Le tâtonnement expérimental

 

METHODE NATURELLE

POUR L'APPRENTISSAGE DES LANGUES

 

Souvent méconnue dans l'enseignement secondaire, la pédagogie Freinet, en classe de langues, a pourtant donné lieu à de multiples expériences et pratiques dans les années passées. .Gérald Schlemminger enseigne l'allemand et le français. Il a travaillé en collège, au lycée et à l'université.

 

Toute acquisition ne se fait pas spontanément mais par l'expérience à même la vie et le milieu. Le maître met en place des sollicitations « naturelles », extraites de contextes non-scolaires c'est-à-dire qu'il pose le cadre pour que la correspondance, les enquêtes, etc. puissent être réalisées.

 

Les procédés de l'apprentissage

 

Il n'y a pas de moyens spécifiques pour apprendre une langue. C'est en exerçant son activité de producteur de langage que l'élève apprend la langue.

C'est par le tâtonnement expérimental et l'expression libre que l'élève fait des essais, analyse et émet des hypothèses à propos de la langue étrangère, les vérifie, aidé par la correction individuelle ou collective.. L'élève intègre le savoir et le savoir-faire linguistiques par les voies qui lui sont propres. Ainsi, il se construit « sa » langue étrangère (en psycholinguistique, nous parlons de la construction de l'interlangue) qui, au fur et à mesure des expériences, se rapproche de plus en plus de la langue cible.

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Les motivations

 

Elles se situent en amont de la chaîne des actes pédagogiques : partir des pratiques socialisées de communication pour motiver l'expression personnelle.

L'emploi correct de la langue : Il est subordonné à son usage individuel. Puisque l'objectif du cours de langue est la communication avec autrui, l'importance est donnée au message, à son contenu qu'il s'agit de transmettre ou de comprendre. La forme linguistique n'est qu'un outil, certes nécessaire à une bonne compréhension et émission du message, mais elle ne constitue pas un but en soi.

 

Appropriation du sens

 

La maîtrise du sens d'un nouveau fait de langue précède la manipulation et la maîtrise de sa structure linguistique. L'important reste la compréhension du message. C'est son contenu qui motive l'utilisation et donc l'apprentissage des structures.

 

Que se passe-t-il pratiquement dans une classe de langue ?

 

Prenons comme référence les phases de l'apprentissage telles qu'on les nomme en didactique des langues : la découverte du sens - l'assimilation - la fixation - le transfert - l'évaluation.

Pour une meilleure compréhension de ce qui se passe dans une classe de langues en pédagogie Freinet, nous mettons en parallèle la méthode naturelle et la méthode audiovisuelle telle qu'elle est prônée par les instructions.

 

La découverte du sens

 

Selon les situations de classe et le niveau de langue, les procédés utilisés pour la découverte du sens des faits de langue nouveaux, selon la méthode naturelle, sont variables.

Par exemple, il s'agit simplement de prendre connaissance d'un courrier : l'enseignant, voire un élève qui a réceptionné le courrier et l'a déjà analysé, fait un résumé du contenu en langue maternelle ; le texte est lu ensuite et les éléments jugés trop difficiles ou n'ayant que peu d'intérêt linguistique pour le moment, sont traduits, et, éventuellement, notés dans le cahier de grammaire, pour un travail ultérieur.

D'autres fois, parce que le matériel se prête à un travail linguistique plus approfondi, par exemple un prospectus envoyé par la classe correspondante, la découverte du sens se fait par des procédés directs à l'aide de supports iconographiques, de gestes, etc.

Elle peut aussi s'effectuer, en présence du document, à travers une analyse comparative des langues et la construction d'hypothèses sur le sens. Il s'agit alors d'un dialogue entre élèves, entre élèves et professeur.

Le professeur peut aussi choisir une approche de compréhension globale : il fait une première lecture du document (ou l'audition, s'il est enregistré) pour discuter, en langue étrangère, du sens global avec les élèves.

D'autres façons de procéder à la découverte du sens sont possibles.

 

Cette première approche ne s'avère en principe pas trop difficile, car les élèves se souviennent de ce qu'ils ont demandé à leurs correspondants, se rappellent des acquis antérieurs, etc. Ensuite, avec l'aide du professeur, ils procèdent, en présence du document, à l'exploration du sens détaillé par tâtonnement. Cette phase d'appropriation du sens s'effectue tout naturellement en langue maternelle.

Les procédés d'appropriation du sens sont donc soumis aux conditions de l'utilisation et de communication du document pour la classe. L'objectif premier reste la compréhension.

Au groupe classe et au professeur de décider, après avoir pris connaissance du document, s'il vaut la peine d'être approfondi par la suite. Rappelons que les procédés d'assimilation ne sont mis en oeuvre que lorsque le sens des faits nouveaux est maîtrisé par l'élève.

 

Quels sont les procédés directs utilisés par la méthode audiovisuelle ?

 

 Texte libre n°47

 

THE SINGER'S SONG

When there is no rain

There are clouds

And when you take my arm

My pen doesn't sleep.

Around again

Always around

Time is waiting

For an answer.

Who willl think ?

Who will smell ?

Rain and tears

Waiting for the sun

When the sky is blue

There are no flowers

And when you love me

My dream is mot real,

Around again

Always around

O my lovely Song

My last hair. My last dream

Think of something real

And write for your pen.

Time is not answering

Then, I love and I think

 

Bernard M.

 

Actuellement, les instructions et programmes en langue proposent un schéma précis selon lequel l'enseignant est supposé procéder ainsi :

-aide préalable à la compréhension. But : introduction de quelques tournures difficiles ;

- vision-audition simultanées de l'ensemble du dialogue de base, sans document. But : première approche globale du document;

- reconstitution narrative et collective du contenu global;

- élucidation (par le biais de la technique maïeutique). But : compréhension globale et introduction des faits de langue nouveaux. Si le dialogue est long, ce travail se fait réplique par réplique.

Fait important, pour la découverte du sens, l'élève n'est pas en présence du document. Il base sa compréhension exclusivement sur la présentation visuelle d'une scène et ce qu'il a entendu. L'enseignant, en suivant les consignes du manuel, a une idée très précise de ce qu'il veut introduire comme lexique nouveau. Il oriente par conséquent le dialogue, de manière à induire la bonne réponse des élèves.

L'enseignant est supposé savoir quels faits linguistiques l'élève ne maîtrise pas. Cependant, il n'est pas garanti que la compréhension soit suffisamment assurée pour procéder aux phases suivantes d'assimilation et de fixation. Car dans ce «jeu de devinette réponse», l'élève réplique à des questions isolées, sans nécessairement maîtriser intégralement le sens de sa réponse ou de l'image qu'il commente.

Il n'est pas rare que l'élève ne commence à comprendre une structure qu'à la séquence lexicale, ou à la maison, s'i1 entreprend 1a démarche individuelle de recherches lexicales.

 

L'assimilation

 

Dans une classe de type Freinet, à l'enseignant de sélectionner les faits de langue qui méritent d'être appris d'une manière active, ceux qu'il faut seulement savoir reconnaître et ceux qui ne comportent aucun intérêt. Il s'ensuit alors les procédés d'assimilation habituels, tels qu'ils sont aussi prônés par la méthode audiovisuelle (audition fractionnée, répétition et reconstruction collectives et individuelles, lecture ... ) sur lesquels nous ne nous étendrons pas ici.

 

La fixation et le transfert

 

L'étape la plus importante de l'apprentissage, celle de la fixation et du transfert, consiste dans le réemploi des mots assimilés dans des situations nouvelles. Dans la méthode audiovisuelle, elle se limite souvent au travail des exercices du manuel.

Dans une classe de type Freinet, c'est la phase la plus intensive et la plus longue : la correspondance interscolaire et l'enquête engendrent l'introduction de multiples outils, tels que le texte libre, le journal, la sortie-enquête, l'exposé, le débat. ainsi que la mise en place de techniques de gestion des apprentissages (le plan de travail, les fichiers autocorrectifs de travail individuel, etc.) et de gestion de groupe : l'organisation du travail en groupes, l'attribution de fonctions, rôles et responsabilités assumées par les élèves, le conseil... Cette phase se passe donc dans un contexte de communication réelle en langue étrangère :

-la discussion sur l'utilisation et l'exploitation des documents, de la correspondance, etc.

- l'exploitation même des documents : faire un résumé pour le journal, un exposé...

- les réponses individuelles et collectives à effectuer : description de la réaction de la classe, présentation de faits semblables vécus par les élèves, demande de supplément d'information, recherche de documents pour les correspondants...

Cette activité coopérative amène un changement fondamental du statut de la langue étrangère en classe de langue : elle devient un réel moyen de communication à l'intérieur de la classe et avec l'extérieur.

 

Évaluation

 

En classe de type Freinet, elle n'est pas sommative, mais formative et individuelle. Elle s'effectue essentiellement par le biais du plan de travail, à l'aide de brevets.

La progression dans les apprentissages est reconnue et affichée dans les « couleurs de compétences ». Dans les classes s'inspirant de la pédagogie institutionnelle, ce tableau est complété par celui des « ceintures de comportement », indiquant le niveau de maturation des élèves dans le cadre de la vie sociale du groupe classe.

 

Le modèle de l'apprentissage

 

Le modèle de l'apprentissage actuellement dominant stipule qu'un élève, apprenant une langue étrangère, passerait par les mêmes étapes que celles qu'il a vécues lors de l'apprentissage de sa langue maternelle. En classe de langues, il ne ferait que réactualiser cette compétence linguistique innée. C'est ce modèle (appelé « naturaliste ») qui, à quelques variantes près, reste souvent la matrice pour la construction des manuels de débutants. Ainsi, les auteurs de manuels ont souvent tendance à vouloir mettre l'élève au même niveau et dans la même situation qu'un « native speaker » en phase d'apprentissage de sa langue maternelle. Ils prennent l'apprenant pour quelqu'un qui ne sait pas téléphoner, se mettre à table, faire des courses, etc.

Ce modèle place sur le même plan l'acquisition des techniques culturelles et des structures linguistiques correspondantes. Cependant, les premières sont généralement déjà acquises (lorsqu'il s'agit de cultures occidentales), les dernières restent à apprendre. Cette confusion a comme conséquence de présenter à l'élève (surtout au débutant) une réduction exagérée, non seulement linguistique mais aussi conceptuelle, de la complexité du monde et des relations humaines.

Ce décalage entre les capacités intellectuelles et linguistiques réelles et celles exigées par le manuel induit une tendance à l'infantilisation de l'apprentissage qui n'est pas pour motiver l'apprenant. Ce décalage va grandissant avec la maturité de l'élève.

La méthode naturelle n'a pas développé un concept d'acquisition de langue. Mais ans la pratique de classe, elle s'oppose au réductionnisme du modèle naturaliste. Les multiples expériences en classe de langue permettent de dire que les techniques Freinet demandent à l'élève d'employer toutes ses compétences intellectuelles et affectives pour qu'une coopération dans le travail puisse se mettre en place, pour que la correspondance puisse réussir.

N'omettons pas de rappeler que la méthode naturelle en classe de langues n'est pas un concept propre à la pédagogie Freinet. La plupart des méthodes de langues dites « non conventionnelles » s'y réfèrent d'une manière très générale, telles le « Community Language Learning » et, en partie, la suggestopédie, pour n'en citer que quelques-unes.

Mais, contrairement à celles-ci, la pédagogie Freinet dispose d'outils pédagogiques et de techniques de classe très précis pour la mise en oeuvre de la méthode naturelle dans un cours de langue.

 

Gérald Schlemminger

extrait Le Nouvel Educateur n°53.

 

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