Les fondements théoriques de la pédagogie Freinet

 

 

DES OBJECTIONS ET DES REPONSES AUX OBJECTIONS

 

Toto au pouvoir ?

« Si vous ne l'obligez pas à travailler, Toto ne fera rien. Il ne pense qu'à jouer, serrez-le ! »

Les gens sérieux, qui ont subi la pédagogie autoritaire, sont devenus incapables d'imaginer autre chose que le travail sérieux ou le chahut - et leur expérience leur donne raison. Quand on a plié une baguette, il ne faut plus la lâcher, sinon ...

Mais qui les obligeait à plier une baguette ?

Les réalistes ignorent que la classe coopérative exige du maître et des élèves  une organisation et une discipline très strictes. Pour les naïfs, incapables de distinguer agitation et activité, l'ordre règne quand les marionnettes fonctionnent ensemble. Les pantins font, à la rigueur, des exercices, mais ils sont incapables de créer, de décider, de travailler en équipe. La classe coopérative ne demande plus au maître d'agir sur les enfants, mais d'agir avec les enfants. Travaillant côte à côte, adulte et enfants, sont du même côté de la barrière. Toto, imprimeur, ne peut plus être un dur - l'ex-héros de l'indépendance doit se contenter d'être un gêneur : c'est moins glorieux. Et la classe, devenue groupe de travail, n'est pas décidée à subir ses caprices.

Et les examens ?

Si nos résultats n'avaient pas été au moins égaux à ceux de la pédagogie habituelle, nous n'aurions jamais pu vaincre la défiance et l'hostilité. Des enfants qui savent lire, comprendre, s'exprimer correctement par écrit, compter, mesurer, qui ont fait des enquêtes et des conférences, n'ont guère besoin de bachoter. Mais justement parce qu'ils ont appris à ne pas travailler sans comprendre, ils savent, quand les nécessités du programme l'exigent, s'entraîner, tout en n'accordant aux exercices que leur valeur d'entraînement. Nous pensons cependant, que l'éducation c'est un peu plus que la préparation de l'entrée en sixième...

Il faut des maîtres d'élite !

Voilà une objection qui fait plaisir. Non, les instituteurs des classes coopératives Freinet ne sont pas des maîtres d'élite. Certains le deviennent peut-être. Et ce n'est pas un hasard. Certains métiers élèvent et épanouissent l'individu : ce sont ceux qui nécessitent des relations humaines. D'autres l'enfoncent et le sclérosent : ce sont ceux qui l'aliènent en l'enfermant dans un rôle. Le métier de gardien, par exemple, ou celui de subalterne respectueux et dévoué. Il peut sembler facile de faire tenir tranquilles des enfants qui ne demandent qu'à agir, d'obtenir cet auditoire silencieux et ces jolis cahiers si commodes en cas d'inspection. Mais cela nécessite des qualités personnelles et des procédés discutables. Les techniques de la pédagogie Freinet ne sont difficiles qu'en apparence : il est plus simple d'étudier les oiseaux quand Jacques apporte une hirondelle électrocutée, que de capturer une hirondelle le jour de la leçon sur les oiseaux. Il est évident qu'il est plus difficile de mettre au point un texte d'enfant, que de corriger une dictée. C'est plus intéressant aussi.

Ces méthodes sont excellentes... pour les arriérés

C'est exact. Les classes de perfectionnement, sont des bancs d'essais impitoyables pour les méthodes éducatives et le fait que les classes coopératives soient efficaces même avec ces enfants, que la pédagogie Freinet permette d'utiliser au maximum toutes les ressources de l'être, ne nous incite pas à penser qu'elle doive leur être réservée. L'air des montagnes est nécessaire aux tuberculeux. Il convient aussi aux sujets sains.

Ces méthodes sont excellentes... pour les enfants intelligents

C'est aussi exact. En permettant à des enfants au dynamisme intact d'utiliser non seulement une partie de ce dynamisme pour les acquisitions scolaires, mais en provoquant continuellement leurs possibilités de création et de synthèse, nous assistons à des évolutions remarquables, chez des enfants qui auraient été inutilement retardés par des programmes prévus pour des élèves standards. « Les aigles ne montent pas par les escaliers. » (C.Freinet)

Vous êtes des utopistes

Si la révolution pédagogique était possible, elle serait déjà faite. Elle se fait lentement, quand les conditions le permettent, chaque fois que l'audace et l'initiative sont plus fortes que la tradition.
Il ne s'agit pas de détruire, mais patiemment de construire. Il ne s'agit pas de vaincre, mais de convaincre et, pour cela, de réussir malgré les obstacles. « Ne rien changer avant de tout changer », ce n'est pas notre apanage. L'analyse fine du présent, révélant les possibilités et les obstacles réels, doit précéder et conditionner les projets grandioses du futur.

Vous êtes des empiristes

Oui, si être empiriste, c'est aller chercher sa clé sur le trottoir où on l'a perdue même si les importants, nos maîtres, la Science, n'ont pas encore su y installer un réverbère. Oui, si être empiriste c'est penser que la seule psychologie expérimentale ne peut étudier tous les phénomènes, que la science ne se résume pas à la statistique, que le positivisme éclairé du XIXème siècle ne suffit plus, que d'autres moyens d'investigation et d'autres modes de pensée sont nécessaires, et surtout que la théorisation et la recherche ne peuvent se faire en laboratoire, sans se déplacer sur le terrain.

Non, car nous souhaitons et recherchons l'aide et la collaboration de spécialistes. Non, car nous sommes bien placés pour savoir que « étudier ce qui se passe dans la classe » nécessite des compétences non seulement en pédagogie, mais aussi dans le domaine des groupes, dans le domaine de l'inconscient, en psychologie, en sociologie etc. Mais nous pensons qu'il ne peut exister des surhommes, un sur-savoir regroupant et synthétisant le tout, capables de penser, en haut lieu en laissant aux praticiens, le soin d'appliquer.

Il existe selon nous, des théories linguistiques, mathématiques etc. mais la théorie pédagogique en est encore à la préhistoire. Il n'en est pour se convaincre, que d'écouter les discours vasouillards sur le « climat », la « bienveillance », l'écoute ... qui masquent l'ignorance de ce qui peut se passer dans une classe.

Vous fabriquez des inadaptés

Inadaptés à quoi ? Si l'on en croit le docteur Françoise Dolto, spécialiste en psychothérapie d'enfants, l'adaptation à l'école actuelle peut être un signe majeur de névrose. Pour éviter qu'ils soient malheureux plus tard, il faudrait renoncer à leur apprendre à devenir des hommes ? Il faudrait alors former les travailleurs du métro dans des caves, pour les habituer à travailler sous terre.  D'après les statistiques officielles, plus de la moitié des enfants scolarisés sont mal adaptés à l'école actuelle. Jusqu'à présent, le nombre d'élèves passés dans des classes coopératives nous permet d'affirmer qu'ils n'en sortent pas fragilisés, et beaucoup savent au contraire « naviguer ». Une « punition » les effraie souvent moins, ils apprennent avec qui il est inutile de discuter, et beaucoup travaillent « pour eux ». Certains même mariés, pères de famille, se souviennent encore de la presse et du correspondant de cette « drôle de classe ».

Vous fabriquez des travailleurs au service du capital

Apprendre aux enfants la responsabilité n'entraîne pas, pour nous, le fait de ne pas leur apprendre à lire, à écrire, à compter. Il serait bien sûr gênant que de futurs ouvriers sachent parler en public, s'exprimer correctement par écrit, accéder aux armes et aux langages de ceux qui les dominent. Les examens existent, les enfants en auront besoin, longtemps encore, nous nous sentons responsables de leur avenir, même si ce n'est qu'en partie.

L'ICEM est un mouvement pédagogique, mais ses militants ne sont pas naïfs

Le problème est syndical et national. Nous sommes bien placés pour voir qu'il est illusoire ou malhonnête de parler de progrès pédagogiques, quand certaines conditions ne sont pas remplies. Profession dévalorisée, locaux insuffisants, effectifs stupides détériorent les enfants, usent les maîtres, dégradent un métier que nous persistons à croire grand. La place que tient l'éducation dans les préoccupations gouvernementales importe plus que les intentions, les discours, les conseils, et les... tentatives. L'ICEM s'associe évidemment aux organismes qui, par leurs revendications et leurs actions, défendent la valeur de l'éducation et l'avenir des enfants, contre une société imprévoyante, soucieuse d'autres intérêts.

Mais le problème est aussi pédagogique

Si nous ne prétendons pas trouver un moyen idéal de faire du bon travail, dans de mauvaises conditions, nous n'acceptons pas pour cela que les dangers, les griefs, les réalités ou les problèmes précédents, servent d'alibi et de justification à l'acceptation d'une pédagogie retardataire et dangereuse, à l'immobilisme. Malgré les difficultés qui parfois ridiculisent nos efforts, nous refusons de démissionner.
Nous défendons l'école publique en dénonçant l'école-caserne où les soucis de gardiennage et de discipline l'emportent sur les soucis d'éducation :  son ambiance concentrationnaire, sa discipline automatique,  son organisation rigide,  son travail de série.

Médecins, psychologues, sociologues, se doivent d'en étudier et dénoncer les conséquences : détérioration dramatique des adultes et des enfants qui y vivent, impossibilité d'éducation humaine, mécanisation et stéréotypie des comportements, troubles réactionnels (inadaptation, maladies, troubles caractériels ...), exaspération des adultes coincés dans des situations intenables ...

Nous nous contentons de révéler des possibles : ce que nous faisons tous les jours. Si on pouvait décréter « l'expression libre » obligatoire et la « coopération » forcée, on n'obtiendrait qu'une caricature d'école moderne. Les obstacles à la modernisation ne viennent pas tant de l'extérieur que de l'école elle-même : une conception pédagogique peut-être valable il y a cent ans, et adaptée aux besoins de l'époque, s'est inscrite dans l'architecture, le matériel, les institutions, les mécanismes de pensée des pédagogues et du public. En se développant, l'école a acquis un volume, une rigidité, une inertie qui lui interdisent une évolution correcte. Cette inertie constitue pour l'école publique un danger autrement plus grave que nos critiques ...

On vous dira bien sûr ...

Les mêmes choses que nous entendons depuis des années. Même si vous avez la sagesse de ne faire aucune propagande, même si vous laissez à vos collègues la liberté que vous souhaitez pour vous-mêmes, vous devez attendre avec le sourire la réaction de défense du groupe menacé par l'insolite : votre seule existence - a fortiori votre réussite - remet en question les fondements de la pédagogie qui a cours.
Ne perdez pas votre temps en discussions. Votre interlocuteur est peut-être, souvent sans le savoir, avant tout soucieux de défendre contre vos innovations une bonne conscience et un confort intellectuel menacés. Il est peut-être persuadé qu'il ne peut exister de meilleure pédagogie que celle qui l'a élevé jusqu'à sa perfection actuelle. Bien des gens amalgament toutes sortes de pédagogies dites « nouvelles », d'expériences plus ou moins hasardeuses. C'est compréhensible : une pédagogie qui s'élabore constamment est obligatoirement inconnue ou méconnue. Documentez les personnes qui s'intéressent à l'éducation sur la correspondance, le journal scolaire et la coopérative. Laissez à d'autres les joutes psycho-socio-métaphysiques.

 

Pourtant il faut parfois répondre rapidement aux objections classiques.

Et les examens ?

Si nos résultats n'avaient pas été au moins égaux à ceux des classes traditionnelles, nos camarades des villages qui ne bénéficient pas de l'anonymat urbain, n'auraient pu poursuivre leur expérience.

Quel matériel ! Quelle documentation !

Votre collègue a vu une classe qui fonctionne depuis plus de dix ans. On y utilise trois presses à imprimer, un fichier documentaire imposant, un important musée scolaire, un magnétophone, etc. Ce même matériel encombrerait le débutant et son emploi risquerait de lui poser d'insolubles problèmes d'organisation.
C'est le fonctionnement de la classe qui, peu à peu, a permis l'accumulation et l'emploi de ces outils.

Vos rapports avec vos supérieurs hiérarchiques

Pour éviter des conflits inutiles, évitez la provocation. Utilisez, si besoin est, les I.O qui vous donnent raison. Vous aurez besoin de leur neutralité. Conservez des témoins du travail des enfants (attention à la correspondance). Ne supprimez pas, remplacez

- le journal de classe par un « journal de bord » racontant votre journée

- les préparations par la constitution d'outils pédagogiques

- les répartitions par un plan annuel des notions à acquérir dans chaque matière.

Les parents

En 1982, surtout en ville, les parents ne sont pas contre les méthodes modernes, quand ils constatent que leurs enfants travaillent sans contrainte et que l'on s'intéresse à leur enfant. En cours d'année, organisez des réunions de parents. Montrez ce que vous avez fait, pourquoi vous l'avez fait, donnez la parole. Différenciez la pédagogie Freinet des pédagogies non-directives qui leur font peur.

Les collègues

Dans l'école caserne, chacun ignore ce que fait le voisin. Ne troublez pas l'ordre établi par du prosélytisme maladroit. Intéressez plutôt vos collègues à votre travail. Vous parviendrez bien à changer un peu les choses et petit à petit, l'atmosphère de l'école.

 

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