Septembre 2002
Ecole Elémentaire CURIE
93000 BOBIGNY
Travailler en équipe
Vers une méthode naturelle d'apprentissage au service de l'amélioration des connaissances des élèves.
1. La géographie
Née d'une fusion, l'école porte toujours 4 noms : Groupe scolaire Karl Marx, du nom de la cité sur dalle, Ecole Anatole France, Ecole Emile Zola, et enfin Ecole Marie Curie.
Elle n'existe d'ailleurs toujours pas, ni sur les plans de la ville, ni dans l'annuaire du téléphone. Elle ne dispose pas non plus d'une adresse précise.
Située en une dalle de niveau R+2 et un mur anti-bruit qui longe la voie de chemin de fer, surplombée par des tours de 18 étages, elle ne dispose d'aucune ouverture sur rue. Son accès, par une impasse inconnue, nécessitant de passer sous la dalle et de longer les locaux poubelles de la cité, donne une image désastreuse de l'école publique.
Néanmoins, le bâti fraîchement repeint et disposant de mobilier récent est agréable. La présence de deux préaux et de deux cours, nous permet d'avoir un réel espace de jeux et de détente pour les élèves. Le bâtiment très grand (22 salles) nous permet également un fonctionnement avec des salles thématiques très agréables.
2. L'histoire Issue de la fusion contrainte, il y a 5 ans de deux écoles mitoyennes aux rapports houleux, l'Ecole Marie Curie n'a jamais pu jusqu'à ce jour trouver un projet propre à donner un élan, et une envie d'agir ensemble.L'équipe enseignante, qui s'était presque totalement renouvelée lors de la fusion, ne s'est stabilisée qu'en 2001 et cette stabilité reste fragile, en raison de la réelle difficulté d'enseigner dans cette école. Le nombre de classes de l'école n'a cessé de chuter depuis 5 ans, passant de 18 classesà 13, soit une classe par an.
La première directrice, nommée après la fusion n'est resté qu'un an, en raison de la différence de salaire (indemnités municipales) entre Bobigny et la ville dont elle était issue, dans laquelle elle est retournée. La suivante est restée deux ans, car elle était en âge d'être retraitée.
J'ai été nommé sur l'école, avec 9 des treizes enseignants en septembre 2000. L'école, frappée par une histoire de pédophilie en 1999, était très traumatisée, dans ses relations aux parents, comme avec les élèves.
L'arrivée de ces jeunes enseignants, manquant de formation, mais pas d'enthousiasme, ni de dévouement, a permis de trouver un nouveau souffle. Moi-même, après avoir été 6 ans directrice d'une école maternelle, après avoir participé à différents projets pédagogiques d'équipe nourris de la réflexion de l'AFL et du mouvement Freinet, je me suis engagée à rester plusieurs années, pour améliorer sensiblement les résultats des élèves, l'ambiance du lieu, par la stabilisation de l'équipe enseignante autour d'un projet d'équipe sur l'apprentissage en méthode naturelle et le travail sur projet, avec l'aide du GEPEM (Groupe de l'Est Parisien de l'Ecole Moderne)
3. Les élèvesLes élèves de l'école, pour des raisons diverses, ont de très grands écarts de rythmes d'apprentissage. L'histoire mouvementée du groupe scolaire a permis à des élèves de traverser leur scolarité sans l'investir, et de parvenir en cycle 3, sans les acquis de base du cycle 2. Le quartier Karl Marx cumule toutes les difficultés habituelles des cités de banlieue : pauvreté, exclusion sociale, dénis de justice et de sécurité, et ces souffrances atteignent les enfants. Néanmoins, comme dans toutes les cités de banlieue, des enfants vont bien, apprennent avec joie, et l'immigration nous permet d'intégrer des élèves pleins d'appétence pour notre système scolaire. L'école, par ailleurs, dispose d'une classe d'accueil pour non francophones (CLIN) .
Les élèves sont donc joyeusement hétérogènes, il ne nous manque que des élèves riches pour que notre palette soit complète. Néanmoins, les résultats de l'évaluation CE2 qui plafonnent de 30 à 40 % de réussite sont dramatiquement bas en regard de l'attente de la société quand à la formation des enfants.
4. Les enseignantsUne seule enseignante de l'école habite Bobigny, et pas dans ce quartier.
C'est dire à quel point la ville, par ses erreurs architecturales, est en grande difficulté.
Pour les autres enseignants, une minorité habite en Seine Saint Denis (Montreuil, Villemomble/Le Raincy). Les autres habitent Paris, le 77 ou le 94.
La stabilisation d'enseignants, qui viennent de toute la France, est une des difficultés du département. Avant, cette difficulté ne concernait que le secondaire, aujourd'hui, avec le fonctionnement du concours de Professeur des Ecoles, elle concerne les écoles primaires et contribue à les fragiliser.
5. Le projetIl y a deux ans, en 2001, lorsque le CNIRS a lancé son appel à projet, j'ai pensé que notre école pouvait devenir le deuxième lieu d'implantation pour le GEPEM, avec un axe de recherche propre à améliorer les résultats des élèves.
En effet, l'école Lavoisier de Gagny qui regroupait déjà quelques membres du GEPEM souffre d'une excentration géographique dans le département, alors que l'école Curie se trouve au centre. Par ailleurs, jusqu'à maintenant, le barème pour obtenir l'école était de 0, donc personne ne pouvait accuser notre projet d'être un projet de passe-droit pour des enseignants.
6. Les objectifs Le but du projet n'est pas d'homogénéïser les élèves mais de les considérer tels qu'ils sont, sans renoncer à la qualité des progressions proposées et des projets mis en oeuvre. Car, nos difficultés concernent aussi bien les élèves sans problème, pour lesquels nous manquons de temps, que les élèves en déficience. Notre but reste que tous puissent aborder l'ensemble des points du programme scolaire, mais pour l'instant, c'est un but encore lointain.Le projet de constitution d'équipe repose d'abord sur la gestion du groupe classe comme lieu d'apprentissage commun d'un groupe d'élèves très diversifié.
La classe d'accueil des non-francophones n'a plus lieu d'être une classe fermée dans ce cadre. Les élèves primo-arrivants sont directement affectés à la classe la plus proche de leur niveau, en fonction de leur âge, et repris en charge de 3/4 de temps à 1/2, puis 1/4 de temps avec le maître de la CLIN.
Ce dispositif contribue à augmenter les écarts existants, nécessitant des temps de «travail individualisé», de «recherche autonome», de «projets».
Le maître NF aura pour tâche d'organiser une progression individualisée de remise à niveau pour l'ensemble des primo-arrivants, pendant le laps de temps nécessaire à leur intégration complète ( de 6 mois à deux ans).
Le maître adapt aura pour tâche d'intégrer dans son travail de soutien l'ensemble des élèves relevant de sa fonction.
Un troisième enseignant sans classe (si notre école n'est pas frappée d'une fermeture),( hélas, notre école est une fois encore frappée d'une fermeture en 2002) devra apporter son soutien à des groupes de remédiation en cycle 3.
Comme l'enseignant d'adapt, c'est dans la classe que son travail se mettra en place. Heureusement, cette fermeture n'a pas été assortie d'un retrait du poste et le projet BCD se met en place activement cette année, grâce à la présence d'une enseignante dans la BCD de cycle 3, la BCD de cycle 2 étant animée par un aide-éducateur et la directrice.
Une logique de travail en atelier, sur projet, par groupe devra être progressivement mise en place dans chaque classe, à l'aide d'outils adaptés, selon les aspirations de chaque enseignant de l'école.
Le premier outil adapté à ce travail différencié, c'est le poste informatique.
Un groupe de 4 postes par classe permet à 8 élèves d'avoir une activité propre, en fonction des projets de la classe, en autonomie par rapport au reste du groupe, sous la direction de l'enseignant, alors que les salles informatique aboutissent souvent à confier un groupe d'élève sans projet particulier pour leur classe à un aide-éducateur.
Hélas, notre dotation en matériel ne nous permet pas d'avoir un poste par classe.
Alors, avec la coopérative scolaire, nous avons acheté quelques vieux mac, et nous travaillons, comme tous les bon pédagogues avec les «moyens du bord», mais les résultats des élèves seraient améliorés si nous ne passions pas une très grande énergie avec des problèmes matériels usants.
L'outil suivant ce sont les fichiers autocorrectifs, qui permettent aux élèves de progresser à leur rythme dans un travail collectif.
Les incohérences succesives dues à de nombreux changements d'enseignants et de direction font que l'école était quasi dépourvue de livres scolaires en état. L'essentiel du matériel de manipulation est obsolète ou manquant(balance Roberval, matériel multibase, projecteur de diapos,...). Pour cela le budget alloué par le CNIRS nous a été d'un grand secours, car tous les enseignants qui ont souhaité avoir des temps de «travail individualisé» ont pu s'offrir quelques fichiers, et tous ceux qui ont souhaité se pencher sur un travail régulier de production d'écrits ont pu s'offrir des outils de correction (dictionnaires, tableaux de conjugaison, .....)
La question de la démocratie dans l'école est prise en compte dans le cadre de réunions de conseils (dans les classes) et de conseils des délégués des classes qui gèrent divers projets et les dépenses de la coopérative scolaire.
L'éducation aux choix, la convivialité, l'entraide, est travaillée , en plus du travail mené en classe par l'ensemble des enseignants, dans un projet d'ateliers qui permettent à tous les élèves de l'école, 1h/semaine de choisir un atelier sportif ou artistique animé par l'un des quatorze enseignants de l'école et de se retrouver du CP au CM2 mélangés, à agir et à apprendre ensemble, à des niveaux différents.
7. La logique d'action En partant de l'existant, les élèves,les enseignants, le bâtiment, tels qu'ils sont, la logique du projet est d'obtenir des améliorations concrètes de tous les points de vue :* Les élèves : l'axe de recherche de l'équipe, qui se réunit chaque quinzaine, est de travailler à des progressions de cycle et des stabilisations de connaissances efficaces.
* Les enseignants : L'école devrait être «fléchée» afin que les enseignants qui s'y font nommer soient informés et acceptent les contraintes (réunions, concertations) et les avantages (recherche, ambiance agréable) de ce projet.
D'ores en déjà, 3 enseignants issus du GEPEM ont rejoint l'école l'an passé, et nous appellons de nos voeux la venue de 3 autres pour l'an prochain (du GEPEM, ou ayant envie de travailler en équipe avec nous sur cet axe de recherche)
*Le bâti : pris dans le «grand projet de ville» notre école devrait obtenir quelques améliorations indispensables : une rue, une adresse, une lisibilité de notre espace, un accueil avec (nous l'espérons) un espace rencontre pour les parents
*Le matériel : Le projet déposé au CNIRS nous a permis d'équiper l'école de matériel autocorrectif, le projet déposé au Contrat de Ville d'améliorer la bibliothèque, l'aide complémentaire nous a permis de nous équiper pour les ateliers décloisonnés, la coopérative scolaire fait vivre le quotidien des projets de classe (classes vertes, correspondances, visites). Nous avons un très grand besoin de matériel informatique, mais ce dernier est cher, vite obsolète et les moyens offerts par la mairie ne répondent pas à notre attente.
8. Les moyens *Les moyens financiers : avec toute l'imagination du monde (et nous n'en manquons pas), nous avons besoin de moyens pour relever une BCD aux livres obsolètes et fatigués, pour équiper l'ensemble des classes de postes informatiques et d'imprimantes, pour poursuivre une politique d'achat cohérente et efficace d'objets de manipulation pour offrir à chaque classe le matériel scolaire qui fait défaut chaque jour aux élèves, et ainsi gagner du temps et de l'énergie.*Les moyens humains :
Nous avons obtenu l'autorisation de garder les élèves étrangers pendant deux ans, afin de leur offrir une année de CLIN ouverte répartie sur deux ans et non une demi-année. Toutefois, nous continuerons, comme nous l'avons fait cette année à accueillir 15 élèves chaque année, cette décision n'a donc aucun coût.
Nous aurions besoin de pouvoir organiser un :
«stage d'école» permettant à l'ensemble des enseignants de l'école (et nouvellement
nommés) de se réunir fin juin durant deux jours
« stage pratique» permettant à deux enseignants de l'école de participer au travail d'autres
classes «à pédagogie active», une journée plusieurs fois par an (pour que tous les
enseignants de l'école aient cette possibilité, une fois dans l'année)
Nous avons besoin d' un fléchage de l'école sur le document du mouvement pour qu'une procédure claire (et respectant les règles du mouvement départemental) impose aux postulants de s'informer sur le fonctionnement particulier et donc d'être volontaire pour participer à cette recherche, avant de postuler pour les postes de l'école.
Nous nous engageons à rendre compte de notre travail, à évaluer nos progressions sur l'ensemble de cette recherche, et nous sommes prêts à travailler à cette évaluation, en lien avec le CNIRS, et en lien avec la structure Inno-valo de l'académie de Creteil.
9. Le bilan de l'an passé Après 6 mois de fonctionnement, la grande majorité des classes de l'école ont des temps de travail individualisé sur des contrats de travail, plus du quart ont des correspondants, 9 classes sur 14 partent en classe verte et 10 sur 14 utilisent le matériel Freinet comme ressource.Tous les élèves élisent des délégués et toutes les classes organisent des Conseils avant la réunion des délégués qui organisent la vie de l'école et disposent de l'argent de la coopérative scolaire. (toutes les 6 semaines).
10. Un bon démarrage cette année. L'an passé, 3 enseignantes convaincues de notre projet nous avaient rejoint par la voie du mouvement ordinaire, même si l'information avait circulé également sur les listes de discussions "Freinet", cette année, 4 enseignantes "Freinet" nous ont rejoint et l'ensemble des collègues a accepté de se réunir une fois par quinzaine, de 16 h 30 à 18 h pour harmoniser, échanger, s'entraider et créer de la cohérence. En fait, tous les enseignants de l'école, à des degrés divers, participent au projet, et il règne une bonne ambiance dans le groupe. Dans l'ensemble, l'équipe enseignante est jeune, mais très motivée et dans une bonne logique professionnelle.Pour redonner de l'élan à des lieux si abandonnés de la
République, nous ne demandons en fait que peu de choses à l'Education Nationale :
1 adaptation de l'affectation des CLIN pour deux ans (15 par an) (obtenu)
1 poste d'aide en cycle 3 (obtenu)
1 fléchage au mouvement pour regrouper des enseignants volontaires durablement
1 une autonomie dans l'organisation de processus de co-formation
1 accompagnement durable dans notre recherche et notre action, afin que les engagements d'amélioration
des résultats scolaires et comportementaux de nos élèves puissent être identifiés et
évalués .(rendez-vous avec Inno-Valo le 1er octobre, mais ils ne semblent interessés
que par la partie "accueil des élèves étrangers" de notre projet.
Dans notre école, la pauvreté et l'exclusion ont des visages, ceux de nos élèves. Mal nourris, mal lavés, certains enfants n'ont plus de dents, d'autres sont si malpropres que l'odeur en est dérangeante en classe.
Empêtrés dans l'univers étriqué de la cité, pris dans les contradictions des «valeurs»transmises par les émissions populaires de télévision, celles de leurs parents, et ce que nous devons transmetttre déboussolés par l'usage d'un patois local qui considère les insultes sexuelles comme une langue vernaculaire, pourtant, ils restent des enfants joyeux, parfois même avides d'apprendre.
Pour chaque élève qui sortira de notre école avec des savoirs utiles, des valeurs partagées, un comportement citoyen, notre travail aura été récompensé.
Quelques chiffres pour mesurer l'écart avec la moyenne
nationale
- de 5% de nos élèves ont eu des ancètres gaulois.
aucun élève de l'école n'a sa famille dans les couches supérieures de l'échelle
sociale.
aucun élève de l'école n'a de parent enseignant, cadre, entrepreneur,
médecin,architecte....
Plus grave, de moins en moins d'élèves ont des parents exercant un métier qualifié.
D'ailleurs, de moins en moins d'élèves ont des parents qui travaillent...
Nous n'avons pas d'élève dont l'évaluation CE2 a obtenu une moyenne générale de 50 %. Notre moyenne tourne autour de 30 %..
Le turn-over des élèves est supérieur à 15 % annuel. La majorité des élèves de CM2 n'étaient pas présents en CP à l'école. Le quartier devient une cité de transit.
Si la municipalité fournit une aide conséquente à la restauration scolaire, elle ne calcule aucun quotient familial pour les études du soir qui sont facturées de 20 à 25 euros mensuel par élève. La municipalité n'organise pas non plus de cours d'alphabétisation et ne référence pas les cours existants dans son agenda. Il n'y a pas de garderie matinale pour les élèves du primaire, et par contre un centre de loisirs fonctionne à l'heure de l'étude dirigée.
Véronique Decker