’association des parents d’élèves, un CD-ROM est offert à chacune des 60
familles.
Les projets s’appuient sur le vécu de chacun et sur le vécu coopératif. Au
départ, il n’y avait pas de projet : il est né soudainement, s’est modifié, la
motivation a joué, les tâtonnements par essais et erreurs ont fait évoluer le
tout, les enseignants ont suivi et se sont laissés transporter par des enfants
enthousiastes : le livre de vie s’est retrouvé sur un CDROM, un livre de vie
tout à la fois semblable de par le fond, et différent par la forme, grâce aux
technologies nouvelles.
Néanmoins le but reste le même : dans une classe, il est fondamental
d’instaurer un lieu de vie, de donner la
parole, de s’appuyer sur le vécu de chacun et sur la vie coopérative pour que
naissent des activités authentiques d’expression, de création et de
communication.
L’adulte est là pour aider à organiser un environnement pédagogique tissé de
réseaux interactifs et aider l’enfant à trouver sa parole, à ne pas la bloquer,
à ne pas détruire cette construction de son « moi », de son « dire ».L’objectif
devient alors évident : « révéler à un petit d’homme sa qualité d’homme,
l’inciter à devenir son propre créateur, à sortir de luimême,
pour devenir un sujet qui choisit son devenir, et non un objet qui subit sa
fabrication (2) »,en somme de devenir autonome, autonome dans son langage,
autonome dans sa pensée, autonome dans son apprentissage de l’écrit lire.
Des pages du livre de vie sur CD mixte
« Si on faisait
un CD audio », avait proposé Fabien. En effet, beaucoup de familles qui ont
reçu le CD-ROM n’ont pas d’ordinateur. Par contre, la plupart possèdent un
lecteur de CD audio. « On n’a pas le temps, on verra l’an prochain » avaient
répondu des CM1. C’est donc parti pour cette année scolaire : toujours un livre
de vie papier hebdomadaire, un
autre CD-ROM, et bientôt des CD mixtes, c’est-à-dire lisibles à la fois par un
lecteur audio et par un ordinateur.
Monique et Christian Bertet École de Saint-Simon-de-Bordes (17)
(1) L.S.Vygotsky, Imagination et Créativité(1972).
(2) Albert Jacquart, L’Héritage de la liberté.
CD-ROM : « Les enfants ont la parole »
Ce CD-ROM « Les enfants ont la parole » comporte des travaux des élèves de la maternelle au CM2 des écoles du RPI Vilsaintudelle. 250 pages, plus de 600 images, dessins, photos ou peintures, 5 chants inventés par les élèves, 40 écrits sonores (interviews, débats, reportages), 3 romans, et bien d’autres choses encore sur la Charente, la Haute-Saintonge, etc. Le site Internet...Tout ça sur le CD-ROM que nous venons de terminer!