Le tâtonnement expérimental

 

APPRENDRE À LIRE NATURELLEMENT

 

 

Comment agir pour que lire et écrire deviennent des nécessités quotidiennes d'une vie scolaire ouverte sur la vie sociale et pour que l'écrit soit en permanence activé et requis par les projets individuels et collectifs dans la classe.

 

La "méthode naturelle" dans ce cadre, c'est d'une part l'ensemble des activités qui font de la langue écrite un objet d'apprentissage, et d'autre part l'ensemble des procédés pédagogiques qui donnent à tous les enfants des moyens personnels d'accomplir ces activités de lecture et d'écriture.

Il serait long d'exposer la diversité et la justification des activités (1) en "méthode naturelle". Aussi j'évoquerai ici ce que je considère comme essentiel.

 

Exister, s'exprimer

La classe coopérative, c'est d’abord un lieu d'écoute, de respect et d'accueil de l'autre tel qu'il est, avec sa culture. Si nous nous appuyons sur le vécu des enfants, c'est justement :

- pour que chacun puisse s'exprimer, communiquer ce qui lui tient à coeur ou  ce qui l'inquiète

- pour que puisse se développer l'aptitude à écouter l'autre, à le comprendre, à l'accepter,

Pour un enfant, être écouté, avoir vu le groupe s'intéresser à lui, c'est se sentir reconnu, c'est exister.

Un enfant qui se hasarde à s’exprimer le fait dans  son registre de langue pas toujours très orthodoxe mais le groupe qui l’écoute posera des questions pour mieux comprendre. Ainsi il aidera l’intervenant à mieux formuler sa pensée pour être compris.. Puis cette "histoire", lorsqu'elle aura provoqué un moment fort dans la classe, sera gardée dans le "livre de vie" qui garde la trace des avancées du groupe et de chacun..

Ces textes, ayant marqué la vie du groupe, laissent des traces profondes dans la mémoire des enfants.

Quand les enfants commencent à se réjouir parce que l'un de leur copain, qui ne dit jamais rien, a aujourd'hui pris place devant le groupe, alors on sait que "quelque chose" est en marche dans la classe.

Si j'ai développé comme point essentiel la capacité d'accueil et d'écoute dans la classe, c'est que justement, les gens de 25, 30, 40 ans que l'on rencontre aujourd'hui auprès des associations de lutte contre l'illettrisme ont tous le sentiment qu'ils n'ont pas été écoutés à l'école, qu'on les a ignorés ou méprisés, qu'ils n'ont pas pu participer parce que tout leur était étranger.

Il me paraît donc tout aussi essentiel que ce qui se passe dans la classe soit au centre des apprentissages des enfants.

Les "mots" de ces textes sont liés à des moments forts qui ont laissé un souvenir ; ces mots sont en quelque sorte personnalisés car ils existent dans la mémoire des enfants en liaison avec un contexte précis qu'ils ne sont pas prêts d'oublier.

Dans ces conditions, ce stock de textes constitue une mémoire collective, un dictionnaire affectif et vivant.

Le climat de confiance permet de s'exprimer, d'exister ; la vie coopérative, la correspondance donnent du sens aux apprentissages et alimentent la classe en textes divers.

Mais comment chaque enfant va-t-il, à partir de ces textes, pouvoir s'approprier le savoir lire-écrire ?

 

Comprendre, construire son savoir

C'est l'enfant qui va devoir agir pour que tous ces écrits deviennent pour lui des objets d'apprentissage.

Nous devons donc l'aider à acquérir un minimum de techniques d'exploration.

La priorité n'est pas de faire mémoriser ce que l'adulte aurait décidé par avance, mais de le former à appliquer des démarches logiques pour explorer l'écrit.

Dans le film, on voit Nicolas découvrir "châtaigne". Il a d'abord vu dans le texte inconnu une forme de mot qui lui semble "pareille" à une forme de mot contenue dans notre histoire. En redisant notre histoire qu'il connaît et en comparant rigoureusement, il découvre qu'il s'agit de "châtaigne".

Ce regard-là, jubilation qu'il éprouve en s'apercevant qu'il a réussi, qu'il a compris, font plus pour sa mémorisation que tous les exercices structuraux.

Il a mis en oeuvre une démarche logique.

Il s'est construit un pouvoir de découverte, une autonomie, c'est ce qui va à la fois l'aider et le motiver pour chercher à tout moment dans l'appropriation du savoir lire-écrire.

Ce qui va développer le plus les performances dans son questionnement de l'écrit, c'est la production de textes".

Ecrire est vraiment ce qui va provoquer l'analyse et permettre à l'enfant de découvrir les règles de fonctionnement du code en étant toujours dans une situation de construction du sens.

Pour écrire, il traduit sa pensée par le langage et formule son message ; par exemple "dans le ciel".

Il essaie de trouver ce dont il a besoin dans les écrits référents à sa disposition.

Parfois (au début, surtout), il va utiliser des expressions entières, mais, le plus souvent, il lui faudra prélever un seul mot. Il puise "dans" dans le groupe de sens : "dans mon grand jardin". Ca lui convient au niveau du sens ; il n'irait pas prendre "dent" dans l'expression "ma dent est tombée". Une prochaine fois, il devra saisir "jardin", "grand" ou "mon" (qui n'ont aucun rapport avec "m'ont" ).A cause de la nécessité qu'il a eue de solliciter souvent ces écrits pour lui-même, pour produire du sens, il a pris conscience de ce qui constituait l'écrit.

Il a été contraint de segmenter.

Quand l'enfant souhaite écrire un message, c'est lui qui en décide le contenu ; il a un projet : c'est cela et pas autre chose qu'il souhaite écrire.Il va donc se mettre en quête, mot après mot, de tout ce dont il a besoin. La "relecture" qu'il va faire de ses références va avoir pour but d'y trouver tel mot.

L'intensité de l'observation dans cette recherche à des fins personnelles va permettre à l'enfant de mieux localiser le mot dans son contexte, de le mémoriser visuellement, d'en avoir une connaissance précise.Ce savoir-là est le fruit de ses observations en interaction avec les remarques des autres enfants et de l'adulte.Ce savoir-là s'ancre lentement au fil des jours. Il ne s'oublie pas parce qu'il devient fonctionnel.

Bien sûr, pour que chacun puisse en arriver là, il est indispensable que l'enfant écrive beaucoup et souvent. C'est en écrivant que l'analyse des textes devient de plus en plus rapide et évidente. Il prendra des repères de plus en plus fins. C'est parce que cette recherche devient plus aisée qu'il n'hésitera pas à chercher pour écrire.

 

Accompagner l'enfant

Comme je viens de tenter de l'expliquer, le savoir lire-écrire est solide, maîtrisé, aisé, source de plaisir s'il se construit grâce à l'action personnelle de celui qui apprend.

Encore faut-il lui donner du temps.

Savoir attendre que, de la multiplicité des acquis, émergent des remarques pertinentes pour la compréhension du fonctionnement de la langue écrite est une priorité en "méthode naturelle".

Etre suffisamment confiant en l'enfant pour penser que, puisqu'il a besoin de textes référents, puisqu'il les sollicite activement en permanence, il ne manquera pas, le moment venu pour lui, d'en tirer des règles de fonctionnement. en effet, il devient évident un jour pour l'enfant que"malade", "mamie", "Marie" ont une relation. Il avait depuis longtemps cette série de mots dans son stock personnel, mais n'avait rien remarqué.

Le jour où il en arrive lui-même à leur mise en relation et à déduire que ce qui est pareil, c'est "ma", c'est que la connaissance qu'il a de ces mots est tellement profonde que la similitude grapho-phonétique s'est imposée à lui comme une évidence. Il a fallu attendre qu'il le découvre par lui-même.

Ce qu'il a découvert ce jour-là, c'est beaucoup plus que "ma", c'est l'idée qu'il existe des similitudes dans la construction des mots et c'est la certitude qu'il a les moyens de se saisir de ces similitudes, le pouvoir de les mettre en évidence.

Le sachant, il va expérimenter, essayer de reproduire sa démarche dans tout son capital "mots" et, à ce moment-là, une réaction en chaîne va se produire.

Il va découvrir "mou" de mouton, mouchoir, moule

"cra" de crabe, cravate, etc... En fait, il a découvert une méthode qui lui permet de réaliser lui-même l'analyse fine de la langue écrite.

Je dirai au passage que c'est parce qu'on a su attendre (plutôt que de travailler en force) que, lorsqu'il découvre "cra" de crabe ou de cravate, sa connaissance de crabe es tellement profonde que "cra" ne sera jamais pour lui confondu avec "car".

Donner le temps, ça signifie que chacun soit en mesure d'avancer à son rythme.

 

Gérer la diversité

Les enfants ont des intérêts, des compétences et des performances diverses. Comment la "méthode naturelle" peut-elle gérer ces différences ?

Par exemple, face à un projet qui est le même pour tous : "faire une lettre à son correspondant", l'enfant qui ne peut prélever aujourd'hui que deux ou trois éléments utiles à sa lettre dans les écrits référents répond à son niveau de compétence.

Il agit, il applique une démarche de saisie qui est encore limitée mais qui est de même nature que celle qu'utilise l'enfant plus avancé qui, lui, a déjà pu trouver la presque totalité de ce qui constitue la lettre.

Si chacun des enfants construit son savoir en fonction de ces acquis antérieurs, il y est aidé par les interactions continuelles qui se produisent dans le groupe et par le savoir-faire pédagogique du maître (2). Celui qui a trouvé explique son cheminement, le justifie,devant la classe. Le savoir n'est lus considéré comme de la magie, ni comme un instrument de pouvoir.

Comme l'a dit Paul Le Boches (3), la "méthode naturelle" est une méthode scientifique ; elle permet d'analyser l'environnement :

- pour y découvrir des structures ;

- pour construire des savoirs.

C'est faire de la recherche une règle de vie, une quête constante en interaction avec les autres par une démarche de tâtonnements et d'essais.

Elle permet :

- le plaisir de découvrir, d'organiser, d'agir ;

- de prouver qu'on a "mot à dire" ;

- d'avoir conscience de soi et d'accepter l'autre.

 

(1) Les différentes activités, les aspects techniques et les aides que le maître met en oeuvre en "méthode naturelle" sont illustrés dans la cassette vidéo "Apprendre à lire naturellement" éditée par l'école normale de Versailles et le Groupe de l'Ecole Moderne des Yvelines.(On la trouve actuellement au CLDP de Poitiers)

(2) Des explications et justifications complémentaires sont données dans le dossier, "spécial lecture" du secteur français de l'ICEM, qui rassemble des témoignages et qui fait le point sur les théories d'apprentissage de la lecture.

(3) Paul Le Bohec est un "vieux" militant du mouvement Freinet qui a travaillé sur la méthode naturelle et sur le tâtonnement expérimental comme modèle d'apprentissage.(voir édition n° 28 « La méthode naturelle de l’écrilire », éditions ICEM

Danielle de Keyser

Voir encore n° 1 à 4 « Lire-écrire », éditions ICEM

 

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