Ne vous lâchez jamais des mains avant de toucher les pieds

 

Nous avons tous débuté un jour ; les occasions ne manquent pas dans une vie :  parole, marche, scolarité, vélo, entrée dans le métier … Si l’on se souvient de chacune de ces étapes, une chose est certaine, ces « débuts » restent de vraies étapes de rupture par rapport à sa précédente vie ; le tâtonnement et la perfectibilité sont étroitement liés à ces étapes. Il  ne nous viendrait pas à l’idée de demander au « débutant cycliste » de prendre la première descente venue et de s’y lancer à toute vitesse en réussissant un chrono.

Commencer, c’est donc bien rompre, lâcher ses peurs, prendre confiance, trouver de nouvelles sécurités !

Alors pourquoi demanderions-nous dès l’entrée dans le métier d’enseignant de maîtriser tous les tenants et aboutissants d’une classe, d’une école ? Pourquoi serions-nous encore plus exigeants envers des enseignants qui se lancent en pédagogie Freinet et qui n’ont souvent eu qu’une approche livresque ou parcellaire de ce qu’est une approche pédagogique, philosophique, politique construite sur la durée ?

Il est donc temps de démystifier le « démarrage en pédagogie Freinet », véritable serpent de mer dans le Mouvement. Pour cela, il suffit de reprendre les « entrées » que nous avons nous-mêmes adoptées, les témoignages entendus lors des rencontres et les écrits en la matière de nos revues.

« J’ai démarré par le « quoi de neuf » … moi j’ai mis en place des ateliers d’expression … oh moi c’est le conseil qui m’a paru essentiel … j’ai mis un journal en place avec ma classe … » Les approches « technicistes » soutiennent-elles, sont-elles au service des valeurs éthiques défendues, promues par la pédagogie Freinet pour l’Ecole ? Freinet précise bien que cette pédagogie ne peut se réduire à l’emploi plus ou moins justifié ou inconsidéré d’outils et de techniques s’ils sont dépouillés de leur âme. (Les techniques Freinet de l’Ecole Moderne,1964). Nous nous situons bien alors dans nos fameux « pourquoi » et « comment » démarrer. Certains pensent que cette double vision est indispensable. Elle paraît certes importante, essentielle même, mais peut-on dire qu’elle est indispensable à chacun ?

Et même si nous en avons la volonté, peut-on affirmer que l’on sait où l’on va en démarrant ?

Sans aucun doute, non ! Un collègue commencera par lancer une technique, un outil parce qu’il correspond à ce qu’il comprend de sa pratique et de son identité professionnelle. Un autre commencera pas s’imprégner des valeurs, des fondements de la pédagogie Freinet ; cette vision plus large lui permettra de démarrer avec des pratiques en accord avec l’interprétation construite grâce à ses lectures, rencontres, échanges. Mais surtout agir avec sa personnalité, sa sensibilité qui n’est pas celle du voisin. Il nous faut sans aucun doute réfléchir autour de plusieurs axes :

-le pédagogique bien sûr, techniques, outils, gestion du groupe, organisation de sa classe ;

-le politique : engagement, philosophie de la vie, débat démocratique, responsabilité, …

-les valeurs, de coopération, respect, liberté, droit, autonomie, vérité …

-les postures, les attitudes que nous adoptons dans notre travail quotidien : accueil, accompagnement, ouverture, effort, reconnaissance, désir …

Le risque à éviter est sans aucun doute l’isolement si vite arrivé dans ce métier si l’on ne crée pas, si l’on ne tisse pas des liens avec d’autres. Et là, les solutions sont nombreuses : co-formation au sein d’une équipe, d’un groupe de travail, d’un chantier … Encore faut-il saisir ces occasions!

Commencer en coopérant …pour se former, pour s'évaluer !

Mais ces approches  qui semblent si complémentaires ne se suffisent pas à elles-mêmes. Si nous n’avons pas compris que c’est le regard que nous portons sur l’Enfant, sur notre métier d’enseignant qui est à remettre fondamentalement en question ou du moins à plat, nous passerons à côté de ce qui constitue l’essence même de la philosophie de la pédagogie Freinet. Nous pourrons proposer nombre de « recettes » (tellement demandées lors des formations), nous n’atteindrons pas notre objectif de permettre à des collègues d’entrer, de démarrer en pédagogie Freinet, avec tous les risques que cela peut comporter mais aussi avec toutes les joies de rejoindre son école, sa classe avec plaisir, avec de multiples projets dans la tête.

Continuer, … pour faire partager, pour transmettre !

Nous devons cependant rester vigilants aux phénomènes de mode, de pénurie qui pourraient nous amener à dévier de nos choix identitaires, idéologiques qui restent bien la transformation de l’Ecole actuelle afin que tous les enfants, enfin, puissent réussir à l’école. Réussir à s’exprimer, se trouver, apprendre, devenir … Notre réflexion sur les pratiques doit donc rester en lien permanent et étroit avec la construction du sens, à la fois pour les enfants et pour nous-mêmes.

                                                                               François Le Ménahèze (édito Nouvel Educateur juin 2003)

 

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