Méthode
naturelle et tâtonnement expérimental dans l’apprentissage d’une langue
étrangère dans le cadre de la correspondance scolaire
Institutrice à l'école primaire Frédéric Mistral de
Solliès-Pont dans le Var, de 1988 à 1995, j’ai enseigné plusieurs années en
cours moyen et assumé l'enseignement précoce de l'anglais dans mes classes. Je
présente ici une expérience qui s'est déroulée dans le cadre des expériences
ministérielles de sensibilisation à une langue étrangère.
Cette
expérience d'un apprentissage motivé d'une langue étrangère, grâce à la
correspondance, a pu se dérouler pendant deux ans avec une classe d'élèves de
12 ans de Budapest et une année avec une classe d'âge équivalent de l'école
internationale des Nations Unies à New York.
Le
travail de lecture des lettres reçues
Le
courrier envoyé et reçu était collectif et individuel : lettres, cadeaux,
cassettes vidéo et audio, albums, expositions, panneaux de photographies
commentées. Afin d'exposer clairement le fonctionnement de la méthode naturelle
telle que j'ai essayée de la mettre en place, j'ai choisi de présenter ici une
situation concrète et de l'analyser.
Sandra
avait envoyé pour Noël à sa correspondante Melody un
très joli cadeau. Nos correspondants nous avaient adressé, dans un colis suivant
un panneau de photos.
L'une
d'elles portait la légende suivante : « a lot of us admired
Melodys present ». Les
réactions de mes élèves ayant été filmées en vidéo, je peux les retranscrire de
manière précise. Elles sont assez représentatives de la manière dont les
enfants émettent leurs hypothèses ; on y retrouve quatre démarches
essentielles.
Lettre n°1 des Hongrois
We are, the children from Budapest.
We are happy to have you as pen friends.
Our school is in Vajk
street 16-20. We live near the airport. We have been
learning English for 2 years. Our English teacher is Miss Agnès.
Budapest our capital is very beautiful. There are many old buildings.
Sophia, Lasslo
Balazs, Francis Endly,
Victor Szeleneja, Gabor Bennasik
A.
Réinvestissement d'acquis antérieurs
Quelques
enfants s'interrogent sur la signification de 's dans « Melody's present ».
Thomas
propose : « s=est et l'apostrophe est mise pour i. »
L'hypothèse
est aussitôt récupérée par Jonathan qui l'a replace dans son contexte (voir
paragraphe précédent).
Christophe
propose : « of, c'est de » Marine : « a lot of c'est beaucoup de ». Ces
hypothèses ont tirées de deux situations différentes : « 's » a été
repéré dans « My name's
» utilisé dans la présentation de début d’année aux correspondants. « of » a été isolé dans une lettre collective des hongrois.
« a lot » est tiré d'une chanson apprise
précédemment.
B.
Comparaison avec le français
Jonathan
s'exclame : « admired, c'est ont admiré et present, c'est présent ».
Après
avoir écouté l'intervention de Thomas dans la partie A, Jonathan annonce : «Mélody est présente » . La
phrase ne voulant rien dire dans le contexte, personne ne la reprend en compte
et elle est éliminée par le groupe.
Mais
Laure s'écrie : « Present, c'est cadeau !
».
Les
problèmes de lien entre cadeau et Melody ne sont pas
éclaircis. L'abandon, comme la validation 'une hypothèse, font partie d'un
processus intimement lié à la méthode naturelle : le tâtonnement expérimental.
C.
Utilisation d'outils, prises d'indices à l'extérieur
Rémi,
qui possède le livre d'anglais de cinquième de son frère, cherche dans le
lexique et nous donne la signification de « use ». Mais comme il fait
une erreur de lecture, son hypothèse est abandonnée.
D.
Déduction d'après le contexte
Laure
s'écrie encore une fois « c'est les cadeaux de Mélody
! »
Marine
ajoute : « non, il n 'y en a qu'un. C'est: beaucoup de gens ont admiré le
cadeau de Mélody. »
La
part de l'enseignante :
J'interviens
alors pour préciser que « us » représente « nous ». Il est évident qu'ici, le
cas possessif n'a été compris, après erreur, que de manière intuitive.
Cependant,
une chanson appropriée peut permettre de le retrouver dans un autre contexte.
Cette
tournure peut alors être réinvestie par tâtonnement dans des lettres
individuelles et collectives suivantes. En général, environ 80 % du sens était
compris grâce à une discussion entre les élèves, ceci dès la première année de
la langue...
Le
travail d'écriture
Chacun
écrivait son texte de manière plus ou moins autonome, à l'aide d'anciennes
lettres déjà étudiées, de chansons, de textes écrits par d'autres, grâce à
l'entraide, aux dictionnaires... Tous étaient libres de choisir la ou les démarche(s). Je passais ensuite et corrigeais le texte qui
était recopié sur une grande affiche pour que d'autres puissent éventuellement
s'en servir.
Puis
les enfants présentaient leurs écrits : ils les lisaient à voix haute (souvent
avec mon aide) et les autres essayaient d'en comprendre le sens. L'auteur
pouvait traduire, en dernier recours.
La
correspondance audio et vidéo
Le
travail à l'oral et la prononciation ont été surtout
pratiqués grâce à la vidéo. En effet, le souci d'être compris représente une
exigence bien plus importante que le fait de mieux dire... pour faire plaisir à
l'enseignant.
En
début d'année : les enfants se sont présentés un par un pour chercher leur
correspondant individuel. Certains, cependant, ont refusé de prendre un
correspondant hongrois : peut-être ne se sentaient-ils pas capables d'assumer
une correspondance en anglais?
Puis
nous avons filmé notre classe, notre école et les commentaires ont été faits en
anglais. Les correspondants ont pu voir nos cassettes, mais comme il leur était
impossible de filmer, le retour a été fait sous forme de panneaux de photos
avec commentaires,
Lors
du séjour de nos correspondants français chez nous, en fin d'année, nous avons
fait des sorties dans la région.
Les
enfants ont choisi de faire un montage vidéo avec commentaires en anglais pour
nos amis hongrois que nous ne pouvions rencontrer,
La
correspondance permet à chaque partenaire de mieux découvrir sa spécificité par
comparaison avec d'autres modes de vies, d'autres milieux. Elle est également
une éducation à la paix, par la découverte et le respect de la différence.
L'évaluation
Evaluer
les acquis en anglais n'était absolument pas ma préoccupation. Cependant cette
demande est apparue dans la classe au mois de février 93, c'est-à-dire lors de
la deuxième année d'anglais avec le groupe d'enfants concernés (CM1 que j'avais
gardés au CM2).
Puisqu'en
français et en mathématiques, nous avions des brevets, les enfants en voulaient
également en anglais. Je leur ai alors proposé d'imaginer un brevet en
s'organisant de la manière qu'ils souhaitaient. Deux garçons (l'un brillant et
un autre en échec) et une fille se sont mis parallèlement au travail. Lorsque
les deux projets ont été prêts, ils ont été lus à la classe, critiqués. Un
nouveau projet mettant en commun les deux précédents a été élaboré et tapé à
l'ordinateur. L'ensemble de la classe a demandé à passer les épreuves. Après
avoir pris conscience de certaines lacunes, les élèves ayant échoué ont demandé
des outils pour être en mesure de le réussir. Nous ne disposions d'aucun
fichier de travail personnel en anglais; le seul recours fut un travail
collectif et deux groupes d'entraide.
Les
enfants ont alors vraiment pris conscience de la difficulté orthographique de
l'anglais, dimension qu'ils avaient entrevue, mais pas vraiment mesurée...
Relie 1 nous Écris en anglais:
1… 8… 15…
She elle sur
10 2… 9… 16…
You il 3…
10…...........17…
sur
we tu 4… 11… 18…
10 they
vous 5… 12… 19…
he
ils 6… 13… 20…
elles 7… 14…
Traduis: je m'appelle: …
Il y a un garçon: …
Elle est belle: ….
Nous sommes forts:
......................... sur 10
J'ai une fraise: ….
Mon école: ….
il y a des
filles: …..
Je suis intelligent: …..
Un pommier: ….
J'ai 1l ans : ….
To go:… To see :…. To drink:….
To eat:
......................... je n'aime pas les gâteaux: sur 6
Je n'ai pas acheté de chewing-gum: ….
Conjugue le verbe aimer au présent en
anglais sur 4
Le brevet est réussi avec une note
supérieure ou égale à 32/40.
Brevet élaboré avec les enfants
En
conclusion
Malgré
cet aspect, les enfants ont été très motivés et enthousiastes pour
l'apprentissage de l'anglais, et ils arrivent cette année au collège avec un
bagage intéressant. Le problème reste, pour les professeurs, de pouvoir « gérer
l'hétérogénéité » : tous les enfants n'arrivent «malheureusement pas vierges »!
Pourquoi persister à commencer le livre d'anglais à la page 1 pour tous?
Certains livres de sixième ont paraît-il été modifiés pour tenir compte de
cette donnée, avec deux niveaux par chapitre.
N'y a-t-il pas là un danger pour les enfants de perdre cette motivation première, d'abord à cause de ce nivellement par le bas, mais également si l'évaluation est ressentie comme stressante, culpabilisante et sans système de remédiation?
Florence
St Luc