tâtonnement

Mise en route d'un journal en petite et moyenne section de maternelle dans une école occitane

Corinne Lhéritier enseigne à la Calandreta nimesenca Aimat Serre, une école maternelle occitane à Nîmes. Les élèves sont de langue maternelle française. L'expérience présente la production d'un journal occitan : Corinne Lhéritier parle à ses élèves toujours en occitan. Ceux-ci réagissent d'abord en français, puis utilisent progressivement la deuxième langue. En linguistique, nous parlons d'une "immersion totale" dans la seconde langue. Ajoutons quelques précisions : ce n'est pas parce que l'occitan n'est pas reconnu comme une langue nationale qu'elle ne mérite pas les mêmes considérations que toute autre langue dite étrangère. Par ailleurs, Corinne Lhéritier ne se considère pas comme enseignante de "langue". Elle enseigne un contenu - dans une autre langue. Une telle approche "intégrale" d'une seconde langue, nous pouvons déjà la rencontrer dans quelques écoles (privées) réservées à l'élite des enfants des diplomates et managers internationaux. Elle n'a pas encore franchi la porte des écoles plus ordinaires (sauf exception, comme l'exemple le montre). Néanmoins, une telle pratique de la langue seconde constitue l'avenir d'un réel apprentissage interculturel et multilingue.

 

 

Gérald Schlemminger

Les idées

 

Décembre 93, à la veille des vacances de Noël, les "grands" (G.S./C.P./CE1/CE2) nous présentent leur premier journal de l'année et nous en donnent un exemplaire pour la bibliothèque de la classe. Nous le parcourons. Nous le reprendrons plus longuement et plus en détail à la rentrée de janvier.

Janvier 94, mardi 4. J'apporte une casse d'imprimerie, majuscules, corps 24... "C'est pour faire un journal !" Adrien, Ambre, Marine, Melissa, Mohand... "J'ai acheté le journal avec mon père et j'ai colorié les lettres !" Mohand (celui des grands)

Je n'ai pour l'instant rien dit. Je demande si quelqu'un sait comment on peut appeler tout ça.Adrien nomme les lettres qu'il connaît. "Oui, mais sans dire tous les noms ?" (je parle toujours en occitan... Pour les enfants, quand ils parlent en occitan, si j'ai noté, je le spécifie). Melissa : "C'est des lettres."

- Qu'est-ce qu'on peut en faire ?

- Pour des journals ! (Betty)

- Non pour un journal ou pour des journaux, on dit comme ça, Betty ! (Adrien)

- Pour écrire ! (Melissa)

- Oui, on peut écrire ce qu'on veut, on n'est pas obligé de faire un journal."

Je propose pour l'instant d'imprimer des cartes de "Bonne Année". Je parle d'imprimerie, de casse, de caractères... Je vais chercher des papiers pour que chacun essaye dans un premier temps d'écrire lui-même "bonne année".

 

La mise en place

 

J'ai procédé, au départ, comme pour l'élaboration des textes des albums :

- prise en note des discussions susceptibles d'être imprimées,

- retour au groupe dans un second temps, "Qu'est-ce qu'on garde ? Qu'est-ce qui est pareil ? Comment peut-on le dire ?"

- proposition d'une version écrite où chacun puisse se retrouver, se reconnaître, ne serait-ce que dans un élément....

- recours éventuel au "on écrit comme dans..."

- mise en page / présentation : la part du maître ! En essayant d'y faire participer le plus possible les enfants (choix des illustrations, choix parmi plusieurs possibilités...)

- caractères : même à l'ordinateur, ils devront être assez gros pour que les plus petits puissent commencer à "lire".

- journal des deux P.S./M.S. ? Dans ce cas, partage des articles, travail dans les deux classes, mise en commun, mais aussi travail en décloisonné (notamment tirage et illustrations)... A voir avec Agnès, l'autre maîtresse.

- visite dans la classe des grands pendant un moment d'imprimerie ?

Je n'ai pas de journaux de petits ou moyens de maternelle. Quelques uns des grandes sections et d' autres du primaire.

Un journal d'école maternelle, en français "regards" contient des articles "écrits" par des petits. Il correspond assez, dans l'ensemble, au journal dont j'ai envie, même si tout ne me convainc pas (le travail de réécriture notamment).

 

Le démarrage

 

Rentrée Mars 94 : je présente des journaux, scolaires ou non. Celui des grands est toujours dans la classe, et nous avons quelques revues. J'annonce "ça y est, si vous êtes toujours d'accord on va faire un journal". Enthousiasme général.

"Ce sera le nôtre et celui de la classe d'Agnès, on se partagera le travail, et parfois on le fera ensemble. On en fera un toutes les deux semaines ?" Je montre sur le calendrier ce que ça représente en jours d'école ...

Jeudi 17/03, discussions avec toute la classe pour proposer un titre. On "épluche" les journaux. J'explique, exemples à l'appui, que les titres on souvent une raison. De nouveau, "regards" vient sur le tapis. Marine "On a qu'à appeler "regarda" ou agacha"... (traductions de "regard")

- On pourrait trouver quelque chose de différent".

Beaucoup de traductions ou de reprises de titres existants sont proposées. Quand j'essaye d'expliquer qu'il faut que ça nous ressemble, que ça dise ce qu'on est, Melissa propose "Calandreta" et Marine "Occitan"."Calandreta" c'est déjà le nom des écoles comme la nôtre, et "Occitan(s)" c'est déjà le titre d'un journal... Ce n'est pas possible. Mais j'en ai un peu marre de trouver des objections...

Arrivent alors des propositions comme "Lunettes" ou "Casquettes", "parce que c'est rigolo". "Mais notre journal n'est pas forcément rigolo ... A quoi il va servir notre journal ?

"Adrien : Ben à lire, voyons !

- Marine : A dire des choses à des gens.

- Melissa : A écrire dedans !

- Adrien : A des parents pour qu'ils voient ce qu'on fait.

- Mohand : Ah, ouais mon père il l'achètera...

- Bon, je vous propose de réfléchir à tout ça, peut-être que dans la classe d'Agnès ils auront d'autres idées, et puis on en parle demain au conseil.

Le conseil démarrant juste, ce sera un excellent point à l'ordre du jour !

Vendredi 18/03, au conseil, Adrien, Melissa et Marine tiennent à leur idée. Les autres ne se prononcent pas vraiment, du moins ils ne choisissent pas.

Adrien : "En fait, pourquoi on peut pas dire que c'est les trois choses ?

- Pourquoi pas, on pourrait lui donner trois noms...

- Souheil : Comme Marin Kevin Poulet

- Mohand : Ou comme moi Mohand Mokdad Boudifa !"

C'est adopté. Pour l'ordre on suit la logique : on dit, après on Ecrit, et après on lit.Il n'y a pas d'autre proposition, "Dire, Escriure, Legir" sera donc le titre.

 

L'édition

 

2ème semaine. Le mardi matin, je présente la maquette définitive (certaines pages ont eu plusieurs versions...) et elle part à la photocopie. Nous imprimerons l'après-midi.

"Dire, Escriure, Legir" sont les seuls mots qui seront imprimés dans ce premier journal : chaque équipe, fixe maintenant, en a composé un.

Tirage - avec des moyens grand bricolage à cause du format - en équipe, puis avec les petits en groupe.

Je tire les derniers exemplaires à la chaîne, le jours prévu de la sortie, avec les enfants de la classe d' Agnès (chacun imprime et colore le sien). La classe d'Agnès fera un article sur une visite au marché aux fleurs dans la rubrique "Vie des classes" et un sur la neige.

 

Le journal est sorti...

 

Vendredi 25/03. Le numéro 0 sort, chacun en prend un pour lui. Il est commenté, feuilleté, apprécié. Nous sommes contents. Au conseil la maîtresse félicite la classe et on décide à l'unanimité de continuer, au bilan du soir il fait naître quelques "soleils" (dont celui de la maîtresse). Il est gratuit, les suivants seront vendus. Il nous (les maîtresses) semblait important que les enfants aient tous ce premier numéro. Mais il nous semble également important de vendre les suivants, même à un prix très modique... Les enseignantes signent un "édito", mais ce ne devrait pas être systématique... Nous distribuons plusieurs exemplaires dans et autour de l'école, et attendons les échos ! Le journal est bien sûr en occitan ! Personne ne s'est posé la question.

 

Les réactions des lecteurs

 

Jeudi 07/04. Nous présentons et distribuons le n° 0 à chacun des grands, et à la classe.

Quelques questions avant la distribution sur la façon de travailler et sur le prix "en général". Puis chacun va lire le sien. Nous nous regroupons ensuite pour répondre aux questions et écouter les remarques.

Simon : "Lo trapi polit e ben" (je le trouve joli et bien)

Adrien (sans avoir la parole) "Era ben quand om lo fasiç !" (C'était bien quand on le faisait !)

Simon : "Una question : per de que dins l'article "Verai o fals" avetz dich qu'aimaviatz los libres a mai se son d'istÿrias falsas ?" (Une question : pourquoi dans l'article "Vrai ou faux" vous avez dit que vous aimiez les livres même s'ils racontent des histoires fausses ?")

Aucun n'arrive à répondre autre chose que "parce que" et j'explique que pour nous c'est maintenant un peu loin, mais que nous avions beaucoup discuté sur les histoires fausses...

Sarah B : "Es ben" (c'est bien)

Adeline : "Es ben mas per de que lo moen es rose aqui e lo de Delphine dedins" (c'est bien mais pourquoi le mien est rose ici et celui de Delphine dedans)

La maîtresse (en occitan) "Nous avions commencé par colorer à l'intérieur des fenêtres puis nous avons pensé que se serait plus lisible en colorant autour. Les enfants de nos classes ont plutôt choisi les premiers journaux, c'est pour cela qu'il n'en reste pas beaucoup. Et vous, qu'est-ce que vous préférez ? ".

Une petite majorité préfère le second.

Delphine : "Voliài dire comma Adeline." (Je voulais dire comme Adeline)

Simon : "A la classa d'Agnès : per de que avetz fach un libre sus la nèu ?" (Pourquoi avez-vous fait un livre sur la neige ?)

Anthony : "Je ma rappelle plus..."

Sarah B : "Per de que Chloé est allée aux Angles..." (Chloé est la soeur de Sarah et est dans la classe d'Agnès).

La maîtresse : "Oui, et elle nous avait envoyé une carte. Dans la classe nous avons ensuite parlé de la neige".

Noémie : "Es ben".

Adeline : "Tous les combien vous le ferez ?"

La maîtresse : Qual se'n sovent ? (Qui s'en souvient ?) Cada quinze jorns". (Chaque quinze jours)

Thibaut : "Combien il a de pages ?"

La maîtresse : "Cÿ qu'as dins las mans !" (Ce que tu as dans les mains !)

Vendredi 08/04. A midi nous commençons la vente, pour ceux qui ne reviennent pas l'après-midi. La "grande vente" aura lieu lundi soir, à A "l'heure des parents".

Auparavant, nous avons lu et commenté ensemble le journal (autour de la grande table, chacun ayant un numéro à sa disposition).

Nous avons reçu une lettre d'une classe de grande section qui a lu notre n° 0 et fait quelques remarques. Des yeux brillent.... La lettre sera photocopiée dans le n° 1, et plus tard, quand il sera sorti, nous prendrons la décision d'envoyer un exemplaire à la classe en remerciement.

Corinne LHERITIER

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