COMMENCER AU SECOND DEGRÉ
Dans les stages Freinet pour le second degré, nous avions une plage horaire de
deux heures qui s'appelait "Comment ne pas se faire engueuler". Elle
enseignait aux débutants la prudence, comme d'ailleurs le faisait Freinet de
son vivant. Voici pour ma part ce que j'en avais tiré par confrontation des
expériences, notamment des expériences d'inspection.
1. Pour bien débuter, d'abord vous ne touchez à rien mais vous passez en revue tout ce que vous faites et que vous voulez changer. Le faire par écrit.
2. Ensuite vous touchez un élément apparemment secondaire pour voir comment il modifie l'ensemble de proche en proche.
3. Ensuite vous construisez, vous étayez, vous allez plus loin. Mais toujours prudemment. Si vous devez revenir en arrière vous le dites simplement aux élèves, vous en discutez avec eux et vous leur dites vos raisons, les vraies raisons. Ils vous en seront reconnaissants et votre autorité morale en sortira renforcée.
4. Vous justifiez par écrit, pour vous-même, tout ce que vous faites. Ceci pour vous-même, les parents, les collègues, l'administration, les inspecteurs. Utilisez les invariants pédagogiques. Il y a d'autres outils très simples et très efficaces pour vérifier si on est dans une communication authentique ou pas. Tenez un journal pédagogique daté. Je ne le faisais pas mais je rédigeais des fiches format A5 et A4. J'avais toujours avec moi une fiche de synthèse format A4 "Ce que je fais, pourquoi je le fais". Ne pas laisser l'inspecteur se faire une idée de votre travail à travers les dires de l'administration. Et lui laisser une trace écrite. Au besoin après la visite ajouter un supplément A4. S'il a raison sur un point, le reconnaître et modifier. Avoir toujours des traces écrites. Vous pouvez en avoir besoin pour vous défendre efficacement.
5. Vis-à-vis de l'administration et de l'inspecteur, toujours profil bas, sauf si vous décidez de provoquer une affaire et d'être prêt à changer de métier. Ce peut être un choix, ce ne fut jamais le mien et ce n'est pas le vôtre dans votre grande majorité. Se méfier de la mythologie freinétiste qui a fait beaucoup de mal : Freinet défendant son école l'arme à la main, le révolté qui démissionne de l'Education Nationale pour fonder son école etc... quelque chose entre Che Guévara , le Chiapas. ou José Bové... Nous sommes là pour durer et pour durer sereinement. Mieux vaut en faire moins que trop dans une situation qui devient rapidement ingérable car vous serez défendu, ça oui, mais par des gens qui vont chercher à vous instrumentaliser pour des raisons politiques .
Excusez le ton
un peu définitif que je prends dans ce propos. C'est l'expression d'une
conviction personnelle plus que d'une méthode que je chercherais à imposer.
Cette conviction s'est forgée lors des débats "comment lutter contre
l'inspection" dans les années 70 et de mes propres rapports avec les I.G
(inspecteurs généraux) et les I.P.R (inspecteurs pédagogiques régionaux)
pendant près de 40 ans. Car j'en ai vu de ces messieurs-dames ayant eu la
chance d'être inspecté avec une belle régularité, certains disant à d'autres :
"Tu devrais
voir Favry. Il fait des choses intéressantes. Il m'est arrivé d'aller
volontairement trop loin et de franchir la ligne invisible. Je l'ai fait en fin
de carrière. Je pense à un rapport d'inspection que j'avais rédigé sur deux
I.P.R qui avaient visité notre équipe de profs de français en tenant des propos
scandaleux : "Vous n'êtes pas là pour faire réfléchir les élèves mais pour
appliquer les textes". C'est vrai que nous les avions poussés à la faute
et ils avaient sorti cette énormité. Mais je ne m'y suis risqué que lorsque
j'étais hors d'atteinte. Comme me le disais l'I.P.R. titulaire après cette
séance où nous nous étions bien défoulés : "Si je vous avais connu sous ce
jour, jamais vous n'auriez eu l'agrégation" (que j'ai obtenue sur liste
d'aptitude). A quoi j'ai répondu en rigolant : "C'est bien pour ça que je
me suis écrasé pendant des années." Ensuite je me suis ouvert, par écrit,
à l'inspection générale sur l'hypocrisie généralisée du métier et ses
conséquences funestes sur les élèves. Je n'ai évidemment pas reçu de réponse.
Je n'en attendais pas. L'essentiel pour moi, c'est que j'avais passé presque 40
ans d'une vie professionnelle merveilleuse et prudente. Quoique ou parce que
prudente ? Je dis : parce que prudente...
Lors de nos "Comment ne pas se faire engueuler" tous les thèmes
délicats étaient abordés, dans le désordre certes, mais abordés dans l'optique
d'armer vraiment nos collègues. Il y avait ensuite le SAV à la fois pédagogique
et syndical. Car il y a des défenses syndicales qui enfoncent le collègue sous
prétexte de l'aider. Du style : "Il/elle veut faire de la Pédagogie
Freinet mais il/elle est inexpérimenté(e). Il/elle ne sait pas encore que ça ne
peut pas marcher. Soyez indulgent. Il/elle va revenir à une saine pédagogie
traditionnelle." Comment être défendu par des gens qui ne comprennent pas
ce que vous faites ou voulez faire ? Autant se défendre seul. C'est ce que j'ai
fait pendant toute ma carrière. Ma vraie protection c'était de tenir toujours
prête une synthèse écrite présentant ce que je faisais et pourquoi je le
faisais
et ceci en fonction des programmes et de l'examen. Il faut considérer trois
choses :
- les programmes. On en fait un peu ce qu'on veut, à part les "fondamentaux" qu'il faut souvent dégager soi-même.
- les manuels : les proscrire totalement, ils ne servent qu'à amplifier les programmes pour vendre du papier. J'ai eu très souvent l'impression que les collègues jugeaient les programmes à travers les manuels. Ils trouvent les programmes "démentiels" mais ce sont les manuels qui le sont.
- les examens. Là on fait attention. On repère les lignes de force. On essaie d'avoir des activités qui permettent de faire d'une pierre deux, trois, quatre n... coups, en conjuguant l'utile (l'examen) à l'agréable (le plaisir de travailler). Quelquefois il faut bachoter un peu avec des outils faits maison qui permettent de dégager du temps pour faire quelque chose de plus intéressant et de plus formateur.
Autrefois pour affronter les difficultés nous avions les cahiers de roulement et le téléphone. On s'en contentait mais c'était peu et lent. Aujourd'hui avec internet et la liste Freinet on peut assurer un vrai SAV et un vraie "hot ligne" en proposant des cas concrets à résoudre et pour lesquels des approches différentes sont rapidement offertes par les uns ou par les autres. Et ça c'est formidable.
Roger Favry