MISE EN PLACE D'UNE CLASSE COOPÉRATIVE
EN DÉBUT D'ANNÉE SCOLAIRE
Depuis
la rentrée, j'exerce en banlieue parisienne dans une classe de CLIS 1, classe
qui accueille dix enfants atteints de handicap intellectuel. Nouvelle école,
nouvelle classe, nouveau public : Je me suis donné pour objectifs de l'année la
mise en place de structures coopératives, la personnalisation des
apprentissages et l'élaboration de projets d'intégration pour chacun. Si le
troisième objectif relève plus particulièrement de la problématique des classes
spécialisées, les deux premiers me semblent relativement transposables pour
n'importe quel niveau d'enseignement.
Les premiers jours
A mon arrivée, j'installe au mieux mon "bazar" pédagogique : imprimerie, fichiers, disposition des tables, carré de moquette, amorce de bibliothèque, coin bricolage. La fouille de la réserve me permet de dénicher un TO7 et une imprimante flambants neufs. Puis d'autres ordinateurs de récupération viendront compléter ce "pôle technologique".
Le premier jour, quand les enfants arrivent dans la classe, je les laisse s'installer à leur guise. C'est important pour moi d'observer leur manière de prendre place : précipitation, hésitation, connivences entre copains, rejets éventuels etc.
Ma première intervention consiste à me présenter. Je dis mes nom et prénom, énonce que je suis le maître de la classe, de quelle classe il s'agit et explique brièvement pourquoi je suis là. : pour les faire travailler, les aider à apprendre. J'ajoute aussi qu'on va faire des choses ensemble. Puis j'édicte mes principes fondamentaux : ici, on travaille, on ne se bat pas, on ne se moque pas, on s'explique. Après cette mise au point, j'invite les enfants à se présenter à leur tour et à dire, s'ils le souhaitent, pourquoi ils sont dans cette classe. Ensuite, je demande si quelqu'un veut nous dire quelque chose. Personne ne répond. J'indique alors que désormais, chaque matin, la journée commencera en se parlant. C'est l'amorce de l'entretien. Le lendemain matin, la classe se retrouve en cercle assis sur la moquette cette fois et je propose aux enfants qui le souhaitent de prendre la parole. Les premiers jours, l'entretien dure deux ou trois minutes puis progressivement, la parole se distribue et se structure par un système d'inscription, de régularisation des échanges. Enfin, les enfants le président tour à tour etc.
La première journée est d'abord consacrée à la distribution du matériel et des fournitures, ce qui est l'occasion de m'assurer que je n'écorche pas -du moins oralement- le nom d'un enfant, puis à la production d'un texte. Elle se poursuit par des tests, du dessin, un chant et un jeu dehors.
La première activité consiste donc en une production écrite. La consigne est d'écrire ce que l'on veut. Au besoin, je prends le texte sous forme de dictée à l'adulte en invitant les enfants à le recopier.
Pour
les plus autonomes qui éprouvent souvent des difficultés ou des blocages et me
demandent l'orthographe des mots, je réponds immédiatement, et ce sera un des
leitmotiv de l'année : "Écris comme tu penses, on a tout le temps pour
corriger". J'essaie aussi de placer le plus vite possible une formule
du genre : "Les fautes d'orthographe, ça m'intéresse. Si maintenant les
enfants ne font pas de fautes, à quoi je vais servir, moi !"
Quand les enfants ont produit leur texte, les volontaires les lisent ou me les donnent à lire à la classe. Puis on choisit ceux qui seront imprimés Je présente alors l'imprimerie et pour le premier texte, je mets tout le monde au travail en même temps : six volontaires composent le texte corrigé tandis que je forme une première équipe de tirage. C'est évidemment une joyeuse pagaille, mais il me semble utile que chacun manipule caractères, composteurs, miroirs, encre, presse etc. Le fait que tout le monde se marche sur les pieds m'amène à préciser : "pour le prochain texte, il faudra qu'on s'organise mieux au Conseil[1]."
Le matériel dûment nettoyé, le reste de la journée est consacré à la passation de tests de niveau scolaire avec des exercices classiques et traditionnels (lecture oralisée et silencieuse, grammaire et conjugaison de base, numération, opérations, géométrie). Je propose aussi un chant et un jeu collectif à l'extérieur.
La journée se termine par un dessin "libre" (ou plutôt à sujet libre) obligatoire avec une consigne : "ne pas laisser de blanc". Je propose feutres, pastels, crayons, craies grasses. Je fournis aussi un cahier de dessin pour les croquis, les gribouillages. J'aide ceux qui n'ont pas d'idée en leur proposant des techniques simples.
A l'issue de la journée et après rangement du matériel utilisé, j'invite les volontaires à présenter au groupe un travail qu'ils ont fait dans la journée : leur texte libre, un exemplaire du texte imprimé en indiquant quelle partie ils ont composée, leur dessin etc. C'est l'amorce du bilan, moment et cadre de clôture de la journée durant lequel on retrouve l'ensemble de la classe après des périodes de travail individualisé ou de groupe. Je propose que les dessins présentés soient affichés dès lors que la consigne est appliquée. Dès la première journée, la classe a -très modestement, mais c'est à mes yeux l'essentiel- parlé, produit et exposé du travail.
Les premières semaines
La mise en place de la classe coopérative demande à la fois du temps et de l'obstination. Pendant les premières semaines, mon objectif est à la fois de mettre en place des institutions suffisamment élaborées, bien que modestes, pour pouvoir vraiment fonctionner quotidiennement et d'amorcer une individualisation, vécue comme telle par les enfants, du travail scolaire. A l'issue de cette période, les trois instances de parole prennent leur vitesse de croisière. L'entretien fonctionne à plein, les enfants s'inscrivent, parlent sans trop s'interrompre, ils se préparent à exercer le rôle de président qui distribue la parole et régule la durée des échanges. Il en va de même au bilan quotidien où les mots-clés structurent et ritualisent les interventions. Les premières critiques pertinentes des travaux présentés enrichissent un débat au départ limité à des : "c'est beau" ou "c'est pas fini". Quant au conseil, il a une triple fonction bien affirmée : vérifier que ce qui avait été précédemment décidé a été fait ou appliqué, organiser le travail de la semaine, traiter les remarques, questions et suggestions notées par les enfants ou par le maître depuis le conseil précédent.
Au niveau du travail scolaire, la passation des tests et l'observation du comportement des enfants face au travail ont permis de cerner leur niveau. Je constitue donc des groupes : trois en français et trois en math. L'introduction d'outils comme les fichiers autocorrectifs est aussi très progressive. J'ai longtemps ressenti comme artificielle l'introduction du fichier Lecture même dans le cadre d'ateliers de lecture. Aussi, j'essaie de trouver des fiches dont le contenu renvoie au thème du texte d'enfant support de lecture. Il m'arrive parfois de les transformer ou de les adapter au besoin. Cette introduction me semble incitative pour certains enfants rétifs à l'emploi des fiches car ils considèrent que ce n'est pas "du vrai travail". L'individualisation peut donc passer par l'emploi, pour tel ou tel enfant, d'un manuel, ce qui le rassure et le conforte un temps dans sa conviction qu'il travaille et apprend.
Le premier trimestre
Le premier trimestre est une période de "déblocage" de l'expression et notamment de l'expression écrite. En plus des textes dont la rédaction est plus spontanée, je propose une fois par semaine des déclencheurs d'écrits. Les textes corrigés sont ensuite recopiés, imprimés ou tapés dans un traitement de texte.
La mise en place des divers ateliers se fait encore pas à pas. Certains sont permanents, ce qui signifie qu'on peut s'y rendre quand on veut, à l'exception des moments de regroupement : jeux, dessins, utilisation des ordinateurs. D'autres, plus bruyants ou salissants, sont ouverts sur la plage horaire dite "Ateliers" (environ 1h30, trois fois par semaine).
Progressivement, apparaissent les matériaux et techniques d'art plastique : peinture, encre, drawing gum, carte à gratter, puis les marionnettes, la danse, le bricolage... Chaque atelier est mis en place avec des consignes strictes de fonctionnement pour éviter saleté, gâchis, conflits. En théorie bien sûr...
Un cadre rassurant
Les premiers temps de mise en route de la classe ne se caractérisent pas, dans cet exemple, par des projets ou des réalisations spectaculaires. Ceux-ci viennent après (écriture de romans, préparation d'un spectacle). Les enfants débutant en classe coopérative ont d'abord besoin d'un cadre rassurant et structurant où la parole circule à la fois de manière intense et médiatisée par des institutions transparentes. A partir de là, il devient possible d'être sujet, de s'exercer à une forme de citoyenneté et d'accéder au savoir.
Luc
Bruliard
[1] Ainsi, j'instaure le conseil dès le premier lundi
matin. Ce jour-là, les décisions suivantes sont prises : Mise en place des équipes d'imprimerie,
désignation des premiers responsables chargés d'un métier, organisation des
déplacements des enfants seuls dans les couloirs lors des interclasses