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ouverture sur le milieu

 

 

PÉDAGOGIE FREINET ET ENSEIGNEMENT DE LA GÉOGRAPHIE

 

Souvent, on retient de la pédagogie Freinet la correspondance, les sorties enquêtes, le journal, techniques largement répandues aujourd'hui, mais techniques qui souvent ne sont plus associées dans les classes à la demande pédagogique qui en constitue à la fois le fondement et la finalité.

La méthode d'apprentissage que Freinet appelait " naturelle ", par opposition à la méthode simplement impositive et descendante, hégémonique dans l'école de son temps (qui n'est pas si lointain), désigne une démarche pédagogique dont l'apprentissage est basé sur l'expérimentation tâtonnée, organisée par le maître et vécue activement par les enfants. Ce faisant, l'instituteur Célestin Freinet, au modeste niveau de la pratique quotidienne, rencontrait les idées des penseurs comme Gaston Bachelard. On a souvent mal compris le sens de la proposition la pensée procède du complexe au simple et non l'inverse. Cela signifie que l'on procède lors d'un apprentissage du familier au non familier, du pensé-concret au pensé-abstrait, du connu au moins connu, de la saisie d'une réalité toujours complexe à la (re)construction des lois qui régissent les phénomènes... Cette conception est une des bases de la méthode naturelle qui souvent est bien mal comprise par ceux qui ne la pratiquent pas. La méthode naturelle fondée sur les recherches et les productions des enfants les enfermerait dans leur milieu. On entend encore dire parfois que la méthode naturelle de lecture ne prend en compte que les textes de la classe et que les enfants ne sont donc pas confrontés à des écrits extérieurs, qu'en histoire et en géographie, la pédagogie Freinet se réduit à la sortie enquête qui ne permet pas d'aborder les concepts structurant l'expérience première.


En donnant la parole aux praticiens nous souhaitons montrer que la diversité de pratiques depuis le CP jusqu'au CM2 est sous-tendue dans la pratique de la pédagogie Freinet par la finalité de construire progressivement des repères solides, les bases de savoirs maîtrisés mettant en jeu des savoir-faire et des savoir-être. La construction et la maîtrise des repères spatiaux et des interactions constantes des hommes et de leur milieu de vie façonné par l'histoire nécessite un apprentissage cohérent depuis les premières classes du cycle II jusqu'au CM2. La parabole de l'exploration de son milieu par un chat nous indique que
c'est à partir d'une géographie de l' " Ici " impliquant la prise en compte du corps, de la classe, du quotidien que l'on peut progressivement appréhender
une géographie de l'" Ailleurs " qui prenant appui sur une maîtrise de l'environnement progressivement élargi dans ses limites spatiales, permet
à nos élèves, à partir de leurs représentations initiales fragmentées, de comprendre le monde dans lequel ils vivent pour accéder à une citoyenneté consciente, critique.
La petite fille d'une classe rurale, habitant une ferme isolée et témoignant dans ses textes libres de sa solitude, l'enfant de la ZEP dont le quartier, voire
l'immeuble, est isolé par des voies rapides et ne connaît pas le centre ville, doivent pouvoir reconnaître le sens, parfois le non-sens, de ce qu'ils vivent et disposer des outils conceptuels permettant de le penser. Roger avec son CP-CE1, Annie avec son CM, Emile en classe unique nous invitent à un voyage pédagogique où l'histoire est partout, la géographie est tout le temps.


Le " ciel étoilé "

 

 

Les élèves ne voient en général dans les localisations urbaines que désordre dans une carte des villes de France, là où l'enseignant lit des logiques d'organisations
(tracés des principales vallées, vide du Massif central, vieux gisements, etc.).
La carte est comme un ciel étoilé pour un profane en astronomie. Le travail de l'enseignant vise alors à l'aider à découvrir un peu d'ordre caché dans le désordre apparent.

Démarche pédagogique : La réflexion d'origine part du constat de l'incapacité de la majorité des bacheliers à situer, dans un TP universitaire ou de classes préparatoires, des éléments spatiaux extrêmement simples, comme les principales villes de France (et d'ailleurs).Or, cette incompétence est généralement imputée à un défaut de mémorisation. L'intention pédagogique est de tenter de donner aux élèves, même très jeunes, des moyens permettant de mettre de l'ordre dans la complexité du réel et, ainsi, peut-être, de mieux le retenir. Cette relation, connaissance des faits/connaissance des régularités, est au cœur de l'enseignement de la géographie et de l'histoire.

 

Mon chat et la géographie

Il s'appelle Vlad, cadeau d'anniversaire pour ma fille de la part de ses copines de classe. Le cadeau, petit chaton mâle d'un mois et demi découvre pendant une quinzaine de jours le rez-de-chaussée de la maison. D'abord timide, apeuré, réfugié la plupart du temps sur un fauteuil ou sous la table basse il s'enhardit, découvre l'intérieur des meubles, grimpe sur l'évier, se dirige désormais sans hésitation vers son écuelle ou son bac tapissé de graviers selon ses besoins du moment, bref ce tout jeune félin se montre très à l'aise dans ce premier territoire bien restreint mais assez riche déjà pour lui avoir permis nombre de découvertes sur son nouveau monde. Je le trouve de plus en plus souvent assis sur son séant, derrière la baie vitrée, en train d'observer le jardin, mais lorsque celle-ci s'ouvre, il hésite à sortir, pose une patte ou deux à l'extérieur et rentre de suite au chaud. Une mouche l'a fait sortir sur la terrasse, ratée ! Il découvre prudemment ce nouveau lieu et peu à peu s'enhardit, même si le contact du gazon lui parait au départ peu confortable. Peu à peu, il explore avec prudence le jardin, si un humain de la maison s'y avance lui aussi. Quelque temps plus tard, il grimpe au noisetier, va jusqu'aux massifs, mais pas jusqu'au fond du terrain. Inquiétés par une disparition inopinée, nous le retrouvons à quelque temps de là coincé dans le jardin du voisin (intrigué par des miaulements de détresse) ne sachant franchir le mur de séparation dans le sens du retour. Quelques jours plus tard, il prend une correction par un chat de passage et ne sort plus pendant un certain temps. Il a grandi, le jardin est un territoire complètement connu et maîtrisé ; où, sauf une connaissance amicale, peu d'autres chats s'enhardissent. Le matou, à partir de cet espace parfaitement connu, arpenté, intégré, maîtrisé, fait des incursions nocturnes de plus en plus fréquentes dans des espaces inconnus (aperçu par un voisin une nuit à 500 mètres de là) à partir de son territoire, de son domaine de sûreté.
Son regard assez impénétrable ne me permet pas de savoir s'il a acquis le concept d'espace suburbanisé ou les autres concepts de base de la géographie. Mais je suis sûr que c'est à partir de la bonne maîtrise d'un territoire familier qu'il est chaque fois parti à la conquête d'espaces moins familiers, plus lointains, moins sécurisants, plus risqués.
Un peu, me semble-t-il, comme nous ou les enfants d'une classe en train d'apprendre.

 

Jean-Robert Ghier

Le Nouvel Éducateur - n° 104 - Dossier coordonné par J.-R. Ghier et P. Pierron

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